Le chiffre est entré dans l’inconscient collectif des négociateurs climatiques : moins 73 % de populations de vertébrés sauvages entre 1970 et 2020. Moins 85 % pour les espèces d’eau douce. Ces données, produites par le WWF dans son rapport Planète Vivante, scandent chaque COP biodiversité depuis des années, alimentent les argumentaires gouvernementaux, justifient des engagements financiers et servent de base aux rapports de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité (IPBES). Une étude publiée en 2024 dans Nature vient poser une question inconfortable : et si ces chiffres, sans être faux dans leur intention, étaient construits sur une faille mathématique structurelle ?

Ce n’est pas une attaque contre l’idée que la biodiversité est en crise. C’est un examen de la manière dont on mesure cette crise, et de ce qu’on risque quand l’instrument de mesure est défaillant.

L’essentiel

  • L’Indice Planète Vivante du WWF enregistre un déclin de 73 % des populations de vertébrés sauvages entre 1970 et 2020, et de 85 % pour les espèces d’eau douce.
  • Une étude publiée dans Nature en 2024 documente un biais mathématique systématique : quelques populations en effondrement extrême pèsent disproportionnellement sur la moyenne globale, produisant une surestimation du déclin réel.
  • D’autres indicateurs indépendants confirment un déclin de la biodiversité sérieux, mais bien moins brutal que ce que l’IPV suggère.
  • L’enjeu n’est pas de savoir si la biodiversité va bien, mais de construire des indicateurs assez robustes pour résister aux contre-attaques politiques et guider des politiques efficaces.

Un indicateur devient la vérité officielle de la biodiversité

L’Indice Planète Vivante (IPV) existe depuis 1998. Le WWF le produit en partenariat avec la Zoological Society of London, en agrégeant des milliers de séries temporelles sur les populations de vertébrés sauvages à travers le monde. En 2024, la base de données couvrait plus de 34 000 populations représentant environ 5 500 espèces. L’ambition est légitime : créer un thermomètre mondial de l’état du vivant, comparable d’une année sur l’autre.

Ce thermomètre a une méthode précise. Pour chaque population suivie, on calcule la variation relative entre une année de départ et l’année en cours. On agrège ensuite ces variations en une moyenne géométrique, d’abord par espèce, puis par groupe taxonomique, puis par région, avant de produire un indice global. Le résultat : un chiffre unique, facilement communicable, qui prétend résumer l’état de la vie sauvage sur la planète.

Cette communicabilité est précisément ce qui en a fait le succès. Les négociateurs de la COP15 biodiversité à Montréal en 2022, qui ont adopté le cadre Kunming-Montréal visant à protéger 30 % des terres et des océers d’ici 2030, avaient le chiffre en tête. Les rapports de l’IPBES le citent. Les ministères de l’Environnement de dizaines de pays s’en servent dans leurs communications officielles. Un chiffre unique qui résume tout, c’est l’outil idéal pour convaincre des décideurs pressés.

Le problème, c’est que les chiffres uniques qui résument tout sont souvent ceux qui mentent le plus proprement.

La faille mathématique au cœur du calcul

L’étude publiée dans Nature en 2024 identifie un problème de structure dans la méthode d’agrégation de l’IPV. Pour comprendre l’enjeu, il faut regarder ce que fait une moyenne géométrique appliquée à des données de populations sauvages.

Prenons un exemple simplifié. Imaginons dix populations de vertébrés suivies sur cinquante ans. Neuf d’entre elles ont des trajectoires stables ou légèrement en déclin, disons entre -10 % et -20 % sur la période. La dixième a subi un effondrement catastrophique : un lac asséché, une forêt rasée, une espèce endémique localement éteinte. Son déclin atteint 98 %. La moyenne géométrique de ces dix populations va produire un chiffre dominé par ce cas extrême. Résultat : un indice global qui dit que “les populations de vertébrés ont décliné de 60 %”, alors que neuf populations sur dix ont perdu entre 10 et 20 %.

Ce n’est pas une erreur de calcul. C’est une propriété mathématique connue des moyennes géométriques appliquées à des données asymétriques. L’IPV agrège des milliers de populations dont certaines ont des trajectoires d’effondrement extrême. Ces quelques cas pèsent mécaniquement sur le résultat global de manière disproportionnée. L’étude de Nature documente que ce biais est systématique et significatif dans la base de données du WWF.

Ce biais a un nom technique : il est lié à l’asymétrie de la distribution des taux de changement. Quand une population peut théoriquement perdre 100 % de ses individus, mais ne peut en gagner que quelques centaines de pourcents, la distribution est structurellement asymétrique. Une moyenne géométrique sur une telle distribution produit un indice qui ne reflète pas l’expérience médiane, mais l’expérience des cas les plus extrêmes.

Les auteurs de l’étude ne concluent pas que la biodiversité va bien. Ils concluent que l’IPV tel qu’il est calculé surestime l’ampleur du déclin moyen. La différence n’est pas anodine.

Ce que les autres indicateurs disent vraiment

Il serait tentant de conclure de cette critique méthodologique que l’alerte sur la biodiversité est exagérée. Ce serait commettre l’erreur inverse : invalider le diagnostic au motif qu’un thermomètre est mal étalonné.

D’autres indicateurs, construits avec des méthodes différentes, convergent vers un constat de déclin sérieux. L’indice de l’intégrité de la biodiversité, développé par des chercheurs de l’Université de Newcastle et publié dans Nature, estime que les écosystèmes terrestres ont perdu en moyenne autour de 15 % de leur intégrité par rapport à leur état naturel de référence. C’est préoccupant. C’est loin des 73 % de l’IPV.

L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) classe désormais 44 000 espèces comme menacées d’extinction sur les 157 000 évaluées dans sa Liste Rouge. C’est environ 28 % des espèces évaluées, avec une surreprésentation des amphibiens (41 % menacés), des coraux (33 %) et des requins et raies (37 %). Ces chiffres racontent une crise réelle, documentée espèce par espèce, pas une extrapolation de moyennes agrégées.

Ce que révèle le rapprochement de ces indicateurs, c’est que la crise de la biodiversité est certaine et grave, mais qu’elle est aussi beaucoup plus complexe et géographiquement hétérogène que ne le suggère un chiffre global. Certaines régions et certains groupes taxonomiques sont sous une pression intense. D’autres se maintiennent ou, dans quelques cas documentés comme les grands mammifères d’Afrique après les politiques de protection des années 1990, se reconstituent partiellement.

La nuance n’est pas un cadeau aux climato-sceptiques. C’est la condition d’une politique efficace : une conservation qui ne sait pas où concentrer ses efforts parce qu’elle est guidée par un chiffre global biaisé est une conservation qui gaspille des ressources déjà insuffisantes.

Quand un indicateur biaisé structure des négociations internationales

L’enjeu politique est ici. Le cadre Kunming-Montréal adopté en décembre 2022, que l’on appelle parfois “le Paris Agreement de la biodiversité”, repose sur une mobilisation de 200 milliards de dollars par an d’ici 2030 pour la nature. Il engage les pays signataires à protéger 30 % des terres émergées et des zones marines d’ici la même échéance. Ces engagements ont été négociés dans un contexte d’urgence que l’IPV a contribué à construire.

Personne ne suggère que ces engagements sont disproportionnés. La protection de 30 % des terres et des océers est défendue par des arguments solides qui ne dépendent pas de l’IPV. Mais quand les militants et les délégués agitent le chiffre de moins 73 % comme preuve ultime de l’urgence, et que ce chiffre est ensuite contesté sur des bases statistiques sérieuses, le risque est réel.

Ce risque, c’est la crédibilité. Les adversaires de toute politique de conservation ont tout intérêt à saisir la faille méthodologique pour discréditer non seulement l’indicateur mais l’ensemble du dossier. “Si leur chiffre phare est faux, pourquoi les croire sur le reste ?” L’argument est rhétoriquement puissant même s’il est intellectuellement malhonnête. La faille dans la méthode de calcul de l’IPV ne dit rien sur l’état réel de la biodiversité. Mais dans un débat public où les chiffres sont des armes, une arme qui se retourne contre vous est dangereuse.

On retrouve une dynamique similaire dans d’autres domaines scientifiques à fort enjeu politique. Les économistes qui mesurent les inégalités savent que le choix de l’indicateur (Gini, ratios interdéciles, part des 1 %) produit des récits différents sur la même réalité. Les climatologues ont longtemps discuté de la meilleure manière d’agréger les anomalies de température pour produire un indice global. Dans ces débats, la robustesse méthodologique n’est pas un luxe académique. C’est une protection politique.

Les scientifiques qui travaillent à corriger le tir

La critique publiée dans Nature n’est pas une attaque isolée. Elle s’inscrit dans une discussion méthodologique qui existe au sein de la communauté des écologistes depuis plusieurs années. Des chercheurs comme ceux du Biodiversity Intactness Index ou du Living Planet Index critique circle ont publié des travaux qui pointent les mêmes limites : sensibilité aux valeurs extrêmes, sous-représentation de certaines régions géographiques (notamment les tropiques et l’Asie du Sud-Est, où les données sont plus rares), surreprésentation des vertébrés au détriment des invertébrés et des plantes.

Le WWF et la Zoological Society of London ont eux-mêmes reconnu certaines de ces limites dans leurs rapports. Les éditions récentes de Planète Vivant incluent des notes méthodologiques plus développées, et les auteurs recommandent de ne pas interpréter l’IPV comme une mesure de l’abondance absolue des espèces sauvages, mais comme un indicateur de tendance. Cette nuance, qui figure dans les annexes techniques, disparaît généralement dans la communication publique.

Des équipes de recherche travaillent à des indicateurs alternatifs ou complémentaires. Le projet PREDICTS du Muséum d’histoire naturelle de Londres compare les assemblages d’espèces entre zones impactées et zones de référence plutôt que de suivre des populations individuelles. Le groupe Biodiversity Scenarios du PNUE développe des modèles qui intègrent les projections de pression anthropique à des inventaires d’espèces locaux. Ces approches sont plus lentes à produire des résultats et moins faciles à communiquer qu’un chiffre unique, mais elles sont potentiellement plus robustes.

L’enjeu n’est pas de remplacer l’IPV du jour au lendemain. C’est de construire un tableau de bord, un ensemble d’indicateurs complémentaires qui se recoupent et se corrigent mutuellement. Ce que l’on fait déjà pour les indicateurs économiques, où aucun décideur sérieux ne se fie à un seul chiffre, que ce soit le PIB ou le chômage. Ce que nous n’avons pas encore réussi à imposer dans le débat public sur la biodiversité, où l’IPV règne seul. La même question se pose d’ailleurs dans d’autres domaines d’exploration scientifique, comme le montre l’effort pour documenter les grandes découvertes des grands fonds : la mesure du vivant est toujours tributaire des méthodes qu’on se donne pour la réaliser.

Rigueur statistique et crédibilité politique sont la même chose

Le débat sur l’IPV soulève une question plus large sur la manière dont la science produit des chiffres pour les politiques publiques. Il existe une tension réelle entre la communicabilité et la précision. Un chiffre unique est mobilisateur. Un tableau de bord de douze indicateurs avec des intervalles de confiance est plus juste mais difficile à faire exister dans une négociation internationale.

Cette tension n’est pas résolvable par la seule bonne volonté des chercheurs. Elle demande une conversation entre scientifiques et décideurs sur ce qu’un indicateur peut et ne peut pas promettre. La limite du PIB comme mesure de bien-être a mis des décennies à entrer dans les esprits politiques, et des alternatives comme l’IDH ou les indicateurs de bonheur national brut restent marginales malgré leurs mérites. La même conversion doit avoir lieu pour la biodiversité.

Ce qui est en jeu n’est pas seulement la précision d’un calcul. C’est la capacité du mouvement de conservation à maintenir sa crédibilité sur le long terme. Les engagements du cadre Kunming-Montréal seront évalués en 2030. Si l’IPV reste l’indicateur de référence, et si des voix continuent de pointer ses failles statistiques, chaque bilan risque d’être transformé en débat méthodologique plutôt qu’en évaluation des politiques de conservation.

Inversement, si la communauté scientifique parvient à construire un tableau de bord robuste et reconnu d’ici 2030, elle disposera d’un outil qui résiste aux contre-attaques, qui permet de distinguer les régions et les groupes qui progressent de ceux qui reculent, et qui guide les investissements là où ils sont le plus efficaces. Les 200 milliards annuels promis à Montréal méritent mieux qu’un indicateur qui ne sait pas mesurer là où l’argent doit aller.

La biodiversité est en crise. Ce point n’est pas en débat. Ce qui l’est, c’est notre capacité à mesurer cette crise avec assez de précision pour agir utilement. Construire des instruments de mesure à la hauteur de l’enjeu : voilà peut-être la priorité que la critique de l’IPV devrait faire émerger.


Sources

  1. Indice Planète Vivante, Wikipédia — https://fr.wikipedia.org/wiki/Indice_plan%C3%A8te_vivante
  2. WWF, Rapport Planète Vivante 2024 — https://www.wwf.fr/rapport-planete-vivante
  3. UICN, Liste Rouge des espèces menacées — https://www.iucnredlist.org
  4. IPBES, Évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques (2019) — https://ipbes.net/global-assessment

Sources

  1. WWF Living Planet Report 2024 (PDF officiel)
  2. ZSL – Living Planet Index 2024
  3. Toszogyova et al., Nature Communications (2024)
  4. CBD – Texte final du cadre Kunming-Montréal
  5. IUCN Red List – site officiel
  6. Biodiversity Indicators Partnership – BII
  7. ZSL – Code source officiel rlpi (GitHub)
  8. UNEP – COP15 ends with landmark biodiversity agreement