1 800 gigawatts de capacité renouvelable attendus en Asie-Pacifique d’ici fin 2026, contre 1 400 gigawatts actuellement. Cette croissance de 29% en deux ans résiste aux tensions géopolitiques et à l’inflation qui frappent l’économie mondiale.
Les tensions géopolitiques ont provoqué des réallocations budgétaires vers la défense en Europe, mais ont eu un impact minimal sur la transition énergétique asiatique, qui reste largement portée par les forces du marché soutenues par les subventions gouvernementales, selon les analystes de S&P Global.
L’essentiel
- La capacité renouvelable en Asie-Pacifique passera de 1 400 GW actuellement à 1 800 GW fin 2026, soit 400 GW supplémentaires
- La Chine dominera cette expansion avec 1,39 TW d’ajouts prévus entre 2025-2030, contre 145 GW pour l’Inde
- L’inflation favorise la demande institutionnelle pour les actifs réels aux flux résilients, selon Keppel Singapour
- La Chine contrôle les technologies “new three” (solaire, véhicules électriques, batteries) ainsi que l’éolien, rendant la région dépendante de ses équipements
La Chine impose son écosystème technologique
En 2025, la Chine a installé 315 GW de solaire et 119 GW d’éolien, soit plus de capacité solaire et deux fois plus d’éolien que le reste du monde combiné. Cette domination manufacturière se traduit par une dépendance technologique croissante de l’Asie.
Les avancées technologiques chinoises devraient détenir la clé de la transition énergétique asiatique, compte tenu de la dépendance régionale aux équipements renouvelables chinois, y compris les électrolyseurs pour produire l’hydrogène. L’administration énergétique nationale chinoise revendique que les exportations solaires et éoliennes du pays ont réduit les émissions mondiales de carbone d’environ 4,1 milliards de tonnes pendant le 14e plan quinquennal.
Entre 2015 et 2024, la Chine a représenté 31,9% de tous les investissements directs étrangers dans la production et transmission d’électricité en ASEAN. Cette influence s’étend aux technologies futures : depuis 2014, environ la moitié de l’hydroélectricité mise en service en Asie du Sud-Est a impliqué des entreprises chinoises dans la construction.
L’inflation renforce paradoxalement l’attractivité des renouvelables
Contrairement aux énergies fossiles, les coûts des technologies propres continuent leur trajectoire baissière. Le coût moyen de l’énergie solaire (LCOE) dans la région Asie-Pacifique a atteint un record historique de 30 dollars par mégawatt-heure.
L’Inde et l’Australie misent massivement sur le stockage par batteries pour résoudre l’intermittence de l’éolien et du solaire, et malgré les pressions inflationnistes, le coût énergétique des batteries baisse, favorisant leur prolifération. En Inde, le coût de l’électricité des nouvelles capacités thermiques atteint 6 roupies/kWh (0,07$/kWh) tandis que l’énergie solaire est tombée à 2,5-2 roupies/kWh.
Les crises géopolitiques accentuent cet avantage. Si les prix du GNL restent 50% au-dessus des moyennes 2025, le coût de l’électricité au gaz pourrait augmenter de 32 à 37%. En revanche, les coûts de l’énergie solaire ne devraient augmenter que de 3%, même en supposant une hausse de 100 points de base du coût du capital.
Les investissements résistent aux turbulences macroéconomiques
Les investissements dans les projets d’énergie renouvelable en Asie-Pacifique devraient dépasser 1 000 milliards de dollars d’ici 2026. Cette résilience s’explique par les caractéristiques anti-inflationnistes des actifs renouvelables.
Loh Chin Hua, PDG de Keppel, anticipe une volatilité persistante des marchés et un environnement géopolitique difficile en 2026, mais l’inflation devrait renforcer la demande institutionnelle pour les actifs réels aux flux résistants à l’inflation. Ces tendances favorisent les gestionnaires d’actifs capables de créer, développer et exploiter de tels actifs. Keppel prévoit de lancer la première centrale électrique compatible hydrogène de Singapour au premier semestre 2026.
La croissance accélérée se vérifie sur le terrain. L’Inde a ajouté 31,24 GW de nouvelle capacité renouvelable entre avril et novembre 2025, contre 14,91 GW sur la même période de l’année précédente, soit une progression de 109%.
Une nouvelle géographie énergétique émerge
Plus de la moitié de la croissance des exportations de véhicules électriques chinois provient de pays hors OCDE. Les exportations vers l’ASEAN ont bondi de 75% entre janvier et août 2025, notamment grâce à la forte croissance en Indonésie.
Cette réorientation vers le Sud crée des corridors énergétiques inédits. L’énergie renouvelable en Asie du Sud-Est est largement dominée par la Chine, qui a été l’investisseur le plus important dans le secteur électrique de l’ASEAN. Le commerce Sud-Sud recompose la géographie économique mondiale, une tendance qui s’applique aussi à l’énergie.
Les États-Unis et leurs alliés conservent un rôle considérable dans le secteur énergétique régional, mais se cantonnent au pétrole et au gaz. Les gouvernements de l’ASEAN disposent aussi de puissantes compagnies fossiles nationales comme Petronas en Malaisie. Mais les États-Unis semblent avoir quasi abandonné le terrain énergétique avant même le début du second mandat de Donald Trump.
Les limites d’un modèle dépendant
Cette accélération soulève des questions de souveraineté énergétique. Pékin fait face à un arbitrage lourd : une expansion chinoise sans partage significatif des bénéfices risque d’intensifier les réactions négatives qui nuisent aux perspectives commerciales des entreprises chinoises. Mais céder trop en partageant indistinctement les technologies pourrait affaiblir la domination chinoise sur le solaire, les batteries et les véhicules électriques.
La résilience économique mondiale surprend face au protectionnisme américain, mais l’Asie construit sa transition énergétique autour d’un écosystème technologique essentiellement chinois. La Chine est bien positionnée en termes de technologie, de déploiement, d’échelle de création de capacités et de ressources financières. Si elle s’y résout vraiment, elle peut accélérer la transition bien plus que quiconque ne l’imagine aujourd’hui.
Cette concentration géographique crée des vulnérabilités. La guerre tarifaire avec les États-Unis a provoqué une relocalisation de certaines productions vers l’ASEAN, notamment en Malaisie et au Vietnam. Mais les entreprises chinoises continuent de jouer un rôle central, soit en contrôlant les usines, soit en les approvisionnant.
L’Asie-Pacifique transforme l’économie mondiale de l’énergie avec une vitesse inédite, mais cette révolution repose largement sur un seul pays. Si la région atteint ses objectifs de capacité, elle aura créé un nouveau modèle de croissance verte. Si cette dépendance technologique persiste, elle aura aussi créé une nouvelle forme de vulnérabilité géopolitique.
Sources