L’accès à des équipements sportifs en zone pauvre peut contribuer à des améliorations de santé mesurables, mais les niveaux de pratique et certains déterminants sociaux diffèrent selon le sexe et les ressources, sans que les effets causaux des équipements sur ces écarts soient établis. En 2019, les QPV concentraient 4 % des licences sportives pour 8 % de la population, ce qui ne permet pas à lui seul de conclure sur la pratique déclarée totale ou la diversité des équipements. Partout, l’accès physique à une infrastructure et son usage réel demeurent deux variables distinctes.
L’essentiel
- Des études montrent que des aménagements d’infrastructures peuvent modifier certains indicateurs d’activité physique, sans établir nécessairement une réduction d’indicateurs cliniques de santé, et les inégalités de pratique selon le sexe et les caractéristiques sociales sont documentées.
- En France en 2014-2016, 33,3 % des filles et 50,7 % des garçons de 6-17 ans atteignaient les recommandations d’activité physique de l’OMS.
- Les enfants d’ouvriers sont quatre fois plus touchés par l’obésité que les enfants de cadres supérieurs : même équipement accessible, inégal usage.
- Les normes de genre, les ressources disponibles et la sécurité perçue sont des déterminants possibles parmi d’autres, dont l’offre et la proximité des équipements.
- Depuis septembre 2025, la stratégie prévoit des mesures d’accessibilité, d’orientation et de renforcement des Maisons Sport-Santé, sans consacrer une parité chiffrée entre accompagnement humain et infrastructures.
Les chiffres du Lancet
Plusieurs études documentent des interventions en zones défavorisées d’Amérique latine associant accès à des infrastructures sportives et mesures d’accompagnement, avec des effets documentés sur la pratique et certains indicateurs de santé. Ce sont de bons chiffres. Dans des communautés où l’hypertension tue tôt et où chaque hospitalisation dévaste un budget familial, ces résultats méritent d’être pris au sérieux.
Mais ces moyennes cachent une répartition inégale selon le genre. Selon plusieurs études, les femmes et les filles utilisent souvent les équipements moins fréquemment que les hommes et garçons, et dans des conditions qui limitent les bénéfices physiologiques. L’infrastructure est identique pour tous. L’usage ne l’est pas.
Le phénomène tient à des mécanismes bien documentés. Dans beaucoup de quartiers d’Amérique latine, les espaces sportifs publics sont perçus, et souvent effectivement vécus, comme des espaces masculins. Une femme qui s’y rend seule s’expose à des remarques, parfois à du harcèlement. Une adolescente doit négocier avec sa famille la légitimité de sortir pour “faire du sport”. Une mère de famille doit d’abord résoudre la garde des enfants, les courses, le repas du soir.
Le terrain de foot est ouvert. Le temps, lui, ne l’est pas.
Une fille sur cinq : l’écart de genre dès l’enfance
Les données globales de l’OMS sur l’activité physique des jeunes accentuent l’écart. Chez les 6-17 ans, un tiers des filles et environ un garçon sur deux atteignent les recommandations ; chez les 11-14 ans, c’est environ une fille sur cinq et un garçon sur trois. L’étude constate un écart de 17,4 points entre garçons et filles, sans établir causalement les mécanismes sociaux précis qui l’expliquent.
L’Amérique latine concentre certains des écarts les plus importants au monde sur ce point, mais le phénomène n’est pas régional. Il touche l’Europe du Sud, l’Asie du Sud-Est, les communautés défavorisées des pays riches. Ce que le terrain de sport offre concrètement, ce sont des occasions de se dépenser. L’usage dépend aussi de facteurs sociaux, familiaux et culturels qui ne relèvent pas de la seule accessibilité physique.
Les conséquences sanitaires de cet écart s’accumulent sur la durée. Une fille peu active à 10 ans a plus de risques d’être une femme sédentaire à 30 ans. Le surpoids, l’hypertension, le diabète de type 2, maladies qui consomment une part croissante des budgets de santé publique en Amérique latine, frappent plus tôt et plus durement les populations qui n’ont jamais pris l’habitude du mouvement. Les équipements seuls ne modifient pas les facteurs sociaux qui structurent l’accès réel ; l’amélioration de santé reste inégalement distribuée sans mesures d’accompagnement.
La classe sociale creuse un deuxième fossé
L’écart entre enfants d’ouvriers et enfants de cadres montre que la proximité peut contribuer aux comportements, mais elle ne suffit pas à elle seule. L’usage suppose une disponibilité cognitive et temporelle que les conditions de vie des ménages modestes réduisent structurellement. Lorsque les parents travaillent en horaires décalés ou fractionnés, la supervision nécessaire pour qu’un enfant se rende seul à un équipement sportif disparaît. Lorsque l’enfant assure des responsabilités domestiques après l’école, le temps libre consacrable à une activité physique est déjà absorbé. Ces contraintes relèvent des conditions de vie, non des préférences individuelles.
Elles résultent d’une organisation du travail et des conditions de logement qui pèsent différemment selon la position sociale. L’équipement sportif, dès lors, reste disponible sans être accessible au sens réel du terme. Réduire cet écart supposerait d’intervenir sur les conditions de vie qui déterminent la disponibilité, non uniquement sur la distance à l’infrastructure. Les seules constructions d’équipements ne constituent pas l’ensemble des leviers sociaux nécessaires.
Le genre structure le premier niveau d’inégalité. La classe en constitue un second, qui lui est partiellement superposé mais distinct. Les enfants de familles ouvrières sont quatre fois plus touchés par l’obésité que les enfants de cadres supérieurs. Selon plusieurs études, cet écart de pratique persiste même dans les quartiers où les infrastructures ont été construites pour le réduire.
Le coût d’accès réel dépasse le seul coût monétaire. Une famille pauvre peut habiter à moins de 500 mètres d’un équipement sportif tout en restant dans l’impossibilité pratique de l’utiliser : parents aux horaires décalés, enfant mobilisé par des tâches domestiques après l’école, adhésion même symbolique à régler, vêtements de sport jugés non prioritaires. C’est la charge totale qui pèse sur le temps et le budget des ménages modestes.
La nourriture ultra-transformée, accessible et bon marché dans ces mêmes quartiers, remplace la dépense énergétique que le terrain de sport était censé encourager. Les deux phénomènes, alimentation et sédentarité, se renforcent dans les environnements pauvres. L’infrastructure sportive intervient sur un seul levier, et le levier le moins contraignant. Cela ne la rend pas inutile. Cela la rend insuffisante.
Il existe ici une analogie avec d’autres formes d’inégalités d’accès. Les inégalités de patrimoine fonctionnent selon la même logique : les mêmes ressources formellement accessibles à tous produisent des résultats radicalement différents selon les conditions de départ. La neutralité de l’offre ne garantit pas la neutralité des effets.
Trente ans d’équipements en France, le même constat
La France offre un cas d’école pour tester l’hypothèse sur une durée longue. Depuis la fin des années 1990, les politiques de la ville ont financé de nombreuses actions de rénovation et de soutien dans les quartiers prioritaires, incluant des équipements sportifs. Gymnases, terrains multisports, piscines : les quartiers populaires français sont aujourd’hui relativement bien dotés en infrastructures.
Les inégalités de pratique physique, elles, restent profondes. La Stratégie nationale sport-santé 2025-2030, adoptée par le gouvernement français, le reconnaît explicitement. Elle identifie les mêmes cibles que le Lancet en Amérique latine : les femmes, les enfants de familles modestes, les personnes âgées isolées. Et elle reconnaît explicitement la nécessité de combiner infrastructures et mesures d’accompagnement des publics.
Concrètement, cela signifie des éducateurs sportifs présents dans les équipements pour accueillir les publics qui n’y vont pas spontanément, des programmes de “sport sur ordonnance” où le médecin de ville prescrit une activité avec suivi, des initiatives ciblées vers les jeunes filles dans les établissements scolaires. La stratégie reconnaît et vise à réduire les inégalités d’accès à l’activité physique, sans objectif chiffré explicite de réduction des écarts de pratique dans le document consulté. C’est un changement de paradigme modeste en apparence, mais significatif dans ses implications budgétaires.
Ce qui fonctionne : l’intervention sur les déterminants sociaux
Quelques programmes latino-américains ont commencé à documenter ce que change une approche différente. Au Brésil, le programme “Academia da Cidade”, littéralement “la salle de sport de la ville”, ne se contente pas d’ouvrir des espaces équipés. Des professeurs d’éducation physique sont présents, le programme intègre des horaires pensés pour les femmes avec enfants en bas âge, et des animations ponctuelles abaissent le seuil d’entrée pour les non-pratiquants. Les résultats préliminaires suggèrent une meilleure inclusion des femmes et des populations âgées que dans les équipements non accompagnés.
Au Mexique, des initiatives combinant espaces sportifs et campagnes de sécurité dans les parcs publics, en travaillant sur la perception d’insécurité, plus faible chez les femmes interrogées et susceptible de décourager leur fréquentation, suggèrent que des interventions sur l’environnement perçu pourraient influer sur la fréquentation sans modification de l’infrastructure, selon des résultats préliminaires. Ces résultats restent préliminaires et locaux. Ils pointent néanmoins vers une direction cohérente : les déterminants sociaux de l’usage sont modifiables, mais cela demande d’articuler les interventions avec la construction d’équipements.
La fenêtre d’action est étroite. Les habitudes d’activité physique se forment principalement dans l’enfance et l’adolescence. Les inégalités qui se creusent tôt sont les plus difficiles à corriger ensuite. Pour l’Amérique latine, qui combine une épidémie d’obésité croissante avec des systèmes de santé publique sous tension, agir sur la pratique physique des filles et des enfants pauvres entre 2025 et 2035 représente probablement l’un des investissements préventifs les plus rentables disponibles.
Mesurer l’usage, pas seulement l’accès
La difficulté de mesurer l’usage réel tient aussi à la nature des données mobilisées. Les enquêtes déclaratives sur la pratique physique introduisent des biais systématiques : les répondants tendent à surestimer leur niveau d’activité, et ce biais est plus marqué dans les populations pour lesquelles la sédentarité est socialement perçue comme un aveu d’échec. Les populations les plus éloignées de la pratique sont aussi celles dont les autodéclarations sont les moins fiables. Les données objectives, issues de dispositifs de mesure portés par les individus, corrigent en partie ce biais, mais restent inégalement disponibles selon les groupes sociaux et les territoires. Cette limite méthodologique implique que l’ampleur réelle des inégalités de pratique est probablement sous-estimée dans les enquêtes nationales.
Les indicateurs de suivi construits sur des données déclaratives risquent donc de signaler des progrès qui reflètent partiellement une évolution des normes déclaratives plutôt qu’une évolution des comportements effectifs. Choisir les bons outils de mesure conditionne la capacité à évaluer honnêtement l’efficacité des interventions et à réorienter les politiques en conséquence.
Le problème de mesure est lui-même politique. Les gouvernements comptent les équipements construits, les mètres carrés de surface sportive par habitant, le nombre de communes couvertes. Ces indicateurs sont simples à produire et à communiquer. Les indicateurs de seule construction ne renseignent pas directement l’usage individuel, mais la stratégie prévoit aussi un suivi des impacts sur les comportements et la santé.
Quelques pays commencent à collecter des données désagrégées par genre, âge et revenu sur la pratique physique effective. L’OMS publie depuis 2022 des données nationales permettant ces comparaisons. La stratégie prévoit le suivi de la pratique physique désagrégée par groupes sociaux, un engagement dont l’intérêt dépendra de la qualité des données collectées au niveau local.
L’enjeu de méthode est le suivant : si l’indicateur de succès reste “nombre d’équipements construits”, les politiques publiques continueront à optimiser cet indicateur. Si l’indicateur devient “réduction de l’écart de pratique entre filles et garçons de 6 à 17 ans” ou “augmentation de la pratique chez les ménages sous le seuil de pauvreté”, les leviers d’action changent. Des accompagnateurs humains, des horaires adaptés, des campagnes dans les établissements scolaires, des interventions sur la sécurité perçue des espaces publics : aucun de ces outils ne figure dans un appel d’offres de construction. Ces mesures peuvent contribuer à réduire les inégalités de santé au-delà de la seule construction d’équipements.
La question qui s’ouvre pour les décideurs latino-américains, et français, est celle de la réallocation. Dans des budgets contraints, augmenter la part dédiée à l’accompagnement humain suppose d’arbitrer contre la pierre. Cet arbitrage est politiquement difficile : un gymnase se photographie, se coupe en ruban, se compte dans un bilan. Un éducateur sportif qui convainc trente adolescentes de venir courir le mercredi matin produit des effets réels et des données invisibles.
Sources
- Stratégie nationale sport-santé France 2025-2030
- Lancet Regional Health Americas, 2023, intervention infrastructure sport en zones défavorisées d’Amérique latine (Lancet Regional Health – Americas, vol. 2023)
- Organisation mondiale de la santé, Global Physical Activity Data et recommandations activité physique 6-17 ans (who.int/news-room/fact-sheets/detail/physical-activity)



