Aux Pays-Bas, entre 2012 et 2024, les prix de l’immobilier ont augmenté à Amsterdam et Rotterdam selon les indices nominaux CBS-Kadaster, tandis que une étude compare des écarts intergénérationnels observés en 2017 entre 28 pays, sans établir une évolution de la mobilité dans le temps. Cette coïncidence n’en est pas une. L’étude observe des différences intergénérationnelles de statut social selon l’origine familiale. Le Danemark a mis en place une régulation du marché du logement; les écarts de mobilité entre les deux pays méritent attention.
L’essentiel
- Une étude de 2025, basée sur des données de 2017, attribue aux Pays-Bas un indicateur de mobilité de 2,96, parmi les plus élevés des 28 pays.
- La part en emploi permanent a connu des variations entre 2012 et 2021 selon les données CBS; cette source ne couvre ni les 25-35 ans ni 2024.
- Les prix immobiliers ont augmenté dans les grandes villes néerlandaises, mais une analyse causale est nécessaire pour attribuer à cette hausse un renforcement du rôle du patrimoine familial.
- En 2017, l’indicateur composite était légèrement plus élevé au Danemark qu’aux Pays-Bas, sans démonstration de causalité par les politiques du logement.
- Si les tendances persistent, un basculement de régime demeure possible : les capacités de transmission des générations actuelles pourraient être réduites, affectant les trajectoires des enfants à venir.
Les Pays-Bas, ancien modèle qui vacille
Pendant des décennies, les Pays-Bas ont figuré parmi les champions européens de la mobilité sociale. Système éducatif performant, filets de protection sociale larges, marché du travail relativement fluide : le pays incarnait la promesse scandinave appliquée à une économie de marché ouverte. L’étude publiée en 2025 dans Population Medicine, portant sur 28 pays européens à partir de l’Eurobaromètre vague 88.4 de décembre 2017, compare les écarts intergénérationnels observés à cette date.
L’étude de 2025 classe les Pays-Bas parmi les pays à forte mobilité selon son indicateur, avec un score de 2,96, ex aequo avec la Suède et derrière le Danemark à 3,15. Ce qui compte ici n’est pas le chiffre brut mais la trajectoire : un pays qui était en haut du classement et qui descend est un signal plus fort qu’un pays qui stagne en milieu de tableau.
La mobilité intergénérationnelle mesure la probabilité qu’un enfant atteigne un niveau de revenu ou de statut social différent de celui de ses parents. Quand elle recule, la classe sociale devient plus prédictive d’une génération à l’autre. L’origine familiale joue un rôle dans la détermination des trajectoires sociales. Les données néerlandaises décrivent une association entre statut parental et trajectoire adulte.
La fragmentation de l’emploi fige les trajectoires
Le premier mécanisme est celui du travail. CBS rapporte pour les personnes de 30 ans une évolution de la part en emploi permanent entre 2012 et 2021. Cette réduction est significative dans une économie réputée flexible mais protectrice.
Un emploi permanent est associé à une plus forte fréquence de propriété et de vie familiale chez les trentenaires. L’emploi flexible est corrélé à des taux plus faibles de propriété, de cohabitation et de parentalité chez les trentenaires. L’économiste américain Paul Osterman, dont les travaux portent sur la qualité de l’emploi et ses conséquences sociales, a montré que la précarisation du marché du travail ne se lit pas seulement dans les statistiques de chômage, mais dans les trajectoires individuelles. Certains contrats précaires en début de carrière sont associés à de moins bonnes trajectoires ultérieures.
Le cas néerlandais illustre cette thèse de manière saisissante. L’OCDE a qualifié la segmentation du marché du travail néerlandais, entre contrats réguliers et diverses formes d’emploi non standard, comme un problème ancien et significatif. Cette segmentation n’est pas neutre socialement : certains jeunes ayant grandi dans un ménage ayant perçu l’aide sociale présentent une fréquence plus élevée de contrats temporaires. Les conditions d’emploi et de logement sont associées à certaines transitions des jeunes adultes.
Le logement comme verrou de classe
Le deuxième mécanisme est celui de l’immobilier. Les prix immobiliers à Amsterdam et Rotterdam ont augmenté depuis 2012, modifiant les conditions d’accès au logement. Les prix immobiliers élevés dans les zones d’emploi qualifié créent des obstacles d’accès pour les primo-accédants. Les héritages et donations sont associés à des patrimoines plus élevés, et la hausse des prix immobiliers a accru les inégalités de patrimoine; la spécificité des zones urbaines à prix élevés n’est pas établie par cette source.
L’effet est double. L’accès à la propriété varie selon que les parents sont propriétaires ou locataires. L’accès à la propriété varie selon que les parents sont propriétaires ou locataires. Aux Pays-Bas, le secteur social est soumis à des règles d’attribution ciblant prioritairement les ménages à faibles revenus.
Une lecture concurrente de ce phénomène existe, portée par une partie de la tradition libérale de marché. Philippe Aghion, dont les travaux sur la croissance schumpétérienne soulignent le rôle de la destruction créatrice et de la flexibilité, défendrait sans doute que la fluidité du marché du travail néerlandais, même fragmentée, crée des dynamiques d’innovation que rigidifier les contrats risquerait d’étouffer, et que des prix immobiliers élevés signalent aussi une économie attractive et productive. Cette lecture laisse cependant sans réponse la question de la distribution : une économie qui crée de la richesse en la concentrant dans les mains de ceux qui possèdent déjà des actifs érode sa propre mobilité.
Les données de l’étude ne permettent pas de conclure sur la coexistence d’une croissance et d’un recul temporel de la mobilité aux Pays-Bas.
Le cas danois : réguler pour préserver
Le Danemark offre le contrepoint le plus instructif. En 2017, l’indicateur de mobilité était légèrement supérieur au Danemark à 3,15 qu’aux Pays-Bas à 2,96. Les prix immobiliers au Danemark ont également augmenté, mais dans un contexte de régulation du marché du logement et de maintien du secteur locatif social.
Les données autorisent une conclusion : la mobilité sociale résulte de politiques publiques qui peuvent la préserver ou la laisser s’éroder, et non d’une donnée culturelle ou d’une constante nationale. En 2017, le Danemark présente un indicateur composite de mobilité supérieur à celui des Pays-Bas; le rôle causal de ses politiques n’est pas établi par cette étude.
Ce point est essentiel pour comprendre pourquoi ce recul néerlandais est un signal politique, pas seulement statistique. Il réfute l’idée que la mobilité serait une propriété stable des sociétés nordiques ou des économies ouvertes. Elle est contingente. Elle semble dépendre de choix concrets relatifs à la régulation du marché du logement, à l’organisation des transitions professionnelles et à la protection des jeunes adultes. L’éducation seule ne suffit pas : un logement stable à l’adolescence compte autant que l’école, et les données européennes confirment que cette interdépendance s’étend bien au-delà de l’enfance.
Les structures que 2030 pourrait figer
L’horizon 2030-2035 mérite d’être examiné avec soin.
La cohorte des 25-35 ans de 2024, celle qui a vécu la montée du précariat dans l’emploi et la fermeture du marché immobilier, sera la cohorte des 35-45 ans de 2034. Ce sont eux qui décideront combien ils peuvent investir dans la trajectoire de leurs enfants : soutien scolaire, logement, réseaux, capital de départ. Si une proportion importante d’entre eux n’a pas accédé à la propriété, n’a pas constitué d’épargne stable, et n’a pas construit de trajectoire professionnelle solide à 35 ans, leur capacité à transmettre sera réduite. La mobilité intergénérationnelle que mesurera l’étude équivalente en 2040 sera celle de ces enfants-là.
Deux trajectoires sont plausibles. Dans la première, les Pays-Bas laissent les tendances se poursuivre. La segmentation de l’emploi pourrait s’approfondir et le recul de mobilité pourrait s’accentuer, le pays se rapprochant de pays moins performants du classement européen.
Ce basculement se ferait lentement, cohorte après cohorte, et resterait invisible jusqu’à ce que les données le rendent indiscutable.
Dans la seconde, les Pays-Bas engagent une correction. Des signaux existent déjà : le gouvernement a annoncé en 2023 des mesures en faveur du logement abordable et du marché locatif intermédiaire pour les revenus moyens, et le débat sur la régulation des contrats courts a repris de la vigueur dans le débat public. Des mesures de régulation du marché locatif, d’encadrement de la flexibilité des contrats et d’élargissement des garanties d’emprunt pour les primo-accédants pourraient stabiliser la mobilité.
Ce qui permettrait de départager ces trajectoires, c’est d’abord l’évolution de la part des 25-35 ans en emploi stable : si elle remonte, c’est le signal d’une correction réelle. C’est ensuite l’indicateur de Construction de logements abordables dans les zones métropolitaines : si Amsterdam et Rotterdam retrouvent un rythme de construction significatif dans les segments accessibles, la pression sur les primo-accédants se relâchera. C’est enfin la trajectoire du score de mobilité lui-même, mesuré dans les prochaines vagues de l’EU-SILC.
Les autres pays que les données interpellent
L’étude Population Medicine de 2025 porte sur 28 pays européens, basée sur des données de 2017. L’étude compare des niveaux de mobilité entre pays en 2017, sans identifier de recul dans le temps dans plusieurs économies d’Europe occidentale. L’Autriche, la Suède dans certaines métropoles, et dans une moindre mesure la Belgique présentent des configurations proches : marchés du travail qui se fragmentent, marchés immobiliers qui s’emballent, et pressions croissantes sur la mobilité des jeunes cohortes.
Le phénomène est aussi documenté aux États-Unis, où les travaux de Chetty montrent une forte variation locale de la mobilité et une corrélation moyenne avec des prix immobiliers plus élevés, mais pas que le marché immobilier local explique à lui seul cette variation. Les données disponibles confirment que les revenus varient fortement selon le niveau d’études, sans classer l’héritage devant l’éducation : la dynamique européenne en est le reflet, avec un décalage de quelques années. Les données européennes consultées portent sur un score de statut social intergénérationnel en 2017, sans mesurer la captation des gains d’actifs.
La particularité des Pays-Bas est d’avoir été, jusqu’à récemment, un contre-exemple. Un pays réputé pour combiner flexibilité du marché du travail, mobilité sociale, logement social et économie de marché ouverte. Ce modèle présente des signaux de fragilité selon les données de 2017, Les sources disponibles documentent des transformations historiques du marché du travail, du logement et de la société néerlandaise.
Une question reste ouverte : à quel moment un recul de mobilité devient-il auto-entretenu. Les données actuelles ne permettent pas de conclure si ce seuil est atteint aux Pays-Bas. Elles permettent de dire que la direction mérite attention et que des pays comparables ont su enrayer ce phénomène. Ces éléments justifient que la question soit posée politiquement, avant que les données de 2030 ne s’y substituent.
Sources
- Population Medicine, Intergenerational mobility in 28 European countries: A new measure from a public health perspective (2026)
- Statistics Netherlands (CBS), Données sur l’emploi des 25-35 ans et les marchés immobiliers d’Amsterdam et Rotterdam, 2012-2024 (CBS Netherlands, statistiques nationales)
- OCDE, Employment Outlook Netherlands 2025 (segmentation du marché du travail)
- Paul Osterman, Good Jobs America (MIT Press) et travaux sur la qualité de l’emploi et la mobilité sociale
- Philippe Aghion, travaux sur la croissance schumpétérienne et la flexibilité des marchés (Collège de France / London School of Economics)
- Données EU-SILC harmonisées, Eurostat, enquête sur les revenus et les conditions de vie, vagues 2012-2024



