Trente ans après une coupe à blanc, une forêt tropicale reconquiert 90 % de la biodiversité qu’elle avait perdue. Ce chiffre, issu d’une étude conduite par plus de trente institutions dans un seul pays tropical — l’Équateur, région du Chocó — et publiée en avril 2026, renverse une certitude qui pesait depuis des décennies sur la politique de conservation : la perte de biodiversité causée par la déforestation n’est pas définitive. Elle est largement réversible, à une échelle de temps humainement pertinente.
L’enjeu est immense. Environ 60 % des forêts tropicales mondiales sont aujourd’hui détruites ou endommagées. Si même les forêts secondaires — celles qui repoussent après une coupe ou un abandon agricole — peuvent reconstituer l’essentiel de leur richesse biologique en une génération, alors les stratégies de conservation disposent d’un levier qu’elles n’avaient pas suffisamment pris en compte. Protéger ce qui repousse, pas seulement ce qui résiste.
L’essentiel
- Une étude multi-institutionnelle publiée en avril 2026 (Timo Metz et al.) mesure que les forêts secondaires tropicales récupèrent 90 % de leur biodiversité en 30 ans après une coupe à blanc.
- L’étude est menée en Équateur (forêt du Chocó, réserve Río Canandé de Jocotoco), mobilise plus de trente institutions et constitue l’un des jeux de données les plus complets jamais réunis sur la régénération forestière.
- La récupération n’est pas uniforme : certaines espèces spécialistes des forêts anciennes restent absentes ou marginales après trente ans, et la vitesse de récupération dépend fortement des conditions locales (agriculture voisine, fragmentation, pression humaine).
- Ce résultat modifie l’équation politique de la conservation : protéger des forêts en régénération coûte moins cher politiquement qu’exproprier des terres en production, et pourrait accélérer les engagements de restauration forestière pris par 127 pays — voire plus de 140 selon certains comptages — dans le cadre de la Déclaration de Glasgow.
La forêt secondaire, parent pauvre de la conservation
Pendant longtemps, les biologistes de la conservation ont regardé les forêts secondaires comme des ersatz. Des forêts de substitution, utiles pour le bois ou le carbone, mais trop jeunes, trop pauvres, trop banales pour rivaliser avec les forêts primaires. Les politiques de conservation se concentraient donc sur les derniers massifs intacts : l’Amazonie profonde, le bassin du Congo, les forêts de Bornéo. Ce qui avait déjà été coupé était, pour ainsi dire, comptabilisé comme perdu.
Cette vision n’était pas absurde. Les forêts primaires sont des écosystèmes que des siècles de coévolution ont façonnés en structures d’une complexité que l’on comprend à peine. Certaines espèces d’oiseaux, d’insectes ou d’orchidées ne survivent que dans ces conditions précises : humus épais, canopée fermée depuis des décennies, arbres creux de vieux bois. La régénération d’une forêt tropicale était perçue comme un processus de plusieurs siècles, dont les premières décennies ne produisent qu’un vert trompeur.
Ce que l’étude de Timo Metz et de ses co-auteurs vient corriger, c’est précisément cette chronologie. La vitesse de récupération, sur certains indicateurs de biodiversité, est nettement supérieure à ce que les modèles prévoyaient. Trente ans, c’est une génération. Dans l’échelle de temps politique où se prennent les décisions budgétaires et les engagements climatiques, c’est un horizon crédible.
Ce que l’étude mesure exactement
L’étude, coordonnée par le chercheur Timo Metz et publiée en avril 2026, s’appuie sur des données collectées dans un seul pays : l’Équateur, dans la forêt du Chocó (62 parcelles sur la réserve Río Canandé de Jocotoco). Plus de trente universités et institutions ont contribué à un jeu de données harmonisé, ce qui permet des analyses à une profondeur que les études antérieures, souvent plus limitées, ne pouvaient pas produire.
Le chiffre de 90 % porte sur la biodiversité mesurée en termes d’espèces présentes : après trente ans de régénération naturelle, une forêt secondaire tropicale accueille en moyenne 90 % des espèces animales et végétales que l’on observerait dans une forêt primaire comparable. La récupération est particulièrement rapide pour les plantes, les oiseaux et les mammifères de petite taille. Les chauves-souris et les insectivores reviennent tôt, portés par la végétation arbustive qui fournit rapidement des niches alimentaires.
Mais le chiffre demande à être lu avec soin. Une espèce présente n’est pas une population établie. Et 90 % d’espèces présentes ne signifie pas 90 % d’abondance. Certaines espèces indicatrices de forêt ancienne — les grands prédateurs, certains coléoptères xylophages spécialisés dans le vieux bois mort, quelques primates arboricoles très sédentaires — restent rares ou absentes après trente ans. La structure de la forêt, avec ses lianes, ses sous-bois denses et ses strates étagées, met plus longtemps à s’installer. Ce que la forêt secondaire récupère vite, c’est sa richesse en espèces ; ce qu’elle récupère lentement, c’est sa maturité écologique.
Cette nuance est importante, mais elle ne diminue pas l’enjeu de la découverte. Elle le cadre. La forêt secondaire n’est pas une forêt primaire reconstituée. C’est une forêt fonctionnelle, riche, vivante, capable de rendre des services écosystémiques substantiels en un temps pertinent. Et c’est là que la politique peut agir.
Les conditions de la régénération ne sont pas garanties
La récupération de 90 % en trente ans n’est pas un automatisme. L’étude identifie des facteurs qui accélèrent ou ralentissent ce processus, et plusieurs d’entre eux dépendent directement des choix humains.
La connectivité est le premier. Une forêt secondaire entourée de forêt primaire ou d’autres forêts en régénération se recolonise beaucoup plus vite qu’une parcelle isolée dans un paysage agricole. Les oiseaux et les chauves-souris sont d’excellents disperseurs de graines, mais encore faut-il qu’ils puissent circuler. Les forêts secondaires situées dans des paysages très fragmentés, enclavées entre des plantations de palmiers ou des pâturages, avancent beaucoup plus lentement.
La pression humaine compte autant. Une forêt laissée en régénération mais soumise à des coupes sélectives illégales, à la collecte de bois de feu ou au pâturage extensif ne se reconstitue pas. La condition de la régénération, c’est un moratoire effectif sur l’usage de la parcelle. Dans de nombreux pays tropicaux, ce moratoire est difficile à faire respecter, particulièrement dans les zones frontalières où l’État est peu présent.
La qualité du sol joue également. Une forêt coupée, puis cultivée pendant plusieurs années avec des intrants intensifs, laisse un sol appauvri qui ralentit la germination. Les forêts abandonnées après une courte phase agricole récupèrent plus vite que celles qui ont subi de longs cycles de culture.
Ces conditions ne remettent pas en cause le résultat central de l’étude, mais elles indiquent que le potentiel de régénération doit être suivi d’une politique de protection active. La forêt ne se reconstitue pas seule dans un paysage hostile.
Le changement de doctrine dans les politiques de conservation
C’est sur ce point que l’étude produit son effet le plus direct. Depuis l’accord de Kunming-Montréal de 2022, qui fixe l’objectif de restaurer 30 % des écosystèmes dégradés d’ici 2030, les États signataires cherchent des leviers concrets. La question que posait cet accord, sans y répondre entièrement, était : comment restaurer à grande échelle sans des budgets impossibles ?
La réponse que suggère l’étude de Metz et ses co-auteurs est partiellement rassurante : laisser se régénérer, c’est déjà restaurer. La régénération naturelle, protégée et facilitée, peut produire des résultats comparables à la plantation d’arbres à une fraction du coût. Les programmes de reboisement actif coûtent entre 500 et 2 000 dollars par hectare selon les régions et les essences. La protection d’une forêt secondaire en régénération naturelle coûte moins, si les conditions de surveillance sont réunies.
Cela modifie l’équation politique de la conservation de manière significative. Protéger une forêt primaire implique souvent d’affronter des intérêts économiques puissants : l’agriculture industrielle, l’élevage extensif, l’exploitation minière ou pétrolière. Ces conflits sont réels et coûteux politiquement. Protéger des forêts secondaires en régénération, souvent situées sur des terres marginales abandonnées, rencontre moins d’opposition. Ce sont fréquemment des terres peu rentables, déjà délaissées par les agriculteurs. Les protéger coûte moins en capital politique.
La Déclaration de Glasgow sur les forêts, signée par 127 pays en 2021 — et par plus de 140 selon certains comptages —, prévoit de stopper la déforestation d’ici 2030 et de restaurer les forêts dégradées. Jusqu’ici, les mécanismes de mise en œuvre restaient flous. Les résultats de cette étude fournissent un argument supplémentaire pour que les pays tropicaux intègrent la protection des forêts secondaires dans leurs plans nationaux de contribution à l’accord de Paris et dans les mécanismes REDD+ de financement carbone.
Les pays qui testent déjà ce levier
Plusieurs pays n’ont pas attendu cette étude pour parier sur la régénération. Le Costa Rica est l’exemple le plus documenté. En quarante ans, en combinant des paiements pour services environnementaux aux propriétaires fonciers, une interdiction stricte de la déforestation et une surveillance satellitaire, le pays a inversé une déforestation qui avait détruit les trois quarts de sa couverture forestière en 1983. Sa couverture est aujourd’hui remontée à plus de 50 %. Beaucoup des forêts qui ont repoussé sont des forêts secondaires. Et la biodiversité y est substantiellement revenue.
En Amérique latine, les États du Minas Gerais et de São Paulo au Brésil expérimentent des programmes de “restauration passive” dans le biome Cerrado et dans la Mata Atlântica, qui ne couvrent plus que 12 % de leur superficie originelle mais connaissent des processus de régénération rapides là où la pression agricole recule. Le Brésil a inscrit dans son plan national de restauration forestière un objectif de douze millions d’hectares restaurés d’ici 2030, dont une part significative par régénération naturelle.
En Afrique centrale, des initiatives financées par le gouvernement britannique et pilotées par des organismes de recherche cartographient par satellite les forêts secondaires du bassin du Congo pour identifier les zones à fort potentiel de régénération. Ces cartes permettent aux gouvernements congolais et camerounais de cibler leurs protections là où le retour sur investissement écologique est le plus rapide.
Ces expériences ne sont pas exemptes de difficultés. Le Costa Rica a bénéficié d’une stabilité politique et d’un État de droit qui font défaut dans la plupart des pays forestiers tropicaux. Les programmes brésiliens se heurtent à des conflits fonciers et à une application variable des lois forestières selon les États. La question du financement international reste centrale : les pays tropicaux ont peu de raisons de protéger des forêts secondaires sans des mécanismes de compensation qui rendent cette protection économiquement viable pour les communautés locales.
Ce que ce résultat ne règle pas
L’étude de Metz apporte une bonne nouvelle, et il faut la dire clairement. Mais elle ne résout pas les questions de fond qui structurent la crise de la biodiversité tropicale.
La déforestation primaire continue. En 2023, la superficie de forêts primaires tropicales perdues dans le monde a atteint près de 3,7 millions d’hectares, selon le World Resources Institute. La régénération des forêts secondaires peut compenser une partie de ces pertes, mais elle ne compense pas la destruction irréversible des forêts primaires, qui hébergent des espèces que nulle forêt secondaire ne pourra abriter avant des siècles.
Le financement de la restauration forestière reste structurellement insuffisant. Les mécanismes REDD+ ont mobilisé plusieurs milliards de dollars depuis leur mise en place, mais sans atteindre les volumes nécessaires. Les besoins pour atteindre les objectifs de Kunming-Montréal se situent entre 700 milliards et 1 000 milliards de dollars par an d’ici 2030, selon le rapport Financing Nature de The Nature Conservancy et du Paulson Institute (2020), chiffre repris dans l’Objectif D du cadre de Kunming-Montréal — un écart d’un ordre de grandeur. L’étude de Metz ne comble pas cet écart, mais elle peut contribuer à le réduire en rendant la restauration moins coûteuse là où la régénération naturelle est possible.
Enfin, les communautés qui vivent dans et autour des forêts tropicales ne sont pas des acteurs neutres de leur régénération. Elles en sont souvent les premières dépendantes. Les politiques de protection qui excluent les populations locales de l’usage de ces forêts échouent régulièrement. Les programmes qui associent les communautés à la surveillance, qui leur garantissent des droits fonciers et des revenus alternatifs, réussissent mieux sur la durée. Cette condition sociale de la régénération forestière est aussi réelle que la condition biologique.
La forêt secondaire n’a pas bonne presse. Elle souffre d’un déficit d’image par rapport à la forêt ancienne, au même titre que les zones humides artificielles ou les prairies de reconquête. Pourtant, à l’échelle des décisions qui vont être prises dans les prochaines années sur l’usage des terres dans les pays tropicaux, cette forêt ordinaire qui repousse après la coupe est peut-être le levier le plus accessible.
La vraie question que pose l’étude de Metz n’est pas scientifique. Elle est politique : les mécanismes internationaux de financement du climat et de la biodiversité vont-ils s’adapter assez vite pour valoriser la régénération naturelle au même titre que la plantation d’arbres ou la protection des forêts primaires ? Et les États forestiers vont-ils saisir cet outil, qui demande moins d’affrontement politique, mais réclame quand même une capacité d’État que beaucoup peinent à déployer sur leurs territoires forestiers les plus reculés ?
Sources
- Agence Science-Presse, “Les forêts tropicales récupèrent plus vite que prévu”, avril 2026 — https://www.sciencepresse.qc.ca/actualites-scientifiques/2026/04/20/forets-tropicales-recuperent-plus-vite-prevu
- Global Forest Watch / World Resources Institute — données sur la déforestation primaire tropicale 2023 (sans URL, données disponibles sur globalforestwatch.org)
- Accord de Kunming-Montréal, COP15 Biodiversité, décembre 2022 — Convention sur la diversité biologique (CBD)
- Déclaration de Glasgow sur les forêts et l’utilisation des terres, COP26, novembre 2021
- Banque mondiale — rapport sur les financements REDD+ 2009-2023 (Forest Carbon Partnership Facility)
- IPBES — Cadre mondial pour la biodiversité, estimations des besoins de financement pour la restauration
- Article original Metz et al. 2026 – Nature — https://www.nature.com/articles/s41586-026-10365-2
- CBD – Texte officiel Kunming-Montréal 2022 — https://www.cbd.int/article/cop15-final-text-kunming-montreal-gbf-221222
- WRI Global Forest Watch – Données 2023 — https://gfr.wri.org/global-tree-cover-loss-data-2023
- Mongabay / Butler Nature – Déclaration de Glasgow — https://news.mongabay.com/2021/11/how-do-the-u-n-forest-declarations-compare/
- The Nature Conservancy – Rapport Financing Nature (2020) — https://www.nature.org/en-us/what-we-do/our-insights/perspectives/closing-nature-funding-gap-global-biodiversity-finance/