L’Éthiopie prouve que la thérapie du FMI fonctionne mais n’est pas indolore

En juillet 2024, le gouvernement éthiopien a laissé le birr flotter librement. En dix-huit mois, la monnaie a perdu plus de 165 % de sa valeur. Ce n’est pas un effondrement — c’est le plan.

Le pays est devenu, qu’il l’ait cherché ou non, le laboratoire grandeur nature de la thérapie de marché en Afrique subsaharienne. Le Nigeria, l’Égypte et l’Angola regardent. Le FMI mesure. Et les économistes qui ne s’accordent pas sur grand-chose s’accordent sur une question : quand un programme d’ajustement fonctionne selon les indicateurs macroéconomiques, mais que la douleur est concentrée sur les ménages les plus pauvres, a-t-il réussi ou échoué ?

L’essentiel

  • Les exportations éthiopiennes ont atteint 8 milliards de dollars en 2024-25, un record absolu, après le flottement du birr en juillet 2024.
  • Le programme FMI a débloqué 3,4 milliards de dollars et permis une restructuration de la dette extérieure éthiopienne.
  • L’inflation est remontée à 11,7 % en avril 2026 après un bref passage sous 10 %, portée par une corrélation forte entre taux de change et inflation non-alimentaire documentée par le rapport trimestriel de l’Ethiopian Economics Association (EEA).
  • La phase critique n’est pas la dévaluation — c’est l’après, quand les gains d’exportation doivent compenser une douleur alimentaire qui touche d’abord les plus vulnérables.

Le choc de juillet 2024 et ce qu’il a débloqué

Avant le flottement, le birr était maintenu artificiellement. Le résultat était prévisible : un marché parallèle florissant, des exportateurs qui bradaient leurs devises au taux officiel, des importateurs qui se battaient pour obtenir des dollars introuvables. L’économie fonctionnait avec deux prix pour la même monnaie, ce qui est une façon élégante de dire qu’elle ne fonctionnait pas.

Le flottement a fortement réduit l’écart entre le marché officiel et le marché parallèle — de près de 98 % avant le flottement à environ 7,8 % en août 2024. Mais cette convergence s’est avérée partielle et temporaire : l’écart s’est réélargi jusqu’à 38-40 % courant 2025, avant de se stabiliser autour de 15-20 % à mi-2026. Pour les ménages, le choc de change s’est traduit immédiatement : les prix des importations ont grimpé, l’inflation alimentaire a suivi, et la valeur réelle des revenus a baissé. C’est mécanique. C’est aussi, selon le FMI, la condition pour que le reste fonctionne.

Ce reste, c’est 3,4 milliards de dollars de financement extérieur débloqués, une restructuration de la dette qui était devenue insoutenable après des années de grands projets d’infrastructure financés à crédit, et une réouverture du pays aux investissements directs étrangers qui évitaient auparavant un régime de change opaque. Le FMI Country Report No. 26/20 documente la séquence : la normalisation du marché des changes a été la clé de voûte de tout le reste.

Les exportations témoignent de cette réorientation. Huit milliards de dollars en 2024-25, jamais atteint. Le café et l’or, qui ont représenté ensemble 77,5 % des revenus d’exportation en 2024-25, ont bénéficié d’une compétitivité-prix retrouvée. La logique est simple : quand le birr se déprécie, les produits éthiopiens deviennent moins chers pour les acheteurs étrangers, les exportateurs reçoivent plus de birrs pour chaque dollar encaissé, et l’incitation à produire pour l’export augmente.

Comment la transmission du taux de change résume toute la tension du programme

Le chiffre qui mérite attention n’est pas le 165 % de dépréciation ni les 8 milliards d’exportations. C’est la corrélation forte et documentée entre le taux de change et l’inflation non-alimentaire — un coefficient de 0,71 selon le rapport trimestriel de l’Ethiopian Economics Association (EEA), et non du FMI directement.

Ce coefficient dit une chose précise : quand le birr perd de la valeur, les prix intérieurs montent, y compris hors alimentation. L’économie éthiopienne est suffisamment ouverte pour que le taux de change se transmette aux prix domestiques, mais pas suffisamment diversifiée pour amortir ce passage. La dépréciation ne reste pas cantonnée aux biens échangeables — elle se diffuse.

L’inflation a ainsi oscillé. Elle était descendue brièvement sous 10 % au tournant de 2025-26, signe que le choc initial était en partie absorbé. Puis elle est remontée à 11,7 % en avril 2026. Ce rebond est le signe que la transmission n’est pas terminée, que le système digère encore le flottement. Pour une économie où une part importante de la population dépense l’essentiel de ses revenus en nourriture, 11,7 % d’inflation n’est pas une statistique abstraite.

C’est ici que le débat intellectuel devient concret. Raghuram Rajan, qui connaît ces programmes de l’intérieur pour avoir dirigé la Banque centrale indienne au moment où le pays traversait ses propres épreuves de change, a toujours insisté sur un point : la séquence compte autant que le contenu. Libéraliser le marché des changes sans infrastructure de protection sociale capable d’absorber le choc de prix, c’est faire reposer le coût de l’ajustement sur ceux qui ont le moins de marge. Joseph Stiglitz, lui, va plus loin : il conteste la prémisse que la libéralisation du marché des changes est toujours la bonne première étape. Pour lui, la demande extérieure et la capacité d’exportation doivent exister avant que la dépréciation produise ses effets bénéfiques — sans quoi on crée de l’inflation sans gains de compétitivité durables.

L’Éthiopie apporte une réponse partielle à ce débat. Les gains d’exportation existent — 8 milliards de dollars le prouvent. Mais ils sont concentrés principalement dans le café et l’or, deux secteurs qui emploient une fraction de la population active. L’horticulture contribue également aux exportations, mais de manière secondaire. La majorité des Éthiopiens travaille dans une agriculture de subsistance ou dans des services informels qui ne bénéficient pas directement de la compétitivité-export.

La restructuration de dette comme condition cachée

Ce qu’on oublie souvent dans le récit des programmes d’ajustement, c’est que la libéralisation du taux de change n’est jamais suffisante seule. L’Éthiopie avait accumulé une dette extérieure considérable, en grande partie contractée auprès de la Chine pour financer ses grands projets d’infrastructure — le barrage de la Renaissance sur le Nil, les lignes ferroviaires, les routes. Quand le birr s’est déprécié, la valeur en monnaie locale de cette dette a mécaniquement explosé.

La restructuration négociée dans le cadre du Cadre commun du G20, avec des créanciers privés et publics dont la Chine, a permis d’étaler les remboursements et de rendre l’équation soutenable. Sans cette restructuration, les gains d’exportation auraient immédiatement été aspirés par le service de la dette en devises étrangères. Le programme FMI n’est pas un outil isolé — c’est le centre d’un dispositif qui inclut des négociations géopolitiques complexes.

La Chine joue ici un rôle ambigu. Elle est à la fois le principal créancier bilatéral de l’Éthiopie et un partenaire commercial majeur. Sa participation à la restructuration de dette a été plus lente et plus opaque que celle des créanciers occidentaux, ce qui a retardé la conclusion des négociations de plusieurs mois. Le FMI a conditionné les premières tranches de financement à la conclusion de ces accords — une pression utile, mais qui a aussi allongé la période d’incertitude pour l’économie éthiopienne.

Les gains qui ne se voient pas dans les statistiques

Les exportations à 8 milliards de dollars sont visibles. Ce qui l’est moins, c’est l’impact sur la structure même de l’économie.

La libéralisation a significativement réduit le marché parallèle — qui était en réalité un système de rente dont bénéficiaient certains acteurs bien connectés. Accéder aux dollars au taux officiel était une forme de privilège qui distordait l’allocation des ressources. Les entreprises qui pouvaient obtenir des devises à prix subventionné n’avaient aucun intérêt à améliorer leur productivité ou à chercher des marchés d’exportation — il suffisait d’être en bonne position pour accéder au guichet. Ce marché parallèle persiste néanmoins, avec un écart encore de l’ordre de 15-20 % à mi-2026, ce qui témoigne des limites de la réforme.

La libéralisation a brutalement mis en cause cette logique de rente. C’est une forme de destruction créatrice au sens schumpétérien du terme : des rentes disparaissent, des acteurs perdent leurs avantages acquis, et de nouvelles dynamiques deviennent possibles. Philippe Aghion, dont les travaux sur la croissance par l’innovation insistent précisément sur ce mécanisme, dirait que c’est là que se joue le vrai pari à long terme — pas dans les statistiques d’exportation de l’année en cours, mais dans la réorientation des incitations économiques pour les décennies qui viennent.

La question est de savoir si l’économie éthiopienne a les institutions pour convertir cette réorientation en croissance durable. Un marché des changes unifié est une condition nécessaire, pas suffisante. Il faut des banques capables de financer les exportateurs émergents, un système juridique qui protège les contrats, une administration fiscale qui ne décourage pas l’investissement formel. Ces réformes complémentaires avancent, mais à un rythme différent de celui imposé par le flottement monétaire.

Ce que regardent le Nigeria, l’Égypte et l’Angola

L’Éthiopie n’est pas le seul pays africain à avoir emprunté ce chemin récemment. Le Nigeria a procédé à une dépréciation similaire du naira en 2023. L’Égypte a libéralisé sa livre en mars 2024. L’Angola a suivi une trajectoire comparable quelques années plus tôt.

Ces pays regardent l’Éthiopie parce que le cas éthiopien est le plus documenté et le plus récent. Mais ils regardent avec des lunettes différentes. Le Nigeria s’interroge sur la durée de la douleur inflationniste avant que les bénéfices macro se matérialisent. L’Égypte, dont l’économie est plus urbanisée et dont les classes moyennes sont plus étendues, se demande si la recette est transposable sans risque de déstabilisation politique. L’Angola, dont les exportations sont dominées par le pétrole, observe que la libéralisation du taux de change n’a pas le même effet quand votre principale ressource d’exportation est cotée en dollars et que vous n’avez pas besoin de gagner en compétitivité-prix.

Ce que l’Éthiopie démontre, c’est qu’un programme d’ajustement peut produire des résultats macroéconomiques positifs dans un délai de dix-huit à vingt-quatre mois, à condition que les exportations aient une base préexistante sur laquelle s’appuyer. Le café éthiopien existait avant le flottement. La dépréciation a rendu son exportation plus rentable — elle n’a pas créé la filière de toutes pièces.

Pour des pays dont la base exportatrice est plus étroite ou dont la dépendance aux importations alimentaires est plus forte, la même recette peut produire des résultats différents. C’est la limite de tout cas-test : il documente ce qui a marché dans un contexte précis, pas ce qui marchera partout.

La phase longue que les indicateurs ne mesurent pas bien

Les indicateurs macroéconomiques sont meilleurs pour mesurer la sortie du choc que pour mesurer la douleur pendant le choc. Les 8 milliards d’exportations apparaissent dans les statistiques. La dépréciation réelle des revenus des ménages en zone urbaine, les arbitrages alimentaires faits par les familles qui remplacent la viande par des légumineuses, l’abandon scolaire lié au renchérissement du coût de la vie — ces phénomènes sont beaucoup plus difficiles à quantifier et apparaissent en retard dans les données officielles.

Le FMI a intégré cette dimension dans son rapport de janvier 2026 en soulignant l’importance des filets de protection sociale, mais avec une franchise qui mérite d’être notée : l’Éthiopie n’a pas les capacités administratives ni les ressources budgétaires pour déployer un système de transferts monétaires à l’échelle de la population affectée. Le programme de protection sociale le plus développé du pays, le Productive Safety Net Programme financé par la Banque mondiale et plusieurs bailleurs bilatéraux, couvre plusieurs millions de bénéficiaires — mais il a été conçu pour les zones rurales les plus pauvres, pas pour les ménages urbains frappés par l’inflation importée.

C’est là que le débat entre Rajan et Stiglitz reste ouvert. Rajan dirait que la séquence aurait pu intégrer un renforcement préalable des filets sociaux, même imparfaits. Stiglitz dirait que la question de la séquence est secondaire par rapport à celle de la capacité institutionnelle : si l’État n’a pas les outils pour redistribuer les gains de compétitivité vers les perdants de court terme, le programme sera socialement intenable avant d’être économiquement vertueux. Les deux ont raison sur des points différents, et l’Éthiopie illustre les deux à la fois.

Ce que les deux prochaines années vont trancher

La phase de choc est passée. Le birr ne peut pas continuer à se déprécier au rythme de 2024. L’inflation devrait refluer si la politique monétaire de la Banque nationale d’Éthiopie reste disciplinée et si les cours des matières premières importées ne se retournent pas à la hausse.

La vraie question pour 2026-2027 est celle de la répartition des gains. Les exportateurs de café et d’or ont clairement bénéficié du flottement. Les entreprises qui avaient accès à des devises au taux officiel avant juillet 2024 ont subi une perte de rente mais gagnent maintenant en prévisibilité. Les ménages urbains qui dépendent de revenus salariaux fixes ont perdu en pouvoir d’achat réel.

Pour que le programme soit un succès durable — et pas seulement une stabilisation macroéconomique temporaire — les gains d’exportation doivent se diffuser sous forme de revenus additionnels dans des filières suffisamment larges pour toucher une partie significative de la population active. Cela suppose que les filières d’exportation s’élargissent au-delà du café et de l’or, que les PME exportatrices émergentes trouvent un financement bancaire accessible, et que l’administration fiscale ne capte pas la totalité des gains en devises par des mécanismes de transfert obligatoire.

Le FMI surveille ces indicateurs. Le gouvernement éthiopien négocie la suite du programme. Les autres pays africains prennent des notes. Et la question posée par ce laboratoire de vingt-quatre mois reste entière : une thérapie de marché sans filet social capable est-elle une thérapie incomplète, ou est-ce simplement le prix réel de la stabilisation que personne n’avait calculé honnêtement avant de la prescrire ?


Sources

  1. FMI Country Report No. 26/20 — Éthiopie, janvier 2026
  2. Agence Ecofin — couverture du programme FMI Éthiopie 2024-2026 (sans URL directe disponible)
  3. Banque mondiale — Productive Safety Net Programme Éthiopie (rapports annuels, sans URL directe disponible)
  4. G20 Common Framework for Debt Treatment — documentation sur la restructuration de la dette éthiopienne (sans URL directe disponible)
  5. FMI – Approbation du programme ECF pour l’Éthiopie (juillet 2024)
  6. FMI – Country Report No. 26/20 (4e revue ECF, janvier 2026)
  7. Trading Economics – Inflation Éthiopie avril 2026
  8. Finance in Africa – Exportations record 8,3 Mds$ en 2024/25
  9. Addis Standard – Boom des exportations 2024/25 (café et or)
  10. Foreign Policy – Restructuration de la dette G20 Common Framework (juillet 2026)
  11. Ethiopian Black Market Exchange – Marché parallèle persistant mi-2026
  12. Birr Metrics – China principal créancier bilatéral + dépréciation 165%