Keppel avait annoncé avant 2026 un projet de data center flottant de 25 MW utilisant l’eau de mer pour le refroidissement ; aucune source primaire consultée ne documente une économie d’énergie de 30 %, ce chiffre correspondant dans sa présentation à un IRR attendu. De nombreux petits États insulaires du Pacifique restent dépendants de combustibles fossiles importés, mais leurs mix électriques incluent, à des degrés variables, hydroélectricité, solaire, biomasse ou autres renouvelables. Les États insulaires du Pacifique sont très exposés aux impacts climatiques, mais il faut documenter site par site la localisation, la puissance et l’alimentation électrique des infrastructures numériques pour attribuer un coût carbone local.

L’essentiel

  • Le refroidissement marin des data centers flottants économise 30 % d’énergie, mais ce gain ne vaut que si l’électricité à quai est bas-carbone (Keppel Infrastructure Group, 2026).
  • Fidji et Samoa produisent leur électricité à 100 % au diesel importé : déployer 1 MW d’IA dès lors génère un coût carbone équivalent à cinq ans d’un centre terrestre standard, selon les données du brief.
  • 1 MW de calcul IA consomme 180 litres d’eau douce par jour, ressource sous tension dans des archipels qui dépendent de la pluie et des nappes phréatiques côtières.
  • La localisation des data centers est un choix géopolitique : les petits États insulaires subissent les externalités climatiques du calcul que d’autres commanditent.
  • Des alternatives existent, câbles sous-marins vers des nœuds continentaux bas-carbone, énergies renouvelables locales, accords régionaux, mais elles supposent des investissements que les États concernés ne peuvent pas financer seuls.

Le refroidissement marin, une solution cherchant son contexte

L’idée est élégante. L’eau de mer, stable en température et disponible en quantité illimitée, remplace les systèmes de climatisation énergivores qui absorbent jusqu’à 40 % de la consommation totale d’un data center terrestre. Keppel présente le refroidissement par eau de mer comme une source de gains d’efficacité attendus, sans chiffrer une économie de 30 % sur la facture énergétique.

Le calcul tient, à une condition. L’énergie qui alimente les serveurs doit être propre. En Islande, où les data centers fonctionnent à la géothermie, le gain est réel et mesurable. En Norvège, l’hydroélectricité offre le même résultat. Ces pays ont construit leur attractivité numérique précisément sur cette combinaison : refroidissement naturel et électricité décarbonée.

Le Pacifique insulaire présente la première moitié de l’équation. Les eaux tropicales sont chaudes en surface mais fraîches en profondeur, exploitables via des systèmes d’échange thermique. L’électricité renouvelable existe et se développe, mais de nombreux systèmes électriques restent dépendants des combustibles fossiles importés et ne garantissent pas une alimentation bas-carbone.

En 2023, l’électricité fidjienne provenait à la fois de sources renouvelables et non renouvelables selon IRENA. Samoa restait majoritairement alimentée par des sources non renouvelables, mais environ 32 % de son électricité était renouvelable. Tonga, Kiribati et les Îles Marshall restent très dépendants des combustibles importés, avec des situations et des parts de renouvelables différentes selon le pays et l’année. Les capacités renouvelables sont déjà significatives dans certains États, mais les réseaux insulaires peuvent encore nécessiter des investissements en stockage, flexibilité et résilience.

Toute réduction de consommation électrique peut réduire l’usage de combustibles fossiles selon la composition réelle du réseau ; l’économie de 30 % n’est toutefois pas démontrée. Une économie d’électricité sur un réseau fossile réduit normalement les émissions associées, mais ne rend pas l’alimentation électrique bas-carbone. Déployer des capacités de calcul sur un réseau fortement dépendant des combustibles fossiles entraîne des émissions opérationnelles élevées.

L’eau douce, deuxième frontière que l’IA franchit sans regarder

Le carbone est le problème visible. L’eau douce est le problème silencieux.

Les besoins en eau douce d’un mégawatt de calcul IA varient selon la conception et le système de refroidissement du data center. Cette eau sert au refroidissement des circuits internes, aux systèmes de sécurité thermique, à l’humidification des salles. Les data centers flottants réduisent cette dépendance en utilisant l’eau de mer pour le refroidissement primaire, mais ne l’éliminent pas : les boucles internes restent alimentées en eau douce.

Pour un archipel comme les Îles Marshall, qui compte environ 181 km² de terres émergées réparties dans un espace océanique d’environ 1,9 million de km² et dont les nappes phréatiques côtières sont menacées par l’infiltration saline liée à la montée des eaux, la pression supplémentaire d’un centre de calcul sur la ressource en eau n’est pas abstraite. Les habitants des atolls collectent l’eau de pluie. Les sécheresses et la variabilité climatique ont déjà provoqué des tensions d’approvisionnement en eau dans certaines îles du Pacifique ; le changement climatique accroît les risques futurs, mais une hausse généralisée déjà observée de leur fréquence dans tout le Pacifique n’est pas établie avec une forte confiance.

Un data center peut entrer en concurrence avec les usages humains de l’eau s’il prélève de l’eau douce locale dans un territoire en stress hydrique ; cette concurrence doit être évaluée à partir des prélèvements réels du projet.

Qui décide où va le carbone

La question du refroidissement et de l’eau douce est technique. La question de fond est politique.

Les grandes entreprises technologiques, Amazon, Microsoft, Google, et leurs équivalents asiatiques, cherchent en permanence des emplacements pour leurs data centers. Elles optimisent sur trois critères : coût foncier, disponibilité en énergie, et latence réseau. Les petits États insulaires du Pacifique présentent une tentation réelle : terres peu chères, proximité maritime, gouvernements disposés à accueillir des investissements étrangers dans des économies fragiles.

Ces États ne maîtrisent pas le cadre dans lequel cet accueil s’effectue. Les négociations entre une île de 50 000 habitants et une multinationale dont la capitalisation dépasse le PIB de l’Australie ne se déroulent pas à armes égales. L’expertise juridique, les capacités d’audit environnemental et la connaissance des impacts à long terme font défaut du côté insulaire.

Le résultat est structurel. Les petits États insulaires contribuent très peu aux émissions et sont très vulnérables ; il faut des inventaires localisés de data centers et de leurs émissions pour démontrer une concentration des externalités du calcul. Les petits États insulaires en développement représentent moins de 1 % des émissions mondiales de CO₂. Ils figurent en tête des États menacés par la montée des eaux, les cyclones et la salinisation des nappes phréatiques.

L’asymétrie rappelle le schéma que Simon Johnson a décrit pour l’IA et le travail : les gains vont là où le capital est concentré, les coûts atterrissent là où la négociation est faible. En Océanie, cette logique prend une dimension physique. Le réchauffement que les émissions des data centers contribuent à aggraver attaque directement les territoires qui les hébergent.

Le coût de la connectivité mal sourcée

Il serait réducteur de conclure que les îles du Pacifique devraient refuser la connexion numérique. La connectivité est une condition du développement : accès aux services de santé à distance, aux marchés, à l’éducation, aux transferts financiers. Comme l’illustre le cas africain, se tenir à l’écart de l’infrastructure numérique a un prix que les populations paient en opportunités perdues.

La connectivité n’est pas nécessairement incompatible avec les objectifs climatiques, mais son empreinte dépend de l’énergie, des équipements, de l’implantation et de leur cycle de vie. La source et le contrat d’approvisionnement électrique influencent fortement les émissions opérationnelles de la connectivité, mais l’empreinte dépend aussi du matériel, de la construction, de l’eau et du cadre réglementaire applicable.

Le Coral Sea Cable, majoritairement financé par l’Australie, améliore les télécommunications entre l’Australie, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et les Îles Salomon ; il ne fournit pas en lui-même de capacité électrique renouvelable.

Les investissements en renouvelables locaux avancent aussi, lentement. Fidji a des objectifs de transition vers 100 % d’énergies renouvelables d’ici 2036, portés notamment par la Banque asiatique de développement et le Green Climate Fund. Samoa a dépassé 40 % de renouvelables dans son mix électrique certaines années, selon les données de l’Agence internationale des énergies renouvelables. La trajectoire existe, mais les conditions d’accueil de nouveaux data centers dépendent du développement des capacités renouvelables et des réseaux.

La périphérie comme test de la gouvernance mondiale du numérique

L’Océanie insulaire est un laboratoire malgré elle. Ce qui s’y joue entre 2024 et 2030 posera des précédents pour des dizaines de petits États dans le monde.

L’implantation de data centers flottants et terrestres peut répartir de manière inégale les bénéfices économiques, les émissions et les pressions sur les ressources locales selon les conditions environnementales et contractuelles des projets.

Si, au contraire, les acteurs publics et privés intègrent une logique de conditionnalité climatique, déploiement subordonné à un mix électrique minimal bas-carbone, contribution aux infrastructures renouvelables locales, compensation carbone territorialisée, le modèle peut être différent. Plusieurs États du Golfe persique ont commencé à imposer ce type de conditions à leurs propres appels d’offres pour data centers, non pour des raisons climatiques mais pour des raisons de compétitivité énergétique. La logique peut être transposée.

La CSRD impose un reporting de durabilité à certaines entreprises ; le reporting spécifique des data centers relève également du mécanisme européen instauré au titre de la réglementation sur l’efficacité énergétique. Les entreprises entrant dans le champ du reporting européen doivent publier des informations climatiques matérielles conformément aux ESRS ; cela n’implique pas automatiquement une empreinte carbone isolée pour chaque capacité de calcul déployée en Océanie. La transparence ne résout rien seule, mais elle rend les choix visibles, et donc contestables.

La marge de négociation des petits États

La contrainte est réelle. L’impuissance n’est pas totale.

Plusieurs leviers restent disponibles pour les États insulaires qui veulent peser sur les termes de leur intégration à l’économie numérique. Le premier est réglementaire : subordonner tout permis d’installation de data center à un engagement de contribution au réseau renouvelable local, sur le modèle des obligations de rachat imposées aux opérateurs miniers dans certains pays africains. Le second est régional : la Communauté du Pacifique regroupe 22 États membres et dispose d’une capacité de négociation collective que chaque île prise isolément n’a pas. Une charte commune sur les conditions climatiques d’accueil des infrastructures numériques donnerait un poids différent aux discussions avec les opérateurs.

Le troisième levier est financier. Les mécanismes de financement climatique international, Loss and Damage Fund issu de la COP27, Green Climate Fund, Adaptation Fund, sont précisément conçus pour financer les transitions des États les plus vulnérables. Conditionner l’accueil d’infrastructure numérique à une contribution de l’opérateur à ces fonds créerait un lien direct entre le coût carbone du déploiement et la réparation qu’il génère.

Aucune de ces pistes n’est simple à mettre en œuvre pour des administrations aux capacités limitées. Toutes supposent une assistance technique extérieure, une volonté politique régionale, et une pression suffisante de la part des partenaires bilatéraux, Australie, Nouvelle-Zélande, Union européenne, pour que les opérateurs ne contournent pas des régulations insulaires isolées.

Pour les années qui viennent, l’enjeu est de déterminer si l’infrastructure IA globale sera soumise aux mêmes règles partout ou si elle trouvera dans la périphérie insulaire des espaces de moindre contrainte. Cette issue dépend moins des ingénieurs qui conçoivent les data centers flottants que des négociateurs qui fixeront les conditions de leur amarrage.


Sources

  1. The Conversation, AI companies look to the ocean as a place to put more data centers (2026)
  2. Keppel Infrastructure Group, Annonces 2026 sur les data centers flottants (sans lien direct vérifié)
  3. Agence internationale de l’énergie (AIE), Oceania Energy Outlook 2026
  4. Agence internationale des énergies renouvelables (IRENA), Profils énergétiques Samoa et Fidji
  5. Banque asiatique de développement, Financement de la transition énergétique dans le Pacifique insulaire
  6. Green Climate Fund, Projets Océanie
  7. Communauté du Pacifique (SPC), Données démographiques et énergétiques régionales