L’Argentine de Milei, vue de trop près pour être jugée

Vingt-huit virgule deux. C’est le taux de pauvreté argentin au second semestre 2025, contre 52,9 % un an plus tôt. Le chiffre fait l’effet d’une gifle statistique : en dix-huit mois, l’Argentine a inversé une trajectoire que les économistes du développement jugent généralement incompressible sur moins d’une décennie. Le FMI ne cachait pas sa satisfaction début 2026, qualifiant la stabilisation macroéconomique de l’une des plus rapides de l’histoire récente. Et pourtant, le même mois, l’inflation remontait de 31 % à 33,1 % annuels, et le Trésor américain devait lever le téléphone pour aider Buenos Aires à défendre son peso à la veille des élections de mi-mandat.

Ce n’est pas un paradoxe. C’est une thérapie de choc qui arrive à mi-course.

Le sujet de l’Argentine n’est pas de savoir si Javier Milei a réussi ou échoué. C’est de comprendre ce qui se passe, mécaniquement, quand on applique un ajustement budgétaire d’une brutalité rare à une économie structurellement déformée par des décennies de dépense publique excessive. Ce qui se passe, c’est que les indicateurs se séparent. Certains s’améliorent très vite. D’autres résistent. Et la dispersion des prévisions d’inflation entre économistes sérieux — entre 25 et 30,5 % pour le FMI selon ses différentes publications, 22 % pour BBVA, et une estimation significativement élevée pour l’OCDE — dit moins quelque chose sur la qualité de leur travail que sur la profonde incertitude de la situation elle-même.

L’essentiel

  • Le PIB argentin a progressé de 2,3 % au premier trimestre 2026, après une récession sévère en 2024. Le FMI prévoit 4 % de croissance pour 2026-2027.
  • La pauvreté est tombée à 28,2 % au second semestre 2025, contre 52,9 % un an plus tôt, selon l’INDEC (Institut national de statistique argentin).
  • L’inflation a légèrement remonté à 33,1 % en février 2026 après avoir décéléré jusqu’à 31 %, et les prévisions pour fin 2026 divergent fortement : entre 25 et 30,5 % selon les différentes publications du FMI (Article IV : ~25 % ; WEO avril 2026 : 30,5 %), 22 % pour BBVA, et une estimation significativement élevée selon l’OCDE.
  • Le soutien du Trésor américain pour défendre le peso avant les midterms de 2025 soulève des questions sur la soutenabilité des ancrages de change sans couverture politique intérieure.

Ce que 28 % de pauvreté veut vraiment dire

La baisse du taux de pauvreté est réelle. Mais elle mérite d’être décomposée, parce que son interprétation conditionne tout le reste du débat.

La pauvreté extrême avait explosé fin 2023 et début 2024 sous l’effet du choc d’ajustement lui-même. La libération du taux de change, la suppression des subventions énergétiques et le gel brutal des dépenses sociales avaient combiné leurs effets pour faire plonger le pouvoir d’achat des ménages argentins en quelques semaines. Le taux de pauvreté avait atteint 52,9 % mi-2024. Le recul à 28,2 % dix-huit mois plus tard s’explique en partie par ce phénomène : on revient d’un pic artificiel créé par le choc lui-même, pas seulement d’une pauvreté structurelle.

Ce n’est pas pour autant que le chiffre est sans signification. Le retour sous les 30 % est réel, mesurable, et se traduit par des conditions de vie concrètement améliorées pour des millions de personnes. L’inflation, même à 33 % annuels, est très inférieure aux niveaux enregistrés début 2024, quand l’inflation en glissement annuel se situait entre 250 et 290 % — un niveau qui correspond à novembre 2023 pour le chiffre de 160 % parfois cité, et non au début de l’année 2024. Les salaires réels, après avoir plongé violemment, ont commencé à se reconstituer. Le marché du travail a absorbé le choc sans explosion du chômage formel, ce qui était loin d’être garanti.

Ce qui est plus difficile à interpréter, c’est la question de la durabilité. La baisse de la pauvreté s’est produite principalement grâce à la désinflation, pas grâce à une hausse des salaires réels structurelle. Quand l’inflation se stabilise à un niveau encore élevé, voire repart légèrement à la hausse, ce mécanisme de reconstruction s’étiole. C’est exactement ce que suggèrent les chiffres de début 2026.

La désinflation qui s’essouffle

L’Argentine de Milei avait réussi quelque chose que beaucoup jugeaient impossible en 2023 : casser une dynamique d’hyperinflation sans contrôle des prix et sans planche à billets. Le mécanisme était simple à décrire, brutal à exécuter. Surplus budgétaire primaire, fin de l’indexation automatique des dépenses, ancrage du peso à un crawling peg glissant de 1 % par mois. Le résultat : l’inflation était passée de niveaux dépassant 250 % en glissement annuel au début de 2024 à environ 31 % mi-2025.

Puis elle s’est stabilisée. Et début 2026, elle remontait légèrement, à 33,1 %.

Le phénomène a une explication technique relativement consensuelle parmi les économistes. L’ajustement rapide des prix administrés (énergie, transports, services publics) a généré une poussée inflationniste initiale, puis s’est dissous dans les statistiques quand l’effet de base est devenu favorable. Maintenant que cet effet est épuisé, ce qui reste, c’est l’inflation résiduelle liée aux anticipations, aux négociations salariales et aux prix des services non tradables. Et cette inflation-là est autrement plus difficile à réduire que l’inflation par la monnaie.

C’est ici que les économistes divergent. Le FMI, qui a accordé à l’Argentine un programme de 20 milliards de dollars en avril 2025 et dont la crédibilité institutionnelle est partiellement engagée dans le succès du programme, projette une inflation comprise entre ~25 % (Article IV, mai 2026) et 30,5 % (WEO avril 2026) fin 2026. BBVA, plus prudent, projette 22 %. L’OCDE retient pour sa part une estimation significativement plus élevée — ce qui revient à dire que la désinflation est pour l’essentiel terminée.

La dispersion est en elle-même informative. Quand plusieurs institutions sérieuses projettent des résultats aussi différents sur un horizon de douze mois, ce n’est pas que leurs modèles sont mauvais. C’est que les variables-clés du problème — crédibilité du régime de change, résistance des anticipations salariales, comportement des élus face aux pressions électorales — ne sont pas économétriquement traitables. Elles dépendent de décisions politiques.

Le peso, le dollar et Washington

L’épisode qui a le plus intrigué les observateurs extérieurs, à l’automne 2025, est le soutien du Trésor américain pour défendre le peso avant les midterms argentins. Les détails restent partiellement opaques, mais le schéma général est connu : face à des pressions spéculatives sur la monnaie, l’Argentine a bénéficié d’une ligne de swap ou de soutien coordonné de Washington, dans un contexte géopolitique où l’alignement de Buenos Aires sur Washington était devenu une donnée stratégique.

Le point n’est pas de dénoncer l’intervention. Les soutiens de liquidité dans les périodes électorales sont courants, et Washington a des intérêts légitimes à la stabilité argentine. Le point est méthodologique : la solidité du régime de change argentin ne peut pas être évaluée uniquement à partir de ses fondamentaux internes si sa défense dépend en partie d’un soutien américain discrétionnaire. Ce soutien peut durer — ou il peut ne pas se renouveler dans un autre contexte géopolitique.

C’est l’une des raisons pour lesquelles des économistes qui prennent acte des progrès macroéconomiques argentins restent prudents sur leur durabilité. Un régime de change ne devient crédible que lorsqu’il survit à des chocs sans soutien extérieur. L’Argentine n’a pas encore passé ce test.

Ce que la croissance cache sur les services publics

Le PIB argentin a rebondi de 2,3 % au premier trimestre 2026, et le FMI projette 4 % pour l’ensemble de 2026-2027. Ces chiffres sont réels. Mais leur composition mérite attention.

La reprise est tirée par l’agro-industrie, les mines et l’énergie — secteurs de tradables exposés aux prix mondiaux et peu consommateurs de dépenses publiques domestiques. Le secteur de Vaca Muerta, le gisement de gaz et pétrole de schiste de Patagonie, produit des effets de revenus considérables sur les comptes courants argentins. L’économie de rente naturelle, autrement dit, tire la croissance pendant que le reste de l’économie digère encore le choc.

Ce qui progresse moins vite, voire recule, c’est l’investissement dans les services publics. La politique de Milei a impliqué des coupes massives et rapides dans les budgets de l’éducation, de la santé et des infrastructures. Ces coupes ont permis de générer le surplus budgétaire primaire qui est au coeur du programme — l’Argentine a dégagé un surplus de 1,7 % du PIB en 2024, pour la première fois depuis de nombreuses années. Mais elles ont aussi dégradé des services dont la détérioration met du temps à apparaître dans les statistiques.

L’enjeu n’est pas purement argentin. On retrouve ici une tension qui structure tous les débats sur les thérapies de choc depuis les années 1990 : les gains macroéconomiques (désinflation, surplus budgétaire, retour des investisseurs) sont relativement rapides et mesurables. Les coûts sur le capital humain et les infrastructures sont diffus, longs à émerger, et difficiles à attribuer causalement à la politique qui les a engendrés. Le risque argentin d’ici 2027-2028 n’est pas nécessairement une nouvelle crise financière. C’est une croissance qui se heurte à ses propres goulots d’étranglement en capital humain et en infrastructure.

Il y a quelque chose d’analogue dans la façon dont les économies émergentes qui ont réussi leur transition industrielle ont systématiquement combiné discipline budgétaire et investissement public ciblé. Le modèle coréen en est l’illustration la plus documentée : la rigueur macroéconomique n’a jamais signifié l’abandon de l’investissement public dans l’éducation et les industries d’avenir. L’Argentine fait le pari inverse.

Ce que Milei a fait que ses prédécesseurs n’ont pas pu faire

L’analyse serait incomplète si elle s’arrêtait aux risques. Il y a des choses que le gouvernement Milei a effectivement accomplies, et qu’il est utile de nommer précisément.

L’Argentina avait un problème de crédibilité budgétaire chronique depuis les années 1970. Les déficits structurels étaient financés par la création monétaire, ce qui entretenait une inflation endémique qui rongeait systématiquement les revenus réels des plus pauvres. Les tentatives de stabilisation des gouvernements précédents — qu’il s’agisse du plan Cavallo dans les années 1990 ou des ajustements partiels de Macri en 2018-2019 — avaient toutes achoppé sur l’incapacité politique à maintenir le surplus budgétaire sous pression électorale.

Le gouvernement actuel a maintenu la discipline. Le surplus budgétaire primaire de 2024 est le premier depuis des années, et il a été maintenu malgré la récession et les pressions sociales. C’est une rupture de comportement réelle, pas rhétorique. La question ouverte est de savoir si cette rupture est institutionnelle — c’est-à-dire ancrée dans des règles, des mécanismes, des coalitions politiques qui la rendraient difficile à défaire — ou si elle tient à la personnalité et à la popularité du dirigeant actuel.

La réponse à cette question conditionne tout le reste. Une stabilisation macroéconomique qui repose sur la continuité d’un homme et d’une coalition électorale reste fragile, quelle que soit la qualité des résultats immédiats. Une stabilisation qui crée des mécanismes de contrôle budgétaire autonomes, des règles de dépenses inscrites dans la loi, des banques centrales réellement indépendantes, a une durée de vie très différente.

Milei a jusqu’à présent privilégié la vitesse sur l’institutionnalisation. Le débat sur la dollarisation — suspendu mais pas abandonné — illustre cette tension : dollariser éliminerait le risque monétaire de manière définitive, mais supposerait un niveau de réserves que l’Argentine n’a pas encore reconstitué. L’alternative, maintenir le crawling peg et compter sur la discipline budgétaire, est efficace tant qu’elle est crue — et elle n’est crue que tant qu’elle est maintenue.

Les deux pièges symétriques du débat

Le débat public sur l’Argentine est, depuis deux ans, particulièrement peu utile. D’un côté, des admirateurs de Milei qui voient dans la baisse de la pauvreté la confirmation d’une théorie économique et qui ignorent la fragilité des mécanismes. De l’autre, des critiques qui ne voient dans les chiffres de croissance que la statistique d’un régime néolibéral et qui ignorent que cinquante ans de dépenses publiques non financées ont fait autant de dégâts.

L’un et l’autre de ces camps commettent la même erreur : ils cherchent un verdict là où il n’y en a pas encore. L’Argentine de 2026 est un pays en milieu de traversée. Elle a évité le scénario de l’hyperinflation durable. Elle n’a pas encore prouvé qu’elle peut sortir de l’inflation résiduelle, reconstituer ses réserves, maintenir la discipline budgétaire sans soutien extérieur et générer une croissance qui touche les services plutôt que les seules rentes naturelles.

La dispersion des prévisions d’inflation entre le FMI, BBVA et l’OCDE n’est pas un problème de méthode. C’est un signal épistémique honnête : personne ne sait ce qui va se passer, parce que ce qui va se passer dépend de choix politiques qui n’ont pas encore été faits. Est-ce que le gouvernement argentin maintiendra son surplus si les midterms de 2025 ont affaibli sa majorité ? Est-ce que Washington restera un soutien stable du peso si la géopolitique évolue ? Est-ce que les syndicats accepteront de continuer à négocier des hausses salariales inférieures à l’inflation ?

Ces questions n’ont pas de réponse économique. Elles ont une réponse politique.

Ce que 2027 dira vraiment

Le vrai test argentin n’est pas 2026. C’est 2027-2028, quand les effets de base seront épuisés, quand la Réserve fédérale américaine aura décidé ou non d’assouplir ses conditions monétaires (ce qui affecte directement les flux de capitaux vers les émergents), et quand le gouvernement argentin devra gérer une élection présidentielle.

Si l’inflation continue à baisser vers les 15-20 % d’ici fin 2026, si les réserves continuent à se reconstituer, et si la croissance se diversifie au-delà des secteurs primaires, la stabilisation sera prouvée. Si l’inflation stagne entre 25 et 35 %, si les réserves plafonnent, et si la croissance demeure concentrée sur Vaca Muerta et l’agro-industrie, le pays sera devant un choix difficile : approfondir le programme ou l’aménager sous pression électorale.

Les deux scénarios sont plausibles. Aucun n’est inévitable. Ce n’est pas une manière de ne rien dire — c’est exactement ce que la dispersion des prévisions économétriques signifie : le résultat dépend de décisions qui n’ont pas encore été prises, dans un pays qui a prouvé qu’il pouvait changer de cap rapidement dans les deux directions.

Ce que la trajectoire argentine enseigne déjà, en revanche, est utile à retenir pour d’autres économies qui regardent vers Buenos Aires : une thérapie de choc peut effectivement casser une spirale inflationniste en deux ans. Le coût social de la phase d’ajustement est sévère mais temporaire si le plan est maintenu. Et la partie vraiment difficile n’est pas le choc initial — c’est ce qui vient après, quand les gains faciles sont épuisés et que les réformes structurelles longues (institutions, investissement public, capital humain) doivent prendre le relais.

C’est précisément là que se jouera l’Argentine de Milei.


Sources

  1. FMI — Article IV Argentina 2026
  2. INDEC (Institut national de statistique et du recensement d’Argentine) — Enquête permanente sur les ménages, second semestre 2025
  3. OCDE — Perspectives économiques, mai 2026 (rapport sans lien stable disponible)
  4. BBVA Research — Prévisions macroéconomiques Argentine 2026
  5. Buenos Aires Herald — couverture du programme FMI et des données INDEC, 2025-2026
  6. INDEC – Rapport EPH sur la pauvreté S2 2025 (source primaire officielle)
  7. FMI – Page officielle Argentine (imf.org)
  8. Argentina.gob.ar – Résultat fiscal 2024
  9. Congressional Research Service – U.S. Financial Support to Argentina
  10. BBVA Research – Inflation nationale Argentine, février 2026
  11. Buenos Aires Herald – PIB T1 2026
  12. Ministerio de Economía Argentina / Chequeado – Surplus fiscal 2024
  13. France Diplomatie – Présentation de l’Argentine (programme FMI 2025)