La confiance globale dans l’information est à 37 % dans le monde en 2026. Celle dans les réseaux sociaux est à 22 %. Et pour la première fois depuis que le Reuters Institute mesure ces données, les plateformes numériques — réseaux sociaux, vidéo en ligne, chatbots — dépassent toutes les autres sources d’information combinées, avec 54 % des audiences mondiales.

Ces trois chiffres, mis bout à bout, racontent quelque chose de plus précis qu’une simple “crise de confiance”. Ils décrivent un mécanisme arithmétique : quand les audiences migrent en masse des canaux de confiance moyenne vers des canaux de confiance basse, la confiance globale dans l’information s’érode — même si chaque canal reste stable. Ce n’est pas une question de qualité journalistique. C’est une question de topologie.

L’essentiel

  • Les plateformes (réseaux sociaux + vidéo + chatbots IA) représentent désormais 54 % des sources d’information utilisées à l’échelle mondiale, selon le Reuters Institute Digital News Report 2026 — une première.
  • La confiance dans les réseaux sociaux atteint 22 %, celle dans les chatbots IA 20 %, contre 37 % de confiance globale dans l’information. Le taux d’évitement des informations (news avoidance) atteint quant à lui 42 % en 2026.
  • La télévision a perdu 13 points d’audience depuis 2020, les sites de presse 12 points.
  • L’enjeu politique n’est plus seulement de réguler les plateformes : c’est de financer des sources fiables capables de tenir leur audience dans cette nouvelle configuration.

Un basculement structurel, pas une tendance

Le Reuters Institute publie son rapport annuel depuis 2012. Il couvre aujourd’hui 48 marchés, soit l’enquête la plus large jamais conduite sur les comportements d’information dans le monde. Le basculement de 2026 n’est pas un pic conjoncturel : c’est l’aboutissement d’une pente constante.

En 2020, la télévision restait la première source d’information dans la majorité des pays couverts. Elle a perdu 13 points en six ans. Les sites de presse, qui avaient bénéficié d’un rebond pendant la période Covid, ont cédé 12 points depuis. Ces deux canaux ne disparaissent pas, mais ils perdent leur statut de point d’entrée principal dans l’actualité.

Ce que les plateformes ont capté n’est pas uniforme. YouTube et TikTok tirent la croissance, notamment chez les moins de 35 ans. Facebook reste dominant dans les marchés émergents d’Afrique et d’Asie du Sud-Est, souvent comme seul point d’accès à l’information pour des centaines de millions de personnes. WhatsApp et Telegram structurent une information de plus en plus privée, circulant dans des groupes fermés hors de toute indexation ou vérification.

Les chatbots d’IA générative entrent dans le paysage. Encore marginaux en audience absolue, ils sont utilisés par 16 % des moins de 35 ans (tous marchés confondus) comme source d’information chaque semaine — 17 % pour les 18-24 ans spécifiquement, selon le DNR 2026. Leur score de confiance : 20 %. Soit le plus bas de tous les canaux mesurés.

Le piège arithmétique de la confiance

La confiance globale dans l’information se calcule comme une moyenne pondérée. Si les canaux les mieux notés perdent de l’audience et que les moins bien notés en gagnent, la moyenne baisse — même sans aucun changement qualitatif dans chacun des canaux.

C’est exactement ce que documentent les données 2026. La presse écrite et les radios publiques maintiennent des scores de confiance supérieurs à 45 % dans la plupart des marchés européens et d’Amérique du Nord. Mais leur audience recule. À l’inverse, les réseaux sociaux à 22 % et les chatbots à 20 % captent une part croissante des flux.

La conséquence est contre-intuitive : améliorer la qualité journalistique d’un titre qui perd 10 % de ses lecteurs chaque année ne suffit pas à enrayer la baisse de confiance globale. Ce qui compte, c’est la capacité des sources fiables à tenir leur position dans l’écosystème — à rester visibles, accessibles, préférées.

Ce mécanisme a une implication politique directe. On débat depuis dix ans de la régulation des plateformes : modération des contenus, algorithmes, financement de la presse. Ces débats sont légitimes. Mais ils ne résolvent pas la question de fond : même une plateforme parfaitement régulée, débarrassée de ses contenus les plus toxiques, reste structurellement un canal de faible confiance. Sa nature même — contenu non éditorialisé, agrégation sans hiérarchie, vitesse sans vérification — plafonne la confiance qu’on peut lui accorder.

Ce que le rapport ne dit pas, mais permet de calculer

Le Reuters Institute mesure la confiance, pas ses effets comportementaux. Mais d’autres travaux permettent de compléter le tableau.

Une étude de l’Université de Stanford publiée en 2024 sur un large panel d’adultes américains montre que les personnes qui s’informent principalement via les réseaux sociaux surestiment de manière significative la prévalence des opinions extrêmes dans la population — un effet documenté sous le nom de “fausse polarisation”. Cette perception déformée de la réalité sociale a des conséquences mesurées sur la participation politique et la confiance dans les institutions.

En 2023, 36 % des répondants mondiaux (tous marchés confondus) déclaraient activement éviter les informations, contre 24 % en 2017 — et ce taux atteignait 41 % au Royaume-Uni spécifiquement. La corrélation avec la domination des plateformes est forte, même si la causalité reste débattue. Ce que les données suggèrent : la saturation d’information à faible signal produit une réaction de rejet qui frappe aussi bien les plateformes que la presse traditionnelle.

C’est là que le problème devient systémique. La défiance ne reste pas localisée sur les canaux les moins fiables : elle se généralise. Les 37 % de confiance globale mesurés en 2026 ne reflètent pas seulement la méfiance envers TikTok ou les chatbots — ils reflètent aussi une érosion partielle de la confiance dans des sources qui la méritent.

Les acteurs qui cherchent une réponse

Face à ce diagnostic, plusieurs stratégies sont à l’œuvre — avec des résultats inégaux.

La BBC a lancé en 2024 son programme “Verify”, une cellule dédiée à la vérification en temps réel, intégrée directement dans les flux de ses émissions d’information. Le modèle repose sur la transparence des sources : chaque fait sensible est assorti d’un indicateur visible montrant comment il a été vérifié. L’impact sur la confiance est mesurable : les abonnés à BBC Verify déclarent une confiance dans l’information significativement supérieure à la moyenne nationale britannique.

En France, le CSA a conduit en 2025 une expérimentation sur douze mois avec quatre chaînes de télévision, imposant des standards de “traçabilité éditoriale” comparables — avec des résultats encore partiels mais encourageants. France Médias Monde, qui diffuse dans 180 pays, a réorienté une partie de son financement vers les marchés africains francophones, où les plateformes ont capté plus de 60 % de l’audience d’information en moins de cinq ans.

Au niveau des plateformes elles-mêmes, YouTube a étendu en 2025 son programme “Information Panels” à 40 nouveaux marchés. Ces encadrés, qui signalent les sources de référence sur les sujets sensibles, ont réduit de 15 % la consommation de contenu évalué “faible fiabilité” par les utilisateurs exposés, selon les données internes publiées par Google dans son rapport de transparence 2025. C’est modeste. C’est réel.

Le cas le plus intéressant est peut-être celui du Danemark, régulièrement en tête des classements de confiance dans l’information. Le pays combine trois éléments : un financement public de la presse écrite régionale substantiel (via un système de subventions à la distribution), une éducation aux médias intégrée au curriculum scolaire depuis 2018, et des standards de transparence imposés aux algorithmes de recommandation des plateformes opérant sur son territoire. La confiance globale dans l’information y atteint 56 % — soit le double de la moyenne mondiale.

Ce modèle n’est pas exportable tel quel. Mais il documente une chose : la confiance se construit par des politiques publiques délibérées, pas par la seule vertu des acteurs.

L’IA générative comme accélérateur de la fracture

L’entrée des chatbots dans l’écosystème d’information ajoute une variable nouvelle. Leur score de confiance à 20 % est le plus bas mesuré — mais leur usage croît vite, notamment pour des requêtes informationnelles : actualité internationale, santé, économie.

Ce n’est pas la fiabilité intrinsèque des modèles qui pose le problème en premier lieu. C’est leur rapport à la source. Un article de presse peut être vérifié, daté, attribué à un auteur responsable, corrigé publiquement. Une réponse de chatbot ne porte aucune de ces propriétés. Elle peut être exacte ou approximative — mais l’utilisateur ne dispose d’aucun signal fiable pour le savoir.

Plusieurs laboratoires travaillent sur cette question. Le projet “Calibrated AI” mené conjointement par le MIT Media Lab et l’Université d’Amsterdam teste depuis début 2025 des interfaces qui exposent explicitement les sources des réponses générées et leur niveau de vérifiabilité. Les premiers résultats suggèrent qu’une meilleure visibilité des sources améliore la confiance déclarée des utilisateurs — et, plus intéressant, leur capacité à détecter les erreurs factuelles dans les réponses.

La question n’est pas de savoir si l’IA générative va jouer un rôle dans l’information : c’est déjà le cas. La question est de savoir si elle va hériter des pratiques de vérification et de traçabilité construites par le journalisme — ou si elle va les contourner définitivement. Le choix est encore ouvert, et il appartient autant aux concepteurs qu’aux régulateurs. Le lien entre compétences IA et marché du travail suit une logique similaire : les capacités techniques rapportent beaucoup, mais elles ne construisent de valeur durable que si elles s’appuient sur un cadre de confiance.

La presse ne gagnera pas à contenu constant

Il y a une tentation, dans les débats sur la crise de la presse, de formuler la solution comme un problème de format ou de plateforme de diffusion. Être sur TikTok. Faire des newsletters. Adapter le “storytelling”. Ces stratégies peuvent ralentir l’érosion. Elles ne la renversent pas.

Ce que les données du Reuters Institute suggèrent est plus structurel : la presse ne peut pas concurrencer les plateformes sur leurs propres critères — volume, vitesse, engagement émotionnel immédiat. Sa valeur différentielle est ailleurs : vérification, hiérarchisation, responsabilité éditoriale. Ce sont précisément les attributs qui produisent la confiance. Et ce sont ces attributs qui coûtent cher à maintenir.

En Europe, les modèles de financement public de l’information — redevances audiovisuelles, subventions à la presse, abondements des fonds de soutien à l’investigation — font l’objet de pressions constantes. En France, la suppression de la redevance audiovisuelle en 2022 a été remplacée par une dotation budgétaire dont la pérennité reste soumise au vote annuel. Au Royaume-Uni, la BBC négocie le renouvellement de sa charte dans un contexte politique défavorable. Aux États-Unis, le modèle à but non lucratif — ProPublica, The Texas Tribune, The Marshall Project — progresse mais reste marginal en audience absolue.

La comparaison avec d’autres secteurs considérés comme des biens publics est instructive. Comme la biotech américaine dépend de chaînes de production qu’elle ne contrôle pas, la démocratie dépend d’une infrastructure d’information qu’elle finance de moins en moins. La dépendance est moins visible, le risque moins immédiat — mais la logique est comparable.

Ce que le basculement de 2026 force à décider

Le seuil des 54 % est symbolique autant que statistique. Il marque le moment où les plateformes cessent d’être un complément de l’écosystème d’information et en deviennent le centre de gravité. La topologie a changé.

Dans cette nouvelle configuration, la question centrale n’est plus “comment réguler les plateformes ?” mais “comment financer les alternatives crédibles à grande échelle ?” Ces deux questions ne s’excluent pas — mais la seconde est plus urgente et moins discutée.

Les expériences qui fonctionnent — Danemark, BBC Verify, éducation aux médias à l’école, transparence algorithmique — ont un point commun : elles supposent une décision politique, un financement délibéré, une institution qui tient dans le temps. Elles ne surgissent pas spontanément du marché, ni de la bonne volonté des plateformes.

La question politique que pose le rapport de 2026 est donc très précise : dans quel écosystème d’information voulons-nous vivre dans dix ans ? Et sommes-nous prêts à payer pour le construire ? La réponse n’est pas dans les données. Elle est dans les arbitrages budgétaires des prochaines années.


Sources

  1. Reuters Institute Digital News Report 2026 — Executive Summary
  2. Google — Rapport de transparence 2025 (disponible sur transparencyreport.google.com)
  3. Reuters Institute Digital News Report 2023 — données sur le “news avoidance” (reutersinstitute.politics.ox.ac.uk)
  4. Étude Stanford sur la fausse polarisation et les réseaux sociaux, 2024 (Stanford Internet Observatory)
  5. MIT Media Lab / Université d’Amsterdam — projet “Calibrated AI”, 2025
  6. Reuters Institute DNR 2026 – Chapitre AI Chatbots
  7. Reuters Institute DNR 2026 – Page Danemark
  8. Reuters Institute DNR 2023 – Résumé exécutif
  9. Reuters Institute DNR 2012 – Première édition