La couverture de première dose contre le HPV dans la Région africaine de l’OMS avait atteint 40 % à la fin de 2023. Les estimations OMS/UNICEF ont été mises à jour en juillet 2026, mais la série et l’année correspondant à chaque chiffre doivent être précisées. Les performances vaccinales dépendent notamment des capacités des systèmes de santé, de la sécurité, du financement, de l’accès et de la confiance.
L’essentiel
- La couverture anti-HPV en Afrique a progressé de 43 % en vingt-quatre mois, passant de 28 % à 40 % entre 2022 et 2024 (OMS/UNICEF, juillet 2026).
- Cap-Vert, Maurice et Seychelles ont confirmé l’élimination de la rougeole et de la rubéole en 2026 ; le Sahel reste bloqué entre 8 et 15 % pour l’HPV.
- L’Initiative Grand Rattrapage a atteint 5 millions d’enfants zéro-dose grâce à une stratégie ciblée dans des systèmes de santé fragiles.
- Le progrès sanitaire dépend d’une stabilité institutionnelle que le vaccin seul ne crée pas.
- L’horizon 2030 reste atteignable si les États fragiles reçoivent un soutien structurel, pas seulement des doses.
40 % de couverture, un chiffre à deux visages
La couverture de première dose contre le papillomavirus humain dans la Région africaine de l’OMS avait atteint 40 % à la fin de 2023. Sur un continent de 1,4 milliard d’habitants, cela représente des millions de cancers du col de l’utérus qui n’auront pas lieu.
La chercheuse Hannah Ritchie, dont le travail sur les données environnementales et sanitaires (Clearing the Air) plaide pour un optimisme ancré dans les faits plutôt que dans l’intuition catastrophiste, donnerait raison à cette lecture. Le progrès africain en matière de vaccination est précisément le genre de réalité que les données montrent et que le débat public tend à ignorer. Pendant qu’on débat du pessimisme structurel du continent, les taux grimpent.
Mais Ritchie elle-même insiste sur la nécessité de lire les données dans leur intégralité, pas d’en sélectionner la partie flatteuse. Les estimations OMS/UNICEF doivent être lues avec leur série et leur année de référence.
Le Cap-Vert, Maurice et les Seychelles ont été vérifiés comme ayant éliminé la rougeole et la rubéole en novembre 2025. Ces succès reposent sur un ensemble de capacités sanitaires et politiques, et non sur une variable unique.
Dans certains contextes, les couvertures vaccinales restent faibles et les programmes HPV sont limités. Ces difficultés sont notamment liées aux contraintes d’accès et de chaîne d’approvisionnement dans les zones touchées par le conflit.
Résultats et limites de l’Initiative Grand Rattrapage
L’Initiative Grand Rattrapage (IGR) est l’un des programmes les plus intéressants à observer dès lors. Elle vise notamment à atteindre les enfants dits « zéro-dose », généralement définis comme des enfants non atteints par la vaccination systématique, mesurés par l’absence de première dose DTC/DTP. Ces enfants se trouvent massivement dans les zones de conflit, les périphéries urbaines pauvres et les régions où les services de l’État sont absents ou défaillants.
Le bilan mondial publié en 2026 fait état de 12,3 millions d’enfants zéro-dose atteints entre 2023 et 2025. C’est un résultat qui mérite d’être pris au sérieux, non comme un slogan, mais comme une démonstration de méthode. L’IGR repose sur des stratégies de proximité, agents de santé communautaires, campagnes mobiles, cartographie des zones blanches, qui contournent partiellement l’absence d’infrastructure permanente.
Partiellement. C’est le mot qui compte. Ces approches fonctionnent pour une vaccination ponctuelle, celle qui exige une ou deux doses. Selon les recommandations et les programmes nationaux, le vaccin contre le HPV peut être administré en dose unique ; les difficultés de suivi concernent surtout les schémas multidose encore appliqués à certains groupes ou le maintien d’une immunité collective contre des maladies comme la rougeole. La vaccination ponctuelle par campagne peut faire monter un taux de couverture dans les statistiques sans créer le système qui le rendra durable.
Daron Acemoglu a montré, dans ses travaux sur la croissance et les institutions inclusives, que les bénéfices d’une innovation, technologique, médicale ou organisationnelle, se diffusent de manière très inégale selon la capacité des institutions en place à les ancrer dans la durée.
Un vaccin livré une fois dans un village du Sahel, sans chaîne du froid, sans agent de santé permanent et sans registre de suivi, produit un effet ponctuel. Il ne construit pas de système.
La tension entre l’optimisme des données agrégées et la sobriété des données désagrégées tient exactement là. La moyenne africaine progresse. Elle masque toutefois des écarts importants d’accès et de performance entre les contextes.
Les trois modèles qui font avancer la couverture
Observer ce qui fonctionne est aussi important qu’observer ce qui stagne. Trois modèles se dégagent des données 2024-2026.
Le premier est le modèle insulaire des petits États à haute cohérence institutionnelle. Le Cap-Vert, Maurice et les Seychelles ont éliminé la rougeole et la rubéole ; leurs couvertures contre ces maladies sont élevées. Ces pays ont investi de longue date dans leur système de santé primaire. Ils ont formé des personnels stables, entretenu des infrastructures, construit une confiance durable avec leurs populations. Le vaccin y est un produit parmi d’autres d’une politique de santé publique qui fonctionne.
Des systèmes solides constituent un déterminant majeur, parmi d’autres, de couvertures élevées et durables.
Le deuxième modèle rassemble des pays ayant mobilisé des financements extérieurs pour renforcer leurs capacités sanitaires. Le Rwanda est l’exemple le plus documenté : taux de couverture DTC3 (diphtérie-tétanos-coqueluche, troisième dose) supérieur à 90 %, système d’information sanitaire fonctionnel, agents de santé communautaires salariés et formés. Le financement extérieur a été le levier ; la politique nationale a été le bras. La distinction est importante, parce qu’elle dit quelque chose sur la durabilité : des capacités et un financement domestiques renforcés réduisent le risque d’interruption après le retrait de l’aide extérieure, sans l’éliminer automatiquement. Un système fortement dépendant de financements extérieurs est plus vulnérable aux interruptions lorsque ces financements diminuent ou cessent.
Le troisième modèle est celui des interventions d’urgence ciblées, comme l’IGR. Il produit des résultats rapides sur les populations les plus délaissées. Les interventions d’urgence ciblées répondent d’abord à un déficit immédiat, mais elles peuvent aussi renforcer durablement les systèmes si elles sont intégrées aux services de routine et aux capacités nationales. Il comble des trous. Il ne bâtit pas le mur.
Les obstacles qui restent nommables
Ni le conflit ni la défiance ne sont des abstractions dans ce dossier.
Dans les zones de conflit, l’accès vaccinal est souvent gravement limité et intermittent ; le nord du Mozambique ne relève pas du Sahel. Dans ces contextes fragiles, les dénominateurs de population et la couverture sont souvent incertains, et l’accès peut être très réduit sans être uniformément nul.
La défiance envers les vaccins, phénomène globalement documenté depuis 2019 et accéléré dans certaines régions après la pandémie de Covid-19, joue un rôle plus nuancé qu’il n’y paraît. La confiance envers les services publics peut influencer l’acceptation vaccinale. La défiance vaccinale est rarement isolée : elle s’inscrit dans une défiance plus large envers des institutions qui ont failli à d’autres promesses.
Les campagnes de communication sur la sécurité des vaccins ont un effet limité lorsque la défiance est institutionnelle. Dans ces contextes, la crédibilité de ceux qui portent le vaccin fait défaut, non la pédagogie sur le vaccin lui-même. Reconstruire cette crédibilité demande des années et des résultats visibles sur d’autres fronts, eau, école, route, avant que le message sanitaire soit reçu différemment.
L’accès à des soins préventifs est d’ailleurs un défi qui déborde le seul domaine vaccinal : d’autres analyses du journal sur les systèmes de santé préventifs montrent que la logique de prévention bute partout sur les mêmes obstacles, financement, confiance, continuité institutionnelle.
La dépendance du vaccin aux institutions comme condition de l’objectif 2030
C’est la question prospective la plus honnête qu’on puisse poser sur ce dossier, et elle reste ouverte.
Un premier scénario soutient que le progrès sanitaire crée ses propres conditions d’approfondissement. Des taux de couverture plus élevés produisent des résultats visibles : moins de décès infantiles, moins de cancers du col, moins d’épidémies. Ces résultats renforcent la légitimité des systèmes de santé, ce qui nourrit la confiance, ce qui facilite les campagnes suivantes. Dans cette logique vertueuse, le vaccin est lui-même un constructeur d’institution. Cette dynamique peut renforcer à la fois les systèmes de santé et la confiance dans les services publics.
Un cercle qui se renforce.
Ce scénario est plausible. Il est soutenu par plusieurs études sur la relation entre accès aux soins et confiance institutionnelle. Mais il suppose une condition initiale : que les services de vaccination puissent être délivrés de manière visible et régulière assez longtemps. Le sous-financement, le conflit et les contraintes de personnel entravent fortement la continuité des services, mais des progrès partiels peuvent aussi se produire grâce aux communautés, aux partenaires et aux services adaptés.
Un second scénario est que la stabilité institutionnelle favorise le progrès sanitaire. Dans cette lecture, les contraintes administratives et les conflits peuvent compromettre l’atteinte des objectifs de 2030 dans les États fragiles. Financer l’achat de vaccins sans financer la reconstruction des systèmes de santé primaires, les centres, les personnels, les chaînes logistiques, les registres, revient à remplir un réservoir percé.
Ces deux lectures ne s’excluent pas. Elles pointent vers une même conclusion opérationnelle : les financements internationaux qui produisent des effets durables sont ceux qui s’investissent dans la capacité institutionnelle, pas seulement dans les doses. Gavi a pris acte de cette leçon dans son rapport annuel 2025, en consacrant une partie de ses engagements au renforcement des systèmes de santé, notamment à la formation, à la chaîne du froid et aux systèmes d’information. C’est un changement de doctrine dont les effets mettront une décennie à se mesurer.
Des soins de santé primaires fonctionnels ou en consolidation augmentent les chances de progrès vers la couverture universelle, mais ne garantissent pas l’atteinte des objectifs de 2030. Il est compromis dans les zones de conflit actif, et incertain dans les États fragiles qui ne sont ni en guerre ouverte ni en capacité de déployer une politique cohérente. Des pays africains ont progressé sur la couverture vaccinale de base au cours des dix dernières années. La mauvaise nouvelle est que les zones qui concentrent les enfants zéro-dose sont précisément celles où les outils classiques d’une politique sanitaire, la planification, la formation, la logistique, fonctionnent le moins bien.
La question opérationnelle pour la prochaine décennie n’est donc pas de savoir si l’Afrique peut atteindre des taux de couverture élevés. Elle l’a démontré dans plusieurs contextes très différents. Elle est de savoir quelles formes d’appui extérieur, financier, technique, diplomatique, peuvent accélérer la construction institutionnelle dans les zones fragiles sans se substituer à elle. La substitution produit des résultats de court terme et des dépendances de long terme. C’est un enjeu que les économistes du développement ont longuement documenté, sans avoir encore trouvé de réponse universelle.
Les données de 2026 permettent de poser la question avec précision : les progrès sont mesurés, les écarts sont cartographiés, les mécanismes sont mieux compris. Un indicateur IA2030 pertinent est la couverture DTP3, MCV1 et MCV2 dans les 20 % de districts ayant les couvertures les plus faibles, en complément des moyennes nationales et mondiales.
Si ce sous-groupe commence à progresser, l’hypothèse institutionnaliste reçoit une validation empirique solide. S’il stagne pendant que la moyenne continentale monte, le diagnostic inverse s’impose : deux trajectoires sanitaires africaines, l’une qui converge vers les objectifs mondiaux, l’autre qui en décroche.
Sources
- OMS/UNICEF, Global Childhood Immunization Coverage Inches Forward Despite Conflict and Hesitancy, juillet 2026, https://www.who.int/fr/news/item/15-07-2026-global-childhood-immunization-coverage-inches-forward-despite-conflict-and-hesitancy—unicef–who
- Hannah Ritchie, Clearing the Air, 2024, https://hannahritchie.com/
- Gavi, Rapport annuel 2025 (Gavi, the Vaccine Alliance), sans lien direct (disponible sur gavi.org)
- Afrobarometer, Données sur la confiance institutionnelle et l’éducation, 2026, sans lien direct (disponible sur afrobarometer.org)
- Daron Acemoglu & Simon Johnson, Power and Progress, 2023 (PublicAffairs), référence corpus intellectuel