Au Canada, 1,65 million de ménages vivaient en 2021 avec des colocataires ou de la famille élargie sous le même toit. Ces ménages ont un taux d’inabordabilité du logement plus bas selon le ratio coûts de logement-revenu, ce qui ne mesure pas directement la difficulté financière individuelle. Mais Statistique Canada révèle une autre réalité : ces mêmes ménages sont six fois plus souvent en surpeuplement, signe que l’entraide cache souvent une contrainte que les chiffres ordinaires d’abordabilité ne voient pas.

L’essentiel

  • La cohabitation avec colocataires ou famille élargie touche 1,65 million de ménages canadiens, selon Statistique Canada (2025).
  • Ces ménages sont moins souvent dans un logement inabordable au sens du ratio coûts de logement-revenu, soit 16,7 % contre 21,5 %, mais six fois plus souvent dans un logement non adapté (28,3 % des ménages multigénérationnels contre 4,7 % des autres types de ménages).
  • 388 000 personnes vivaient avec des non-apparentés sans contribuer au loyer, signal d’une dépendance résidentielle invisible aux indicateurs standard.
  • Les indicateurs habituels d’abordabilité mesurent le coût du loyer, pas la densité des ménages : la précarité résidentielle peut se dissimuler derrière des chiffres financiers sains.
  • Construire plus de logements est nécessaire mais peut être insuffisant : sans formats adaptés aux ménages complexes, le surpeuplement peut persister.

Les statistiques d’abordabilité ratent la moitié du problème

La mesure dominante de la crise du logement repose sur le « taux d’effort », la part du revenu consacrée aux coûts de logement, qui incluent le loyer et parfois les services publics. Lorsque le rapport frais de logement-revenu dépasse 30 %, cela suggère que le ménage peut avoir de la difficulté à payer d’autres biens essentiels, sans constituer à lui seul une qualification définitive de ménage en difficulté. Cette logique est simple, vérifiable, comparable. Elle a un angle mort.

Un ménage de six personnes dans un appartement trois pièces peut très bien consacrer 25 % de son revenu combiné au loyer. Financièrement, il passe sous les radars. Spatialement, il vit dans des conditions que la santé publique qualifie de surpeuplement. Les ménages partageant le logement avaient un taux d’inabordabilité de 16,7 %, contre 21,5 % pour les ménages ne partageant pas le logement. Un écart flatteur, qui a conduit certains observateurs à voir dans la cohabitation une solution à la crise du logement.

Dans le même recensement, 28,3 % de ces ménages multigénérationnels vivaient dans un logement ne comptant pas assez de chambres selon le seuil de convenance, contre 4,7 % des autres types de ménages, soit un rapport d’environ 6 à 1. Ce chiffre modifie le diagnostic : la cohabitation peut signaler certains risques de besoins non satisfaits ou d’instabilité résidentielle, mais ne permet pas à elle seule de les établir.

Deux formes de cohabitation que tout sépare

Derrière les 1,65 million de ménages partagés, deux réalités coexistent sans se ressembler.

La première est choisie. Des adultes décident de partager un logement pour réduire leurs coûts, pour vivre ensemble, pour traverser une période de transition. Cette forme de cohabitation est ancienne, stable dans de nombreuses cultures, et économiquement rationnelle dans des marchés où les loyers ont explosé. Elle peut être confortable, organisée, équilibrée entre les occupants.

La seconde est subie. Un parent âgé qui ne peut plus payer son loyer s’installe chez son enfant dans un appartement déjà trop petit. Un jeune adulte qui n’a pas les moyens d’accéder au marché locatif reste dans la maison familiale plusieurs années après en avoir eu besoin. Une famille récemment arrivée s’entasse chez des proches le temps de trouver un point d’entrée dans un marché qui leur est fermé. Ces situations partagent une adresse, pas un choix.

Les 388 000 personnes vivant avec des non-apparentés sans contribuer au loyer illustrent une troisième catégorie encore plus fragile : hébergés de fait, sans statut locatif, sans filet légal, transparents pour les statistiques d’abordabilité. Ils ne sont pas propriétaires, pas locataires, pas en difficulté financière mesurable. Ils sont simplement là, sans que le système d’information les voie vraiment.

Cette distinction est décisive pour la politique publique. Aider la cohabitation choisie demande autre chose qu’aider la cohabitation subie. Confondre les deux revient à soigner une fracture avec du sparadrap.

Les limites d’une politique centrée sur l’abondance de l’offre

Ezra Klein et Derek Thompson, dans Abundance (2025), posent un diagnostic tranchant sur le progressisme nord-américain : certaines règles et procédures américaines freinent la construction, la densification et les projets d’infrastructure. Leur prescription est directe, construire plus, lever les obstacles réglementaires, traiter le logement comme une infrastructure de base, et les données leur donnent partiellement raison. La pénurie aggrave tout. Une offre insuffisante peut favoriser certaines cohabitations contraintes, mais elle ne rend pas toute cohabitation inévitable.

Les données canadiennes posent un problème que la seule politique de l’offre ne résout pas : construire quoi, pour qui, et dans quelle configuration. Le marché du logement produit une part significative d’unités calibrées pour des ménages nucléaires classiques, un ou deux adultes, des enfants éventuels, une salle de bain, une cuisine. Ce format répond mal à plusieurs catégories de ménages : familles élargies qui souhaitent cohabiter dignement, personnes âgées qui voudraient partager un logement sans se retrouver à l’étroit, groupes d’adultes qui cherchent des espaces communs adaptés.

Le surpeuplement canadien ne résulte pas seulement du manque de logements disponibles. Il peut aussi résulter du manque de logements adaptés à des compositions de ménages diverses. Un appartement conçu pour quatre personnes qui en accueille six n’est pas une solution : c’est un symptôme. Augmenter l’offre totale sans diversifier les typologies peut ne pas résoudre le surpeuplement.

Daron Acemoglu et Simon Johnson, dans leurs travaux sur la distribution des gains technologiques et économiques, examinent une question analogue pour l’innovation : qui capte les bénéfices du progrès. Appliquée au logement, cette question devient : une politique d’abondance profite-t-elle également aux ménages complexes, aux familles multigénérationnelles, aux colocataires à faibles revenus, ou reproduit-elle une offre calibrée pour les ménages solvables types, laissant les autres s’adapter dans des logements qui ne leur correspondent pas. Les données de Statistique Canada indiquent que la seconde hypothèse mérite d’être prise au sérieux.

Le surpeuplement s’observe dans les grandes métropoles canadiennes; il n’a pas clairement reculé avec la croissance de l’offre mesurée.

Sur la façon dont la crise du logement réinterroge aussi les solidarités familiales dans les sociétés vieillissantes, cet article sur le piège démographique des économies émergentes donne un éclairage complémentaire sur les tensions entre générations.

Le surpeuplement comme risque de santé publique dissimulé

Le surpeuplement produit des effets mesurables sur la santé mentale, le sommeil, les performances scolaires des enfants et la transmission de maladies respiratoires, selon les épidémiologistes. La densité excessive est associée à davantage de troubles du sommeil et peut limiter l’accès à un espace calme, et crée des frictions susceptibles de dégrader les relations familiales.

Ces effets touchent les plus vulnérables en premier. Des sources de santé publique associent l’instabilité résidentielle, incluant parfois le surpeuplement, à de moins bons résultats scolaires, sans démontrer ici une moyenne propre aux logements surpeuplés. Les personnes âgées qui cohabitent dans des espaces trop petits voient leur santé décliner plus vite. Les travailleurs qui rentrent dans un appartement encombré récupèrent moins bien.

Ce sont des coûts réels, diffus, qui n’apparaissent dans aucune statistique d’abordabilité. Ils se matérialisent dans les données de santé, dans les résultats scolaires, dans les urgences psychiatriques. Ils ont un coût économique pour la collectivité qui les finance sans les identifier comme issus du surpeuplement résidentiel.

La politique de logement a tendance à mesurer ce qu’elle peut mesurer facilement : les loyers, les taux d’effort, les taux de vacance. Elle mesure rarement la densité par logement à l’échelle fine qui permettrait de repérer les ménages surpeuplés avant qu’ils ne se manifestent dans d’autres systèmes. Les données canadiennes de 2021 sont une exception précieuse précisément parce qu’elles croisent statut résidentiel, composition du ménage et conditions de logement. Cette granularité devrait devenir une norme, pas une curiosité statistique.

La cohabitation intergénérationnelle à l’horizon 2035

La cohabitation pourrait prendre davantage d’importance sous l’effet combiné du vieillissement, de l’abordabilité, des coûts de la vie et de facteurs culturels. Certaines personnes âgées vivent avec leurs enfants adultes afin d’accéder à du soutien et de faciliter leur maintien dans un logement privé, tandis que l’abordabilité locative s’est dégradée de façon inégale selon les villes, avec une détérioration particulièrement marquée durant la période de la COVID-19.

Les deux groupes convergent vers le même appartement, avec des besoins différents et des modes de vie difficilement compatibles dans des logements conçus pour une seule génération. Les estimations 2025 du Census Bureau documentent les adultes vivant chez leurs parents ; elles ne suffisent pas à elles seules à établir une tendance de la cohabitation multigénérationnelle.

Deux trajectoires sont envisageables d’ici 2035, selon que les politiques publiques s’adaptent ou non à cette réalité.

Dans la première, la cohabitation reste une réponse informelle et subie à une pénurie non résolue. Les familles s’entassent dans des logements inadaptés. Le surpeuplement progresse sans être mesuré correctement. Les politiques d’abordabilité continuent de regarder les loyers sans voir la densité. Les tensions intergénérationnelles augmentent dans des espaces trop petits pour accueillir plusieurs vies.

Les soignants familiaux, majoritairement des femmes, assument des charges croissantes dans des conditions résidentielles difficiles. La cohabitation absorbe la pression mais l’amplifie pour les plus fragiles.

Dans la seconde, les politiques publiques reconnaissent la cohabitation comme une réalité structurelle et la dotent d’un cadre adapté. Cela suppose plusieurs changements concrets. Les normes de construction évoluent pour autoriser et encourager des typologies intermédiaires, logements avec deux entrées distinctes, espaces communs partagés entre unités voisines, appartements modulables selon la composition du ménage. Les aides au logement s’adaptent aux ménages complexes, sans pénaliser ceux qui partagent une adresse. Les protections locatives couvrent les hébergés sans statut.

Les collectivités territoriales intègrent la densité des ménages dans leurs diagnostics de besoin, à côté des taux d’effort classiques.

Cette seconde trajectoire suppose que les États admettent une réalité simple : la famille nucléaire logée dans un appartement standard n’est plus le seul modèle pertinent pour calibrer une politique du logement. Les solidarités intergénérationnelles existent, sont souhaitées par beaucoup, et peuvent être un atout dans des sociétés vieillissantes, à condition que les logements qui les accueillent soient conçus pour elles, pas contraints par elles.

La cohabitation doit rester un choix plutôt qu’une contrainte subie. Le déficit de places en crèche illustre déjà comment les manques d’infrastructure transforment des décisions de vie en contraintes ; le logement suit la même logique.

Mesurer ce qu’on veut changer

Le cas canadien a une vertu pédagogique : il montre ce qu’on peut voir quand on se donne les outils pour regarder. Le recensement de 2021 croise statut résidentiel, composition du ménage, contribution financière et densité d’occupation. C’est cette combinaison qui révèle le surpeuplement là où les indicateurs d’abordabilité ne voient que des ménages sains.

La plupart des pays de l’OCDE ne disposent pas de cette granularité. Leurs statistiques de logement sont construites autour du coût, pas de la densité. Elles peuvent détecter qu’un ménage dépense trop pour se loger ; elles peinent à détecter qu’un ménage vit à six dans 60 mètres carrés sans difficulté financière apparente.

Cette lacune statistique a des conséquences politiques directes. Ce qu’on ne mesure pas, on ne le cible pas. Les programmes d’aide au logement sont calibrés sur les taux d’effort parce que ce sont les seules données disponibles en continu. Le surpeuplement, la dépendance résidentielle invisible, les hébergés sans statut : ces réalités existent dans les enquêtes ponctuelles, pas dans les tableaux de bord qui orientent les décisions budgétaires.

L’étape la plus accessible pour les gouvernements serait d’intégrer systématiquement la densité des ménages dans leurs enquêtes de logement annuelles, pas seulement dans les recensements décennaux. Ce changement de mesure ne coûte pas grand-chose. Il permettrait de détecter la précarité résidentielle cachée derrière des chiffres d’abordabilité corrects, d’adapter les critères d’éligibilité aux aides, et d’évaluer si les politiques de construction réduisent vraiment la pression ou la déplacent.

Les données canadiennes soulèvent une question pour les prochaines années : la hausse de la cohabitation traduit-elle une entraide choisie comme ressource durable, ou l’absence d’autre option pour les ménages concernés.


Sources

  1. Statistique Canada, Measuring unmet housing need and housing instability in households with roommates and extended family, 2025, https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/46-28-0001/2025001/article/00001-eng.htm
  2. Ezra Klein et Derek Thompson, Abundance, Simon & Schuster, 2025, https://www.simonandschuster.com/books/Abundance/Ezra-Klein/9781668023976
  3. U.S. Census Bureau, America’s Families and Living Arrangements, 2025, https://www.census.gov/topics/families/families-and-households.html