En 2023, une enquête conjointe de The Guardian, du Zeit et de SourceMaterial a révélé que plus de 90 % des crédits carbone forestiers délivrés par Verra, le plus grand certificateur mondial, ne correspondaient à aucune déforestation évitée réelle. Des centaines de millions de tonnes de CO₂ prétendument compensées n’existaient que sur le papier. Des multinationales avaient acheté ces crédits pour afficher des bilans carbones flatteurs. L’édifice s’est fissuré sous le poids des preuves.
Deux ans plus tard, le marché des crédits carbone forestiers n’est pas mort. Il approche les 23,5 milliards de dollars en 2026, même si le marché volontaire avait en réalité subi une chute d’environ 61 % en 2023 selon Bloomberg, au plus fort des scandales. Ce paradoxe n’est qu’apparent. Les scandales n’ont pas tué le marché ; ils ont redéfini ce qu’il était censé vendre. Ce qui se reconstruit n’est pas la même chose que ce qui s’est effondré.
L’essentiel
- Le marché des crédits carbone forestiers atteint environ 23,5 milliards de dollars en 2026, malgré l’effondrement de plusieurs projets phares
- La nouvelle méthodologie Verra VM0048, publiée en 2023, standardise les baselines à l’échelle juridictionnelle via des données satellitaires tierces, supprimant la liberté des développeurs à définir leurs propres scénarios de référence
- L’effondrement du projet Rimba Raya en Indonésie a montré qu’un projet certifié peut être annulé par décision souveraine d’un État, laissant les acheteurs sans recours
- Le Brésil avance une approche alternative fondée sur la restauration des écosystèmes dégradés plutôt que sur la protection de forêts qui n’auraient peut-être jamais été coupées
- La question non résolue : qui fixe le standard de qualité, et qui contrôle que les crédits émis correspondent à une réalité physique ?
Dix ans de crédits vendus sur des scénarios qui ne se sont pas produits
Pour comprendre ce qui change, il faut comprendre ce qui était cassé. Le mécanisme REDD+ (Reduction of Emissions from Deforestation and Forest Degradation) repose sur une logique simple en apparence : si une forêt qui aurait dû être abattue reste debout, la différence entre ce qui aurait été émis et ce qui l’est réellement constitue un crédit carbone vendable. La déforestation évitée a une valeur marchande.
Le problème est dans ce “aurait dû”. Pour émettre des crédits, il faut construire un scénario contrefactuel : à quelle vitesse la forêt aurait-elle été détruite sans le projet ? Ce scénario, dit “ligne de base”, est presque impossible à vérifier. Et il crée une incitation perverse puissante : plus le promoteur du projet peint un avenir sombre pour la forêt sans son intervention, plus il peut émettre de crédits. Surestimer la menace, c’est surestimer les bénéfices.
Les enquêtes de 2023 ont documenté ce mécanisme à grande échelle. Sur des projets certifiés par Verra dans le bassin amazonien, au Kenya et en Colombie, les algorithmes de suivi de la déforestation montraient que les forêts protégées n’étaient pas davantage menacées que les zones de contrôle alentour. La menace était imaginaire ; les crédits, réels.
Le cas Rimba Raya a ajouté une dimension différente à ce tableau. Ce projet indonésien, l’un des plus grands projets REDD+ au monde avec plusieurs millions de crédits délivrés, a vu sa concession révoquée par le gouvernement indonésien en 2023 après un long conflit sur les droits d’exploitation. Les crédits déjà vendus à des entreprises japonaises, américaines et européennes se sont retrouvés sans contrepartie physique. Les forêts restaient debout, mais l’architecture juridique qui permettait de les monétiser s’était effondrée. Un risque que quasiment aucun acheteur n’avait intégré : le risque souverain.
VM0048 : standardiser les baselines pour réduire les biais
La réponse de Verra à la crise de confiance est venue en deux temps. D’abord la reconnaissance du problème, forcée par les enquêtes journalistiques. Puis la publication, fin 2023, de la méthodologie VM0048, qui restructure en profondeur la façon dont les crédits REDD+ sont calculés.
Le changement central est une refonte de la construction des scénarios de référence. VM0048 conserve la logique contrefactuelle — les projets comparent toujours leurs résultats à un scénario hypothétique “sans projet” — mais elle standardise désormais les baselines à l’échelle juridictionnelle. Ces références sont calculées par un tiers (Verra elle-même) à partir de données satellitaires, au lieu d’être définies librement par chaque développeur de projet. La méthode impose également des “zones tampons” géographiques qui comparent le projet à des forêts similaires situées dans des contextes socio-économiques proches, réduisant davantage la marge de manœuvre sur la construction de la ligne de base.
Concrètement, cela signifie que les projets VM0048 émettent en général moins de crédits que leurs prédécesseurs pour une même superficie. Un projet qui aurait délivré un million de tonnes sous l’ancienne méthodologie en délivre peut-être 600 000 sous la nouvelle. Pour les développeurs de projets, c’est un coup dur commercial. Pour les acheteurs qui veulent être sûrs que leur tonne de CO₂ correspond à une tonne réelle, c’est une prime de crédibilité.
L’adoption de VM0048 n’est pas encore universelle. Plusieurs projets existants fonctionnent encore sous d’anciennes méthodologies, dont certaines des plus généreuses. La coexistence de standards différents sur un même marché crée une segmentation qui ressemble à celle du bio alimentaire au début des années 2000 : les labels prolifèrent, les acheteurs s’y perdent, et la prime de qualité reste difficile à établir de façon transparente.
Le pari brésilien sur la restauration plutôt que la protection
L’une des contributions les plus intéressantes au débat vient du Brésil, qui assume depuis 2023 un rôle de laboratoire politique en matière de crédits carbone forestiers. Sous l’impulsion du ministère de l’Environnement de Lula et des travaux de l’IBAMA, une approche alternative prend forme : payer pour restaurer des écosystèmes dégradés plutôt que pour protéger des forêts qui seraient peut-être restées debout sans le projet.
L’argument est solide. Restaurer un hectare de forêt atlantique dégradée ou récupérer une ancienne zone d’élevage extensif dans le Cerrado produit du carbone additionnel vérifiable : les arbres qui poussent absorbent du CO₂ de façon mesurable année après année. Le contrefactuel n’est pas un scénario de déforestation hypothétique ; c’est simplement l’absence des arbres plantés. La mesure est physique, le bénéfice incrémental.
Le Brésil dispose d’une surface considérable de terres dégradées. Selon MapBiomas, la dégradation combinée de la Mata Atlântica et du Cerrado se situe entre 30 et 67 millions d’hectares selon le scénario retenu — une fourchette qui souligne à la fois l’ampleur du potentiel et les incertitudes de la mesure. Si une fraction de cette superficie était engagée dans des programmes de restauration crédités, le potentiel de séquestration et les revenus associés seraient substantiels pour les communautés rurales et les États fédérés amazôniens.
Cette logique rejoint des questions explorées ailleurs sur la valorisation des écosystèmes. On observe dans d’autres domaines la même tension entre une approche de protection défensive, difficile à mesurer, et une approche de restauration active, plus vérifiable mais plus coûteuse. Le débat sur la protection des abysses marins illustre une dynamique analogue : les arbitrages entre différentes formes de capital naturel produisent des effets de déplacement que les certifications peinent à capturer.
La limite du modèle brésilien est la permanence. Restaurer une forêt prend des décennies ; le crédit carbone est émis dès la plantation. Si la forêt brûle, est illégalement déboisée ou abandonnée dans quinze ans, le crédit vendu aujourd’hui devient rétrospectivement fictif. Les mécanismes de garantie, dits “buffer pools”, qui mettent en réserve une fraction des crédits pour couvrir ce risque, restent calibrés sur des hypothèses qui n’ont jamais été testées à l’échelle d’une crise climatique majeure.
Qui contrôle les contrôleurs ?
La question politique centrale n’est pas technique. Elle est institutionnelle. Qui décide des standards, et qui vérifie que les crédits émis correspondent à une réalité physique ?
Le marché volontaire des crédits carbone est aujourd’hui un espace privé régulé par des organisations privées. Verra, Gold Standard, American Carbon Registry : ces certificateurs sont financés par les développeurs de projets qu’ils certifient. La relation crée un conflit d’intérêts structurel que personne ne conteste vraiment, mais que personne n’a encore résolu institutionnellement. L’enquête de 2023 a montré que Verra avait connaissance de problèmes méthodologiques sur les projets REDD+ plusieurs années avant que les enquêtes journalistiques ne les exposent.
La gouvernance internationale du marché volontaire a avancé lentement. L’Integrity Council for the Voluntary Carbon Market (ICVCM), créé en 2021, a publié en 2023 ses “Core Carbon Principles” qui définissent des critères minimaux de qualité. Mais l’ICVCM n’a pas de pouvoir de sanction ; il labellise des méthodologies, pas des projets individuels. Un projet peut opérer sous une méthodologie approuvée par l’ICVCM et produire des crédits de mauvaise qualité si l’implémentation terrain est déficiente.
La COP29 de Bakou, fin 2024, a franchi une étape en activant l’article 6.4 de l’Accord de Paris, qui crée un mécanisme carbone onusien avec une supervision interétatique. Dans ce cadre, les crédits échangés sous l’égide de l’ONU seraient soumis à une gouvernance publique. Mais le mécanisme reste embryonnaire, et les acteurs privés qui ont construit leur modèle d’affaires sur le marché volontaire ne sont pas pressés de le voir supplanter par un régulateur multilatéral.
Les États hôtes des projets, de leur côté, ont renforcé leur position. L’affaire Rimba Raya a mis en lumière une réalité que les investisseurs préféraient ignorer : un gouvernement souverain peut unilatéralement annuler une concession. Le Zimbabwe, la Zambie et le Kenya ont tous adopté depuis 2022 des réglementations qui imposent une part des revenus carbone aux États et aux communautés locales, parfois supérieure à 50 %. Ce mouvement est légitime ; il modifie profondément la géographie du risque pour les développeurs et les acheteurs.
Les acheteurs apprennent à distinguer
Du côté de la demande, quelque chose a changé. Les grandes entreprises qui achetaient des crédits REDD+ en masse pour alimenter des déclarations de neutralité carbone sont devenues plus prudentes. Plusieurs ont suspendu leurs achats après les enquêtes de 2023. D’autres ont commencé à distinguer, dans leurs publications de durabilité, les crédits d’évitement (ne pas couper) des crédits de séquestration (planter, restaurer), reconnaissant implicitement que les premiers sont moins fiables.
Certains acheteurs institutionnels ont adopté une approche plus exigeante : vérification indépendante par des tiers non financés par le projet, exigence de données satellitaires en temps réel, clause de restitution en cas d’invalidation du crédit. Ces pratiques restent minoritaires, mais elles dessinent un segment haut de gamme du marché où la transparence crée une prime.
La demande est aussi restructurée par la réglementation. L’Union européenne, avec sa directive CSRD et les règles encadrant l’utilisation des crédits carbone dans les rapports de durabilité, a durci les conditions dans lesquelles une entreprise peut afficher une compensation carbone forestière. Les crédits utilisés pour des allégations de “neutralité” ou de “zéro émission net” font l’objet d’un scrutin croissant des autorités de régulation de la concurrence, notamment en France, aux Pays-Bas et en Allemagne.
Ce que le marché peut et ne peut pas résoudre
L’optimisme sur la reconstruction du marché doit être tempéré par une limite structurelle. Les crédits carbone forestiers peuvent financer la conservation et la restauration. Ils ne peuvent pas, seuls, résoudre les causes de la déforestation. En Amazonie brésilienne, la déforestation est portée par l’expansion de l’élevage bovin et du soja, deux filières intégrées dans des chaînes de valeur mondiales. Un projet REDD+ protège un périmètre ; il ne modifie pas les prix des matières premières agricoles ni les politiques foncières qui déterminent la pression sur la forêt.
C’est là que la complémentarité avec des politiques publiques devient indispensable. Le Brésil a réduit la déforestation en Amazonie d’environ 83 à 84 % entre 2004 et 2012 — passant de 27 772 km² à 4 571 km² selon les données INPE/PRODES — principalement par des moyens réglementaires : moratoire sur le soja, cartographie des zones protégées, renforcement des capacités de l’IBAMA. Les crédits carbone ont peu contribué à cette décennie de succès. Leur retour en force sous Lula s’appuie sur cette base réglementaire retrouvée, pas en substitution.
La question de qui capte les revenus reste aussi non résolue. Les études publiées dans Conservation Biology et Nature Reviews Biodiversity documentent de façon convergente que les communautés autochtones et les populations locales qui vivent en forêt capturent une part infime des revenus générés par les projets REDD+. Les développeurs de projets, les intermédiaires et les certificateurs absorbent la majorité des flux. Ce déséquilibre est à la fois une injustice et une fragilité : les gardiens les plus efficaces de la forêt ne sont pas ceux que le marché rémunère le mieux.
Des expérimentations de partage des revenus plus équitable existent. En Équateur, des projets développés en partenariat direct avec des nations Waorani reversent plus de 70 % des revenus aux communautés. Au Pérou, la coopérative Amazonia Sur intègre des mécanismes de gouvernance communautaire dans la gestion des crédits. Ces modèles sont plus coûteux à opérer et plus difficiles à certifier, mais ils produisent une durabilité sociale que les projets purement marchands peinent à atteindre.
Vers un marché à deux vitesses dont personne ne veut
Le marché des crédits carbone forestiers va vraisemblablement se segmenter davantage dans les prochaines années. D’un côté, un segment premium : projets VM0048 ou équivalents, gouvernance communautaire, données satellitaires en temps réel, vérification indépendante, crédits de restauration mesurables. Prix unitaires plus élevés, volumes plus faibles, acheteurs institutionnels sérieux. De l’autre, un segment discount : anciens projets sous méthodologies généreuses, lignes de base contestables, vérification légère, acheteurs cherchant le crédit le moins cher pour remplir des obligations ou améliorer un bilan.
Cette segmentation est mieux que rien. Elle crée un espace où la qualité peut se différencier et se valoriser. Mais elle laisse subsister le segment bas de gamme, qui continue d’offrir des abris fiscaux carbone sans équivalent physique à ceux qui ne regardent pas de trop près.
La régulation publique est le seul mécanisme capable de résoudre ce problème structurellement. Non pas en remplaçant le marché, mais en fixant un plancher en dessous duquel aucun crédit ne peut être vendu sous une allégation climatique. L’article 6.4 de l’Accord de Paris offre ce cadre en théorie ; son opérationnalisation restera l’enjeu politique central des négociations climatiques des prochaines années.
En attendant, la forêt continue de pousser, de brûler et d’être abattue selon des logiques que les marchés captent imparfaitement. Le crédit carbone forestier est un outil réel, imparfait et perfectible. Sa reconstruction sur des bases plus solides est un progrès que les scandales de 2023 ont rendu possible en forçant l’autocritique d’un secteur qui n’en avait pas l’habitude. La prochaine étape appartient aux régulateurs publics et aux États hôtes qui, pour la première fois, tiennent une partie des clés.
Sources
- Chaperon et al., “Quantifying additionality in forest carbon projects”, Conservation Biology / Nature Reviews Biodiversity, 2025 — https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC12309627/
- Verra, méthodologie VM0048 — https://verra.org/methodologies/vm0048-reducing-emissions-from-deforestation-and-forest-degradation/
- Integrity Council for the Voluntary Carbon Market, Core Carbon Principles — https://icvcm.org/the-core-carbon-principles/
- MapBiomas, Relatório Anual do Desmatamento, 2024 — https://mapbiomas.org
- The Guardian / Zeit / SourceMaterial, “Revealed: more than 90% of rainforest carbon offsets by biggest provider are worthless”, janvier 2023 — https://www.theguardian.com/environment/2023/jan/18/revealed-forest-carbon-offsets-biggest-provider-worthless-verra-aoe
- Accord de Paris, article 6.4, décisions COP29 Bakou, novembre 2024 — https://unfccc.int/process-and-meetings/the-paris-agreement/the-paris-agreement
- VM0048 Verra v1.0 — document officiel — https://verra.org/wp-content/uploads/2023/11/VM0048-Reducing-Emissions-from-Deforestation-and-Forest-Degradation-v1.0.pdf
- Révocation licence Rimba Raya — S&P Global — https://www.spglobal.com/commodity-insights/en/news-research/latest-news/energy-transition/051324-rimba-raya-reignites-regulatory-and-transparency-concerns-for-carbon-projects
- Réduction déforestation Amazonie 2004-2012 — Nature Food — https://www.nature.com/articles/s43016-020-00194-5
- MapBiomas — dégradation Cerrado et Mata Atlântica — https://brasil.mapbiomas.org/en/2024/07/05/ate-25-da-vegetacao-nativa-do-brasil-pode-estar-degradada/
- EP Carbon — VM0048 conserve la logique contrefactuelle — https://www.epcarbon.com/what-is-activity-data-and-how-is-it-used-in-vm0048/
- Article 6.4 COP29 — Carbon Direct — https://www.carbon-direct.com/insights/cop29-article-6-4-a-new-chapter-in-global-carbon-markets
- Nature Reviews Biodiversity 2026 — marchés carbone et communautés — https://www.nature.com/articles/s44358-026-00150-4