Viktor Orbán a mis quinze ans à construire ce que les chercheurs appellent aujourd’hui la “formule Finkelstein” : un système cohérent de cadrage politique qui transforme des élections ouvertes en victoires prévisibles. Ce système ne s’est pas arrêté aux frontières hongroises. Le projet AUTHLIB, financé par Horizon Europe et clôturé en janvier 2026 après trois ans de recherche sur les trajectoires illibérales européennes, documente sa migration : des think tanks satellites aux partis de droite radicale, du groupe Identité et Démocratie au groupe des Conservateurs et Réformistes, jusqu’aux corridors de coalitions gouvernementales à Rome et dans d’autres capitales européennes.

La menace n’est pas un coup d’État. Elle n’a pas de moment-choc à désigner, pas de char devant un palais présidentiel. Elle ressemble à une convergence de pratiques : les mêmes narratifs sur la souveraineté, le même ciblage des minorités comme menace existentielle, la même mise sous pression des institutions indépendantes. Ce qui était une exception hongroise en 2010 est devenu un répertoire partagé.

L’essentiel

  • Trois ans de recherche dans le cadre du programme Horizon Europe (AUTHLIB, clôturé janvier 2026) documentent la diffusion transnationale des pratiques illibérales en Europe à partir du modèle hongrois.
  • La “formule Finkelstein” — du nom du consultant républicain américain Arthur Finkelstein, conseiller d’Orbán — repose sur trois piliers : ennemi unique désigné, narratif de survie nationale, contrôle progressif des relais institutionnels.
  • Cette formule circule aujourd’hui via des réseaux de fondations politiques, de think tanks illibéraux et de coalitions parlementaires européennes, bien en amont des élections nationales.
  • Le principal levier de résistance identifié reste la qualité des institutions intermédiaires : justice indépendante, presse pluraliste, société civile financée — trois domaines où l’Union européenne dispose d’outils mais manque de volonté politique pour les activer.

Arthur Finkelstein a inventé le mode d’emploi

Arthur Finkelstein est mort en 2017, relativement peu connu du grand public. Cet Américain discret avait construit la carrière de Richard Nixon, de Ronald Reagan et de Jesse Helms en affinant une technique simple : identifier un ennemi unique, le rendre omniprésent dans le discours, et structurer chaque communication politique autour de la menace qu’il représente. George Soros, l’immigration, Bruxelles. La cible peut changer selon les contextes nationaux. La mécanique, elle, reste identique.

Orbán a appliqué la formule à partir de 2010 avec une rigueur systématique. En deux mandats, la presse indépendante a perdu l’essentiel de ses financements publicitaires. La Cour constitutionnelle a été réformée puis peuplée de juges nommés par le Fidesz. Le système électoral a été redessiné pour maximiser l’avantage du parti sortant — redécoupage des circonscriptions, réformes favorisant le vote de la diaspora hongroise à l’étranger au détriment d’une représentation équilibrée. Les universités, y compris l’Université d’Europe Centrale fondée par Soros, ont été poussées vers l’exil. Chaque mesure, prise isolément, pouvait se justifier par des arguments techniques. Leur accumulation constituait une reconfiguration systématique du rapport de force entre le pouvoir et ses contre-pouvoirs.

Ce que les chercheurs d’AUTHLIB ont documenté, c’est que cette succession n’était pas improvisée. Elle suivait une logique de séquençage — d’abord les médias, ensuite les institutions juridiques, enfin la société civile — qui s’est avérée exportable parce qu’elle repose sur des leviers disponibles dans n’importe quelle démocratie représentative.

De Budapest à Rome, un répertoire qui voyage par les réseaux

La diffusion ne s’est pas faite par imitation directe. Elle s’est faite par infrastructure. AUTHLIB a cartographié un réseau dense de fondations politiques, de centres de recherche et de forums internationaux qui permettent aux partis illibéraux de comparer leurs expériences, d’affiner leurs techniques et de coordonner leurs discours bien avant les cycles électoraux.

Le Mathias Corvinus Collegium, fondation hongroise qui a reçu des actifs d’une valeur d’environ 1,7 milliard de dollars américains de l’État hongrois en 2020, a ouvert des bureaux à Bruxelles et à Paris. L’Ordo Iuris en Pologne, l’Institut Danube à Vienne, la Fondation Toscana en Italie et plusieurs structures similaires en Espagne et en France partagent des experts, des colloques et des argumentaires. Ces réseaux ne publient pas de manifeste commun — ce n’est pas leur logique. Ils construisent un fonds commun de cadrage : les mêmes formulations sur la “souveraineté des peuples”, les mêmes argumentaires contre la “justice de genre”, les mêmes narratifs sur le “remplacement culturel”.

Au Parlement européen, la convergence entre le groupe Identité et Démocratie et le groupe des Conservateurs et Réformistes s’est renforcée après les élections de juin 2024. Sur des votes relatifs à l’état de droit, à la liberté de la presse et aux mécanismes de conditionnalité budgétaire, les deux groupes ont voté de manière cohérente contre les dispositifs de surveillance européens. Cette convergence parlementaire précède et prépare les coalitions gouvernementales nationales — elle crée la légitimité politique qui rend les arrangements locaux plus faciles à négocier.

La Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni illustre ce mécanisme. Arrivée au pouvoir en octobre 2022, la coalition italienne a importé plusieurs éléments du répertoire illibéral — mise sous pression du diffuseur public RAI, réformes judiciaires visant à réduire l’indépendance des magistrats, rhétorique de la souveraineté face aux “ingérences” de Bruxelles — sans jamais franchir les seuils qui auraient déclenché des mécanismes de sanction européens. La formule fonctionne précisément parce qu’elle reste sous le seuil du coup d’État.

Pourquoi les outils européens s’enrayent

L’Union européenne n’est pas restée inerte. La procédure d’article 7, le mécanisme de conditionnalité budgétaire créé en 2020, le Cadre pour l’état de droit instauré en 2014 : ces dispositifs existent et ont eu des effets mesurables. La Hongrie a vu 22 milliards d’euros de fonds structurels gelés en 2022 pour non-respect des conditions liées à l’indépendance judiciaire et à la lutte contre la corruption. La Pologne, sous gouvernement PiS, a fait l’objet d’une procédure d’article 7 à partir de 2017.

Mais ces mécanismes ont des limites structurelles que les gouvernements illibéraux ont appris à exploiter. L’article 7 requiert l’unanimité pour constater une violation grave et persistante des valeurs de l’Union (art. 7.2) — Orbán et Kaczyński se sont longtemps protégés mutuellement à ce stade —, tandis que les sanctions éventuelles ne requièrent qu’une majorité qualifiée (art. 7.3). La conditionnalité budgétaire se déclenche lentement et négocie souvent des contreparties partielles plutôt que des réformes réelles. Et surtout, ces outils réagissent après coup : ils documentent les reculs démocratiques mais ne préviennent pas la mise en place progressive des conditions qui les rendent possibles.

Il y a là une asymétrie fondamentale. Les gouvernements illibéraux opèrent dans la durée — ils construisent leurs réseaux de contrôle sur plusieurs mandats. Les mécanismes européens réagissent à des violations identifiables, des actes formels, des franchissements de seuil. Face à une érosion progressive, ils s’enrayent.

L’autre dimension, moins discutée, tient à l’ambiguïté politique au sein des institutions européennes elles-mêmes. Le Parti populaire européen a maintenu le Fidesz en son sein jusqu’en 2021, soit onze ans après le début de la dérive hongroise. Cette décision de compromis a légitimé le modèle orbaniste dans l’espace démocrate-chrétien européen bien au-delà de ce que les analyses extérieures ont mesuré.

Les démocraties qui résistent font trois choses différemment

La question que pose AUTHLIB ne se limite pas au diagnostic. Elle porte aussi sur les conditions de résistance. Pourquoi certains pays confrontés à des poussées illibérales similaires ont-ils mieux tenu que d’autres ?

Les chercheurs identifient trois facteurs qui s’avèrent protecteurs. Le premier est la solidité du pluralisme médiatique. Les pays où la presse reste financièrement indépendante des annonceurs publics et des acteurs proches du pouvoir disposent d’une capacité d’alerte précoce que les pays à médias concentrés n’ont pas. La Slovaquie, qui a traversé une crise démocratique après l’assassinat du journaliste Ján Kuciak en 2018, a vu émerger un secteur de presse indépendante financé par des abonnements citoyens — Denník N, Aktuality.sk — qui a contribué à maintenir un espace d’information pluraliste malgré les pressions gouvernementales.

Le deuxième facteur est l’ancrage d’une culture constitutionnelle forte. Les pays dotés d’une histoire longue d’État de droit — Allemagne, Autriche dans certains domaines, pays nordiques — développent des réflexes institutionnels qui ralentissent la capture du pouvoir judiciaire. La résistance de la Cour suprême polonaise aux réformes PiS entre 2018 et 2023, et l’invalidation de plusieurs de ces réformes après le changement de gouvernement en 2023, illustrent cette dynamique.

Le troisième facteur est la vitalité de la société civile. Les manifestations massives en Roumanie en 2017 contre les décrets affaiblissant la lutte anticorruption, celles en Serbie en 2025 après l’effondrement d’un toit de gare qui avait tué 15 personnes, ont démontré qu’une mobilisation citoyenne soutenue pouvait faire reculer des gouvernements engagés dans une logique de capture institutionnelle. La rue n’est pas un substitut aux institutions, mais elle crée les conditions politiques dans lesquelles les institutions peuvent tenir.

Ces résistances ne sont pas des accidents. Elles résultent d’investissements antérieurs dans des institutions intermédiaires que l’on tend à tenir pour acquises quand elles fonctionnent. L’article sur la démocratie numérique en Estonie et en Suisse montrait comment des architectures institutionnelles différentes produisent des rapports différents à la confiance publique — il y a là un même mécanisme fondamental : les démocraties robustes se construisent sur le temps long.

Ce que l’Europe peut encore faire

Le pessimisme sur la capacité de l’Union à défendre l’état de droit est compréhensible mais pas totalement justifié. Plusieurs évolutions récentes méritent d’être documentées avec précision.

La loi européenne sur la liberté des médias, adoptée en mars 2024, crée pour la première fois un cadre commun interdisant l’ingérence politique dans les décisions éditoriales, établissant des obligations de transparence sur la propriété des médias et limitant la publicité gouvernementale à des critères objectifs et proportionnels. Ce n’est pas une révolution : la loi ne couvre pas les pressions indirectes, le financement de médias proches du pouvoir par des intermédiaires privés, ni les effets de marché qui concentrent la propriété. Mais elle crée un référentiel et des mécanismes de signalement qui n’existaient pas.

La réforme du mécanisme de conditionnalité budgétaire, en discussion depuis 2023, vise à accélérer les procédures et à abaisser les seuils d’activation. Si elle aboutit, elle réduira la capacité des gouvernements illibéraux à négocier des demi-mesures en échange d’une suspension temporaire des procédures. Les négociations restent difficiles — plusieurs États membres rechignent à renforcer un outil qui pourrait un jour s’appliquer à eux-mêmes.

Plus significatif peut-être : le retour du gouvernement Tusk en Pologne fin 2023 a montré que les dérives illibérales n’étaient pas irréversibles. Défaire la capture institutionnelle s’avère long et conflictuel — le PiS continue de contrôler une partie des nominations judiciaires antérieures, et les recours devant les juridictions qu’il a contribué à reformer créent des situations inextricables. Mais la Pologne démontre que l’alternance reste possible et que les institutions ne sont pas définitivement confisquées après un ou deux mandats illibéraux.

C’est là que réside la vraie leçon du projet AUTHLIB. La diffusion du répertoire illibéral est réelle et documentée. Mais les démocraties ne sont pas des systèmes fragiles qui s’effondrent dès que la pression s’exerce. Elles sont des constructions politiques qui peuvent se défendre, se réformer et se régénérer — à condition que les acteurs qui en bénéficient acceptent de les défendre activement plutôt que de les tenir pour acquises.

La question n’est pas de savoir si la formule Finkelstein peut s’installer ailleurs. Elle s’installe déjà, partiellement, dans plusieurs pays. La question est de savoir quels investissements institutionnels, quels acteurs politiques et quelle volonté collective permettent d’en limiter la portée. Cette réponse-là reste ouverte, et elle appartient aux Européens.


Sources

  1. Sciences Po / AUTHLIB — Mapping the Illiberal Challenge: Findings from the AUTHLIB Project
  2. Règlement (UE) 2020/2092 du Parlement européen et du Conseil relatif à un régime général de conditionnalité pour la protection du budget de l’Union — Journal officiel de l’UE
  3. Loi européenne sur la liberté des médias (European Media Freedom Act), adoptée mars 2024 — texte disponible sur EUR-Lex
  4. Mathias Corvinus Collegium — données de financement, loi hongroise de 2021 sur les actifs nationaux
  5. AUTHLIB - Conférence finale janvier 2026
  6. EUR-Lex - Règlement (UE) 2020/2092
  7. Conseil de l’UE - EMFA adoptée mars 2024
  8. Commission européenne - Cadre état de droit 2014
  9. Wikipedia - Mathias Corvinus Collegium
  10. Gouvernement italien - Governo Meloni
  11. Conseil de l’UE - Article 7, chronologie
  12. Hungarian Helsinki Committee - Cour constitutionnelle
  13. Parlement européen - Fonds hongrois gelés