Un montant significatif. C’est ce qu’EuroHPC, l’initiative européenne de calcul haute performance, vient d’allouer récemment à plusieurs appels d’offres dédiés aux standards quantiques. Un pari sur l’interopérabilité plutôt que sur la performance brute, dans une course où l’Europe risque de voir ses laboratoires d’excellence phagocytés par les écosystèmes propriétaires américains et chinois.
L’enjeu dépasse la simple recherche. Alors que l’Europe excelle dans la recherche quantique fondamentale avec des institutions comme l’Institut d’optique quantique de Vienne ou le CEA-Leti, elle peine à transformer cette avance scientifique en leadership industriel. La stratégie européenne mise tout sur la standardisation pour éviter la fragmentation qui a déjà coûté à l’Europe sa souveraineté numérique dans les semiconducteurs et l’intelligence artificielle.
L’essentiel
- EuroHPC investit des fonds importants dans plusieurs appels d’offres pour standardiser le quantique européen
- Focus sur les plateformes photoniques modulaires et l’interopérabilité plutôt que la performance pure
- Objectif : éviter la fragmentation qui profiterait aux géants technologiques propriétaires
- Plusieurs pays européens impliqués dans cette stratégie d’intégration quantique
EuroHPC mise tout sur l’interopérabilité contre la fragmentation
Les appels lancés par EuroHPC visent des domaines stratégiques précis : standardisation des interfaces quantiques, développement de plateformes photoniques modulaires, création d’écosystèmes logiciels interopérables, et harmonisation des protocoles de communication quantique. Une approche qui tranche avec la course aux qubits menée par IBM, Google ou les champions chinois.
Cette stratégie répond à un diagnostic sévère. L’Europe dispose d’un tissu de recherche quantique parmi les plus avancés au monde, mais souffre d’une fragmentation entre de nombreux pays et centaines de laboratoires qui empêche l’émergence de champions industriels. Contrairement aux États-Unis où quelques géants captent l’essentiel des talents et financements, ou à la Chine qui coordonne ses efforts via des programmes nationaux centralisés, l’Europe multiplie les initiatives sans cohérence d’ensemble.
L’initiative EuroHPC change la donne en imposant des standards communs dès la phase de recherche. Les bénéficiaires du financement devront respecter des protocoles d’interopérabilité stricts, garantissant que leurs innovations pourront s’intégrer dans un écosystème européen unifié. Une contrainte qui ralentit potentiellement l’innovation à court terme, mais qui vise à créer un avantage concurrentiel durable.
Les plateformes photoniques modulaires comme cheval de Troie industriel
Parmi les appels, celui consacré aux plateformes photoniques modulaires concentre une part importante du financement. Cette technologie, qui utilise la lumière plutôt que l’électricité pour traiter l’information quantique, présente des avantages industriels décisifs : fonctionnement à température ambiante, compatibilité avec les infrastructures télécoms existantes, et possibilité de miniaturisation massive.
L’Europe possède déjà des atouts dans ce domaine. L’écosystème européen de la photonique, avec des acteurs comme Infinera aux Pays-Bas ou STMicroelectronics en France, peut s’appuyer sur une base industrielle existante pour développer les composants quantiques photoniques. Contrairement aux approches supraconductrices qui nécessitent des températures proches du zéro absolu et des infrastructures entièrement nouvelles.
Cette stratégie photonique permet aussi de contourner partiellement la dépendance aux semiconducteurs avancés. Alors que les processeurs quantiques supraconducteurs d’IBM ou Google nécessitent des puces gravées en 7 ou 5 nanomètres — contrôlées par TSMC et Samsung — les plateformes photoniques peuvent fonctionner avec des technologies plus matures et accessibles aux fonderies européennes.
Les premiers prototypes de plateformes photoniques modulaires européennes sont attendus dans les prochaines années. Si les tests de compatibilité s’avèrent concluants, l’Europe pourrait disposer d’un standard industriel quantique indépendant des architectures américaines et chinoises.
La course aux talents quantiques européens s’intensifie
La standardisation ne suffit pas sans les cerveaux. L’Europe forme chaque année un nombre important de doctorants en physique quantique, mais elle peine à les retenir : une part significative des docteurs quantiques européens migrent outre-Atlantique dans les années suivant leur thèse, attirés par les salaires et les moyens des géants technologiques américains.
L’Europe perd ses startups biotech au profit des États-Unis et de l’Asie, un phénomène qui se reproduit dans le quantique. Les meilleurs laboratoires européens voient régulièrement leurs équipes débauchées par IBM Quantum, Microsoft Azure Quantum ou les programmes chinois de Hefei.
Le programme EuroHPC tente de renverser cette tendance en créant des postes de chercheurs-entrepreneurs, mi-universitaires mi-industriels, financés sur plusieurs années pour développer des standards quantiques tout en créant des spin-offs. Une formule inspirée du succès des bourses ERC européennes, qui ont permis de retenir plusieurs Prix Nobel en Europe ces dernières années.
L’initiative prévoit aussi des programmes d’échange accélérés entre les pays membres. Un doctorant français pourra passer plusieurs mois dans un laboratoire allemand, puis d’autres en Finlande, tout en travaillant sur le même projet standardisé. L’objectif : créer une génération de chercheurs quantiques “européens” plutôt que nationaux, capables de naviguer entre les écosystèmes de tous les pays membres.
Les industriels européens partagés entre ambition et pragmatisme
Du côté industriel, les réactions restent mitigées. Airbus Defence and Space, Thales ou Leonardo soutiennent l’initiative car elle pourrait leur donner accès à des technologies quantiques pour leurs applications de défense et d’aérospatiale sans dépendre des fournisseurs américains. Une priorité stratégique après les restrictions américaines sur les exportations de technologies sensibles.
Mais d’autres acteurs s’inquiètent des délais. Alors qu’IBM promet des ordinateurs quantiques “utiles” dans les prochaines années avec ses processeurs avancés, l’approche européenne privilégiant l’interopérabilité pourrait retarder l’émergence d’applications commerciales. Un risque que reconnaît ouvertement EuroHPC : “Nous acceptons de perdre du temps pour gagner de l’indépendance”, résume son directeur exécutif Anders Jensen.
Cette tension se cristallise autour des partenariats avec les géants américains. Plusieurs laboratoires européens collaborent déjà avec IBM Quantum Network ou AWS Braket pour tester leurs algorithmes. L’initiative EuroHPC leur impose de migrer vers des plateformes européennes dans les prochaines années, quitte à perdre temporairement en performance.
Certains industriels plaident pour un pragmatisme assumé : utiliser les plateformes américaines pour développer rapidement des applications, tout en construisant parallèlement l’autonomie européenne. Une stratégie à double voie qui pourrait permettre de ne pas décrocher complètement de la course quantique mondiale.
2030, échéance cruciale pour la souveraineté quantique européenne
Les premiers résultats des appels EuroHPC seront connus dans les prochaines années. Mais l’horizon stratégique se joue en 2030, quand les premières applications quantiques commerciales devraient émerger à grande échelle. Trois secteurs concentrent les enjeux : la simulation chimique pour l’industrie pharmaceutique, l’optimisation logistique, et la cryptographie post-quantique.
Dans la pharmacie, l’Europe dispose d’atouts avec Novartis, Sanofi ou Roche qui investissent massivement dans la simulation moléculaire quantique. Si les standards européens permettent d’interconnecter leurs recherches avec les laboratoires académiques, l’Europe pourrait conserver son leadership dans plusieurs segments thérapeutiques face à la concurrence des géants technologiques qui développent leurs propres plateformes de drug discovery quantique.
L’enjeu cryptographique reste le plus sensible. Les algorithmes quantiques menacent l’intégralité des systèmes de chiffrement actuels. Disposer de standards quantiques européens indépendants devient une question de sécurité nationale, particulièrement après les révélations sur l’espionnage numérique industriel. La Commission européenne évalue le coût de la migration vers la cryptographie post-quantique à plusieurs milliards d’euros.
Le pari européen sur les standards quantiques s’inscrit dans une logique plus large de souveraineté technologique, après les échecs dans les semiconducteurs et l’intelligence artificielle. Reste à savoir si les investissements actuels et une approche collaborative suffiront face aux montants considérables investis par les États-Unis et la Chine dans leurs champions quantiques nationaux.