En Afrique du Sud, une part significative des habitants s’informe via YouTube et via TikTok, des taux parmi les plus élevés du continent selon le Reuters Institute Digital News Report 2026. Mais ce basculement n’est pas une exception africaine. Pour la première fois en 2026, les réseaux sociaux et plateformes vidéo dépassent l’ensemble des autres sources d’information à l’échelle mondiale (télévision, sites de presse, applications) avec 54 % des audiences globales qui y recourent. La migration massive vers les plateformes algorithmiques redistribue les revenus publicitaires vers les créateurs individuels, asséchant les budgets des rédactions qui financent le journalisme d’investigation.
L’essentiel
- Les réseaux sociaux et plateformes vidéo sont désormais la première source d’information mondiale, utilisés par 54 % des audiences selon le Reuters Institute 2026 : une première historique.
- En Afrique du Sud, 42 % des habitants s’informent via YouTube et 33 % via TikTok, parmi les taux les plus élevés du continent.
- Les revenus publicitaires migrent vers les plateformes et les créateurs individuels, privant les rédactions des ressources pour financer reportages d’investigation et correspondants de terrain.
- Google a établi un fonds de soutien aux médias sud-africains de R688 millions (environ 40 millions USD), signal d’une prise de conscience, mais financement conditionnel et non structurel.
- Le marché OTT devrait gagner 1,4 million de nouveaux abonnés en Afrique du Sud d’ici 2029 selon PwC, approfondissant la fragmentation entre consommation de divertissement et consommation d’information.
Un basculement mondial, accéléré dans les Suds
Le Reuters Institute Digital News Report 2026, fondé sur près de 100 000 entretiens menés dans 48 pays, documente un tournant structurel : pour la première fois, les plateformes sociales et vidéo dépassent en audience hebdomadaire aussi bien la télévision que les sites et applications des rédactions elles-mêmes. Ce seuil, observé de longue date comme horizon, est désormais franchi. Globalement, 30 % des personnes interrogées déclarent que les réseaux sociaux et plateformes vidéo sont leur première source d’information, contre 22 % il y a cinq ans.
Le phénomène est particulièrement marqué chez les jeunes : plus de la moitié des 18-24 ans déclarent que plateformes, réseaux sociaux ou chatbots d’IA constituent leur accès principal à l’actualité. Mais la géographie du basculement est tout aussi révélatrice. Dans les deux tiers des marchés couverts par le rapport (principalement en Amériques du Nord et du Sud, en Afrique subsaharienne et en Asie) les plateformes sociales et vidéo sont déjà plus utilisées que les sites de presse. L’Europe résiste davantage, mais avec des exceptions significatives. Les créateurs de contenu sont particulièrement populaires dans les pays du Sud global : l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine dominent le classement des marchés où leur influence est la plus forte.
Cette dynamique est inégalement distribuée, mais elle suit une logique commune : là où l’infrastructure mobile s’est déployée rapidement et où les coûts d’accès ont baissé, la platformisation de l’information a progressé le plus vite. L’Afrique du Sud en est le laboratoire le plus documenté pour le continent africain. Elle préfigure ce que d’autres marchés connaîtront dans les prochaines années, à mesure que la couverture mobile s’étend. Le Nigeria, le Kenya et le Ghana suivent des trajectoires comparables, avec quelques années de décalage. Mais le Brésil, l’Indonésie ou les Philippines sont dans une situation structurellement similaire.
L’Afrique du Sud, cas d’école du basculement médiatique
Le pays cumule les conditions qui accélèrent la transition numérique. Un taux de pénétration du smartphone parmi les plus élevés d’Afrique subsaharienne, une classe moyenne urbaine connectée, et des coûts de données qui ont baissé significativement depuis 2020. Le résultat est lisible dans les chiffres du Reuters Institute : l’Afrique du Sud affiche des taux d’usage des plateformes comme sources d’information qui dépassent ceux de nombreux pays européens. Une part significative des Sud-Africains s’informe via TikTok, un canal dont l’algorithme optimise l’engagement émotionnel, pas la précision factuelle.
Le mécanisme central est économique avant d’être culturel. Les plateformes ont brisé le modèle publicitaire sur lequel les médias privés africains ont construit leur viabilité depuis la fin des régimes à parti unique. Dans les années 1990 et 2000, l’essor de la presse indépendante en Afrique du Sud (le Mail & Guardian, Business Day, le Daily Maverick plus tard) reposait sur la capacité à agréger des audiences locales que les annonceurs payaient pour atteindre. Cette logique est aujourd’hui court-circuitée. Les annonceurs suivent l’audience vers YouTube et TikTok.
Les créateurs individuels captent la rente. Les rédactions restent avec les coûts fixes du journalisme professionnel sans les revenus correspondants.
L’algorithme comme rédacteur en chef de facto
Il faut comprendre ce que l’algorithme fait au journalisme avant d’en mesurer les conséquences institutionnelles. TikTok, YouTube et leurs équivalents optimisent pour la durée de visionnage et le taux de partage. Ces métriques favorisent structurellement certains types de contenus : l’émotion sur l’analyse, la confirmation sur la nuance, le récit personnel sur l’enquête documentaire. Un créateur qui raconte sa journée ou commente une déclaration politique en termes dramatiques surperforme systématiquement face à un journaliste qui prend vingt minutes pour expliquer un rapport budgétaire.
Ce biais algorithmique n’est pas neutre politiquement, et ses effets dépassent largement l’Afrique. Selon Emarketer, Meta et Google captent ensemble environ 53 % des dépenses publicitaires numériques mondiales en 2026, et 62 % avec Amazon, laissant les rédactions locales (qu’elles soient à Johannesburg, Jakarta ou Lima) en concurrence pour les miettes d’un marché dont elles ont perdu la maîtrise structurelle. En Indonésie, une analyse de l’Alliance des journalistes indépendants a documenté que 60 % des médias locaux ont abandonné leurs sections d’investigation sur cinq ans, faute de modèle économique viable face à cette concurrence asymétrique.
En Afrique du Sud, où des questions comme la corruption dans les marchés publics, l’état des finances de l’Eskom ou les tensions interethniques sont des enjeux de gouvernance réels, la capacité d’une rédaction à financer des mois d’enquête détermine directement la qualité du débat public. Le Daily Maverick, fondé en 2009, a construit son modèle autour de l’investigation et du membership. Son unité Scorpio a révélé certaines des affaires de corruption les plus documentées du pays. Ce modèle existe, il fonctionne, mais il est fragile, et sa survie dépend d’une base d’abonnés que les plateformes concurrencent directement pour l’attention et le temps disponible.
La fragmentation de l’information vers des canaux algorithmiques a des effets que l’on commence à mesurer. Un article publié dans nos colonnes sur la fragmentation de l’information et la fracturation de la démocratie documente comment la désintermédiation médiatique produit des espaces publics segmentés où les faits établis perdent leur statut partagé. Ce phénomène se superpose, en Afrique du Sud, à des clivages raciaux, linguistiques et économiques déjà profonds. Il prend d’autres formes ailleurs (polarisation politique en Europe, fragmentation communautaire en Asie du Sud-Est) mais la mécanique sous-jacente est identique.
Le fonds Google et ses limites structurelles
La réponse la plus visible au problème de financement est venue de Google. L’entreprise a annoncé un fonds de R688 millions, environ 40 millions USD, destiné à soutenir les médias sud-africains, dans le cadre d’un règlement conclu avec la Commission de la concurrence d’Afrique du Sud à l’issue de son enquête sur les plateformes numériques. C’est un signal significatif : pour la première fois, une plateforme technologique majeure reconnaît explicitement sa responsabilité dans l’érosion des modèles économiques des médias locaux.
Les conditions d’allocation du fonds restent opaques : les bénéficiaires et les critères de sélection ne sont pas rendus publics. Un financement conditionnel accordé par la plateforme qui a contribué à détruire les revenus publicitaires traditionnels crée une dépendance structurelle susceptible de peser sur la liberté éditoriale.
Aucune rédaction sérieuse ne renonce facilement à un financement vital, même quand ce financement vient d’une entité qu’elle pourrait avoir à couvrir de manière critique.
L’initiative de Google s’inscrit dans un mouvement plus large. En Australie, le News Media Bargaining Code de 2021 a contraint Google et Meta à négocier des accords avec les éditeurs locaux, injectant plusieurs centaines de millions de dollars australiens dans le secteur. Au Canada, la loi C-18 a suivi une logique comparable, non sans tensions : Meta a temporairement bloqué l’accès aux contenus d’actualité sur ses plateformes canadiennes en réponse. En 2025, la suspension des financements USAID a constitué un choc d’une autre nature : selon des données rapportées par le Global Investigative Journalism Network, des subventions de 28 millions de dollars destinées à soutenir le journalisme d’investigation en Afrique australe, en Afrique de l’Est et en Afrique de l’Ouest avaient été gelées, mettant en lumière la fragilité des modèles hybrides qui dépendent de cycles de subventions étrangers. Ces précédents montrent que la négociation est possible, mais qu’elle exige une volonté politique ferme et un rapport de force que peu de gouvernements (africains ou autres) ont aujourd’hui les moyens ou l’intention de construire.
Des modèles qui résistent et ce qui les rend possibles
Le tableau n’est pas uniformément sombre. Plusieurs acteurs, sur différents continents, ont développé des stratégies qui méritent d’être documentées pour ce qu’elles révèlent des conditions du succès.
Le Daily Maverick est le cas le plus étudié sur le continent africain. Son modèle Maverick Insider, membership à contribution volontaire puis payante, lui a permis de financer Scorpio et de maintenir une rédaction de taille significative. En 2023, le journal revendiquait plus de 30 000 membres payants. Ce chiffre reste modeste à l’échelle d’un pays de 60 millions d’habitants, mais il prouve qu’une audience urbaine éduquée est prête à payer pour un journalisme qu’elle considère comme un bien public. La condition est la confiance : le Daily Maverick a construit cette confiance sur des années d’enquête documentée et de transparence éditoriale.
À Lagos, le journal numérique Premium Times a suivi une trajectoire comparable, finançant son journalisme d’investigation par une combinaison de membership, de grants de fondations philanthropiques, et de partenariats avec des organisations de développement. En Indonésie, le média Tempo collabore avec des rédactions régionales pour mutualiser la diffusion d’enquêtes sur la corruption : un modèle de réseau qui compense la faiblesse des ressources individuelles. En Amérique latine, les médias indépendants non lucratifs s’appuient majoritairement sur des grants, les acteurs commerciaux dépendent encore largement de la publicité algorithmique. Cette hybridation des financements est fragile (elle dépend de cycles de subventions et de décisions de fondations étrangères) mais elle maintient une capacité d’investigation que le modèle publicitaire pur ne peut plus garantir.
Ces expériences pointent vers les conditions structurelles du succès. D’abord, une audience avec un revenu disponible suffisant pour envisager le membership. Ensuite, un historique de crédibilité éditoriale qui justifie le prix.
Enfin, un environnement légal qui protège les journalistes : là où la presse est soumise à des pressions judiciaires ou physiques, les modèles économiques alternatifs ne suffisent pas à garantir la survie des rédactions. La South African National Editors’ Forum (SANEF) documente régulièrement les pressions que subissent les journalistes d’investigation, y compris les poursuites-bâillons lancées par des acteurs économiques et politiques mis en cause. Le phénomène est loin d’être sud-africain : en Europe du Sud, en Asie du Sud-Est et en Amérique centrale, les SLAPP (ces procédures judiciaires abusives destinées à épuiser les rédactions) représentent une menace croissante documentée par des organisations de défense de la presse.
La dimension réglementaire est donc inséparable de la dimension économique. Un cadre légal solide (protection des sources, accès à l’information, limitation des poursuites abusives) est la condition préalable à tout modèle économique viable pour le journalisme d’investigation.
La croissance OTT modifie l’équation
Les projections de PwC ajoutent une couche de complexité. L’arrivée prévue de 1,4 million de nouveaux abonnés à des services de streaming en Afrique du Sud d’ici 2029 accélère la fragmentation du temps de loisir et d’information. Netflix, Showmax et Amazon Prime concurrencent les médias d’information sur la ressource fondamentale : l’attention disponible d’un individu après sa journée de travail. Ce phénomène est mondial : la bataille pour les quatre à cinq heures quotidiennes que les individus consacrent à leurs smartphones est le terrain sur lequel les plateformes de streaming, les réseaux sociaux et les médias d’information s’affrontent désormais.
Cette compétition pour l’attention est un enjeu que le journalisme a du mal à formuler clairement, parce qu’elle demande de penser le secteur non plus comme un marché de l’information mais comme un segment d’un marché plus large de l’attention. Les plateformes de streaming ne produisent pas de fausses informations et ne détruisent pas la démocratie directement. Mais elles réduisent mécaniquement le temps disponible pour consommer de l’information sérieuse : un effet diffus, difficile à mesurer, potentiellement significatif sur la durée.
La croissance OTT ouvre aussi, en miroir, des opportunités pour des formats journalistiques longs. Le documentaire d’investigation, la série de podcasts à narration complexe, le format vidéo approfondi : ces formats trouvent des audiences sur les mêmes plateformes qui captent les revenus publicitaires. Quelques rédactions explorent cette voie, en Afrique comme en Europe ou en Asie : le documentaire comme produit distribuable sur YouTube ou sur les plateformes de streaming locales, monétisé par des licences ou des subventions à la production. C’est un pari encore fragile, mais qui mérite d’être observé.
Quel espace public d’information d’ici 2035
Une société qui s’informe majoritairement via des algorithmes d’engagement doit préserver les fonctions que le journalisme d’investigation remplit pour la démocratie : contrôle des pouvoirs, vérification des faits et mise en contexte des crises. La question se pose aujourd’hui dans les mêmes termes à São Paulo, à Manille, à Nairobi ou à Budapest : même si les réponses institutionnelles disponibles varient considérablement.
Deux trajectoires sont plausibles à l’horizon 2030-2035, et les signaux disponibles aujourd’hui permettent de les distinguer sans les prédire.
La première trajectoire est une fragmentation durable dans laquelle une minorité urbaine éduquée finance un journalisme d’investigation de qualité via des modèles de membership, tandis que la majorité de la population s’informe via des flux algorithmiques dont la qualité informationnelle est aléatoire. Cette bifurcation reproduit, dans le domaine de l’information, les inégalités d’accès observées dans d’autres secteurs : santé, éducation, justice. Elle n’est pas propre à l’Afrique. Les données du Reuters Institute 2026 montrent que la part des “news lovers” (ceux qui consomment l’information régulièrement et avec intérêt) est passée de 29 % à 22 % des répondants depuis 2021, tandis que les “casual users” progressaient de 16 % à 25 %. Ce glissement s’observe dans la quasi-totalité des marchés couverts.
Dans ce scénario, le journalisme d’investigation survit, documente et contribue à la reddition des comptes, mais perd sa fonction de bien public universel pour devenir un bien de consommation élitaire. Les décisions collectives se prennent alors dans un espace où une large partie des citoyens dispose d’une information moins vérifiée, moins contextualisée et plus émotionnellement chargée.
La seconde trajectoire passe par une régulation active et par des mécanismes de financement structurels. Elle suppose que les gouvernements (africains, asiatiques, latino-américains) ou des coalitions régionales, se dotent d’instruments comparables à ce que l’Australie et le Canada ont expérimenté : obligation pour les plateformes de rémunérer les producteurs de contenus d’information, fonds publics indépendants à l’image des modèles scandinaves ou canadien, réformes fiscales ciblant les revenus publicitaires capturés par les plateformes pour les réinjecter dans l’écosystème médiatique local. Cette trajectoire est politiquement difficile. Elle suppose une volonté de réguler des acteurs technologiques dont de nombreux gouvernements dépendent pour leurs infrastructures numériques, et face auxquels le rapport de force est structurellement défavorable : plus encore dans les économies du Sud.
Le signal le plus important à suivre est peut-être l’évolution des politiques de contenu local imposées aux plateformes. Plusieurs pays africains, mais aussi des pays d’Asie du Sud-Est, négocient ou ont négocié avec YouTube et TikTok des exigences de modération en langues locales et de promotion des producteurs locaux. Si ces négociations aboutissent à des obligations de financement, elles pourraient créer des précédents régionaux comparables aux accords australiens. L’Union africaine dispose théoriquement d’un mandat pour coordonner ces négociations à l’échelle continentale : une ressource largement sous-utilisée. L’ASEAN et la CELAC pourraient jouer des rôles équivalents dans leurs zones respectives, si la volonté politique s’en donnait les moyens.
Le fonds de R688 millions de Google constitue davantage un aveu qu’une solution : la plateforme reconnaît une dette envers l’écosystème médiatique qu’elle a contribué à déstabiliser. La portée réelle de cette reconnaissance dépend de sa traduction en engagements structurels plutôt qu’en opération de relations publiques. Les rédactions qui traverseront cette transition (à Johannesburg, à Lagos, à Jakarta ou à Bogotá) seront celles qui auront négocié des garanties d’indépendance éditoriale dans ces partenariats et documenté publiquement leurs conditions. La crédibilité, comme le Daily Maverick l’a démontré, est le seul actif que les plateformes ne peuvent pas répliquer algorithmiquement.
Sources
- Reuters Institute Digital News Report 2026, Executive Summary, https ://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/digital-news-report/2026/dnr-executive-summary
- Reuters Institute Digital News Report 2026, South Africa, https ://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/digital-news-report/2026/south-africa
- Reuters Institute Digital News Report 2026, Broadcast, streaming and platforms, https ://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/digital-news-report/2026/broadcast-streaming-platforms-changing-landscape-news-video
- PwC Africa Entertainment & Media Outlook 2025-2029, PricewaterhouseCoopers (rapport annuel, disponible sur pwc.com/africa)
- SANEF South Africa Digital News Landscape 2025, South African National Editors’ Forum (sanef.org.za)
- Daily Maverick, Modèle Maverick Insider, données publiques disponibles sur dailymaverick.co.za
- Premium Times Nigeria, Données de financement hybride, premiumtimesng.com
- News Media Bargaining Code (Australie, 2021), Australian Competition and Consumer Commission, accc.gov.au
- Global Investigative Journalism Network, “The USAID Crisis and Funding the Future of Independent Media”, gijn.org, février 2025
- Frontiers in Communication, “The algorithmic trap : how social media monetization undermines investigative journalism in local media”, 2025, doi.org/10.3389/fcomm.2025.1619367