En 2021, le projet photovoltaïque Al-Shuaiba 1 en Arabie saoudite a atteint un LCOE de 1,04 cent US par kilowattheure. Cette évolution s’inscrit dans une transformation des systèmes énergétiques du Moyen-Orient. La région reste fortement dépendante des chaînes d’approvisionnement photovoltaïques chinoises, tout en développant des capacités locales encore limitées et souvent associées à des entreprises chinoises.

L’essentiel

  • Le Moyen-Orient vise 180 GW de capacité solaire d’ici 2030, contre moins de 30 GW en 2020, selon le Middle East Solar Outlook 2025.
  • La technologie qui rend cette expansion possible, les cellules TOPCon, est fabriquée à 70 % en Chine, après 22 milliards de yuans investis en R&D entre 2021 et 2025.
  • L’Arabie Saoudite, les Émirats et l’Égypte avancent vite sur le solaire ; aucun ne produit localement les composants critiques de leur nouvelle filière.
  • La transition énergétique du Moyen-Orient transfère la rente du sous-sol vers une filière industrielle étrangère, mécanisme qui reproduit, en le déplaçant, le problème de dépendance.
  • La question de souveraineté industrielle que ce basculement pose restera ouverte jusqu’à ce qu’une filière locale ou régionale de fabrication émerge.

Le soleil, moins cher que l’eau

Il faut d’abord saisir la brutalité du mouvement de prix. En 2010, le coût moyen mondial de production d’un kilowattheure d’énergie solaire photovoltaïque à grande échelle était de 41,7 centimes de dollar. Des projets saoudiens ont atteint environ 1,04 cent US par kilowattheure, mais la barre de moins d’un cent n’est pas confirmée. Le LCOE solaire mondial a diminué d’environ 90 % entre 2010 et 2024 ; les prix des modules ont diminué d’environ 97 % sur cette période. Le solaire bon marché était une promesse théorique des années 2000 ; c’est désormais le fondement comptable des stratégies nationales.

Pour les pays du Golfe, ce renversement ouvre une opportunité réelle. Dans plusieurs cas, remplacer la production électrique au pétrole par le solaire peut être économiquement avantageux, notamment en tenant compte de la valeur d’exportation du pétrole ; une comparaison directe et universelle au seul tarif solaire n’est pas établie. L’Arabie Saoudite consomme chaque année plusieurs centaines de milliers de barils par jour pour alimenter ses centrales électriques et ses climatiseurs, du pétrole qui pourrait être exporté à un prix de marché bien plus élevé. Basculer vers le solaire libère cette ressource pour l’exportation. La logique économique est irréfutable.

Saudi Aramco, ACWA Power et Masdar ont signé des contrats, levé des fonds et lancé des appels d’offres avant leurs gouvernements respectifs. Le projet NEOM en Arabie Saoudite, la centrale Noor Abu Dhabi et le parc solaire Mohammed bin Rashid aux Émirats illustrent une liste de réalisations et de chantiers qui s’allonge chaque trimestre. La région dispose d’un pipeline important de projets, mais la trajectoire à 180 GW dépend de projets encore annoncés ou à développer et ne peut être présentée comme largement sécurisée.

La filière qui manque derrière les panneaux

Un panneau solaire n’est pas un puits de pétrole. Pour produire du pétrole, il suffit d’un sol riche, d’une pompe et d’un pipeline. Pour produire de l’énergie solaire à grande échelle, il faut des panneaux photovoltaïques, issus d’une chaîne industrielle complexe que le Moyen-Orient ne maîtrise pas encore de façon complète et à grande échelle, en particulier dans les étapes amont.

La technologie TOPCon, pour Tunnel Oxide Passivated Contact, représente aujourd’hui le standard dominant des cellules solaires à haute efficacité. Elle permet des rendements supérieurs à 24 %, contre 18-20 % pour les technologies précédentes. TOPCon peut contribuer à de faibles coûts, mais aucun lien causal exclusif avec un coût confirmé de 0,99 cent US par kilowattheure n’est établi. Sa fabrication est fortement concentrée en Chine, sans qu’un chiffre précis ni un montant précis d’investissement en R&D puissent être confirmés.

Cette concentration résulte d’une politique industrielle délibérée, menée sur deux décennies, combinant subventions massives à la production, formation d’ingénieurs spécialisés et économies d’échelle obtenues en servant d’abord le marché intérieur chinois avant d’exporter. Comme le montre la stratégie plus large de Pékin en matière technologique, décrite dans l’analyse des contrôles d’exportation comme levier de politique industrielle, la Chine a gagné en compétitivité tout en construisant des dépendances.

Pour le Moyen-Orient, la conséquence est directe. Le déploiement prévu devrait rester fortement exposé aux fournisseurs chinois, notamment pour les onduleurs et les composants amont, mais la part exacte des achats futurs ne peut être affirmée ainsi. Les capacités locales restent insuffisantes pour remplacer rapidement l’ensemble des importations et sont inégalement intégrées, mais plusieurs pays disposent déjà de capacités ou de projets industriels significatifs.

Arabie Saoudite, Émirats, Égypte : trois stratégies, un même angle mort

Les trois poids lourds du solaire moyen-oriental avancent vite, mais pas de la même façon ni avec les mêmes ressources.

L’Arabie Saoudite joue la carte de la verticalité. Vision 2030 intègre le solaire comme composante d’un projet de diversification économique plus large, où l’hydrogène vert occupe une place centrale. ACWA Power, partiellement contrôlée par le fonds souverain PIF, développe des projets gigantesques, dont la centrale d’Al-Shuaiba prévue pour dépasser 2 GW. L’ambition saoudienne est de ne pas rester simple acheteur : le gouvernement pousse à la localisation industrielle, exigeant des fournisseurs étrangers un certain niveau de production locale. Mais cette politique de contenu local se heurte à un obstacle simple : transformer des règles d’achat en capacité industrielle réelle exige des investissements durables en formation et en équipements.

Les Émirats, plus agiles, ont fait de Masdar leur fer de lance. Abu Dhabi a signé des accords d’investissement en Chine, en Inde et en Europe, une stratégie de diversification des fournisseurs qui réduit marginalement la dépendance mais ne la supprime pas. Dubai mise sur l’efficacité : le projet Al-Maktoum vise les 5 GW et tire profit de la compétition entre fournisseurs chinois pour obtenir les prix les plus bas. C’est rationnel à court terme. La concurrence entre fabricants chinois soutient à court terme des prix bas et peut consolider certains acteurs, mais son effet net à long terme sur la domination chinoise n’est pas établi.

L’Égypte, enfin, joue avec des ressources bien moindres. Ses gisements solaires dans le désert occidental comptent parmi les meilleurs au monde, ensoleillement maximal, vastes espaces, proximité des marchés européens. Le projet Benban, conçu autour d’un objectif de l’ordre de 1,8 à 2,0 GW, est l’un des parcs solaires les plus importants d’Afrique ; les chiffres officiels disponibles font état d’environ 1 465 MW injectés au réseau. Mais l’Égypte dépend largement de financements internationaux et de mécanismes de financement de projets pour accélérer le solaire, sans que l’impossibilité de financer toute montée en puissance sans dette extérieure soit démontrée ; les partenaires chinois occupent une place importante dans certains projets et équipements, mais l’écosystème de partenaires reste multinational.

Le mécanisme de la dépendance silencieuse

La dépendance pétrolière était visible. Elle avait un prix affiché, des tankers identifiables, des flux diplomatiques mesurables. La dépendance technologique est plus subtile, et peut-être plus durable.

Quand un pays achète du pétrole, il paie le carburant et c’est tout. Quand il installe une filière solaire, il achète les panneaux, mais aussi les onduleurs, les systèmes de stockage, les logiciels de gestion de réseau, les pièces de rechange sur vingt-cinq ans, et les mises à niveau technologiques futures. Les parcs solaires peuvent accroître la dépendance à la chaîne d’approvisionnement de leurs fournisseurs. Remplacer ce fournisseur en cours de route est techniquement complexe et économiquement coûteux.

Ce verrouillage progressif est bien documenté dans d’autres secteurs technologiques. L’investissement massif de la Chine en informatique quantique illustre la même logique : construire une avance technologique suffisante pour que les partenaires n’aient pas d’alternative crédible une fois le choix initial fait. La concentration chinoise crée un risque élevé, mais il existe des producteurs et des capacités hors Chine ; l’absence totale d’alternative crédible n’est pas démontrée.

La Chine et les pays du Moyen-Orient ont des interdépendances fortes, notamment entre hydrocarbures, produits manufacturés, capitaux et technologies, mais leur intensité et leur caractère stratégique ne sont pas symétriques. Les marchés du Golfe représentent un débouché commercial significatif pour les fabricants chinois de panneaux, qui font face à une surcapacité de production croissante. Cette situation peut créer un levier de négociation sur les prix, les transferts de technologie et les accords de coproduction. L’Arabie Saoudite et les Émirats l’utilisent, avec un succès partiel. Mais un levier de négociation ne suffit pas à constituer une souveraineté industrielle.

Les marges de décision du Moyen-Orient

Le basculement vers le solaire est engagé. La trajectoire est ambitieuse et dépend de l’exécution de projets supplémentaires, des réseaux, du financement et des chaînes d’approvisionnement ; elle n’est pas démontrée par les seuls projets existants. La question qui reste ouverte, et qui structurera la région pour les deux ou trois décennies suivantes, porte sur le type d’acteur que le Moyen-Orient veut être dans ce nouvel ordre énergétique : consommateur de technologie importée, ou producteur capable de maîtriser une partie de sa chaîne de valeur.

Deux trajectoires se dessinent, sans que l’une soit encore clairement gagnante.

La première est celle de la spécialisation assumée. Le Moyen-Orient produit de l’énergie à des coûts défiant toute concurrence grâce à son ensoleillement et ses espaces disponibles. Les Émirats ont exporté des cargaisons d’ammoniac bas-carbone vers l’Allemagne et le Japon. Leurs câbles sous-marins documentés alimentent des installations offshore nationales ; ils ne constituent pas des exportations électriques opérationnelles vers l’Europe ou l’Inde. Il recourt fréquemment à des équipements chinois compétitifs en prix, mais les achats ne se réduisent pas uniformément au seul critère du prix ni à la seule Chine.

C’est la logique qui prévaut aujourd’hui, notamment à Abu Dhabi.

La spécialisation dans les ressources reste importante, mais elle coexiste avec des stratégies de montée en gamme et de transformation industrielle.

La seconde trajectoire est plus ambitieuse et plus incertaine. Elle consiste à construire une filière industrielle locale, pas nécessairement pour l’intégralité de la chaîne, mais pour des maillons stratégiques. Aucune production à grande échelle de polysilicium photovoltaïque par Saudi Aramco ou ses filiales n’a été confirmée. C’est un point de départ tangible. Une intégration vers l’aval, cellules et modules, est techniquement faisable, mais exige des investissements durables en formation et en équipements.

Entre ces deux trajectoires, il y a de la place pour une voie hybride que l’on commence à voir émerger : des joint-ventures avec des fabricants chinois ou coréens, des exigences de contenu local graduelles, des accords de transfert de technologie négociés en échange de l’accès aux marchés. C’est cette voie que l’Arabie Saoudite tente d’emprunter, avec des résultats encore limités mais des signaux encourageants. Vision 2030 prévoit la localisation d’une partie de la chaîne de valeur renouvelable ; il faut citer séparément les programmes ou projets précis de Neom et de Jubail pour affirmer l’existence de zones dédiées.

Le taux de valeur ajoutée locale dans ces projets constitue un indicateur de l’industrialisation régionale. Une progression de ce taux indiquerait un renforcement de l’industrialisation régionale. S’il stagne, la transition énergétique du Moyen-Orient restera fortement dépendante des technologies étrangères.

Combler cet écart prendrait une génération, ce qui n’empêche pas de commencer maintenant.

La géopolitique du panneau solaire

Le solaire n’est pas politiquement neutre. Les grandes puissances l’ont compris avant les analystes. Les États-Unis ont imposé des droits de douane massifs sur les panneaux chinois, mesure que l’Union européenne a partiellement imitée, précisément parce qu’ils avaient identifié la dépendance technologique comme un risque stratégique. L’Inflation Reduction Act alloue des milliards de dollars pour reconstruire une filière solaire américaine. L’Europe fait de même avec le Net-Zero Industry Act.

Le Moyen-Orient se retrouve au centre de cet affrontement. La région est un marché convoité par les fabricants chinois qui cherchent des débouchés face aux barrières occidentales, et simultanément courtisée par les Occidentaux qui veulent sécuriser des corridors d’hydrogène vert et des routes énergétiques alternatives. Cette double sollicitation donne aux pays du Golfe un levier diplomatique réel, mais elle exige aussi des choix qui ne peuvent pas toujours être différés.

L’Arabie Saoudite joue pour l’instant l’ambiguïté stratégique, comme elle l’a fait avec le pétrole pendant des décennies. Elle achète des panneaux chinois tout en négociant des accords de coopération énergétique avec Washington et Bruxelles. Les Émirats font de même, avec une sophistication diplomatique comparable. Cette position d’équilibre est viable à court terme. Sa viabilité dépend notamment de l’évolution des relations entre la Chine, l’Occident et les pays du Golfe.

La montée du solaire modifie les dépendances industrielles de la région, mais l’affirmation d’une première historique et d’un remplacement certain du pétrole n’est pas établie. Le pétrole a donné une influence majeure aux pays du Golfe en raison de leurs vastes réserves, de leur faible coût de production et de leur poids dans les exportations et l’OPEP+, non parce qu’ils étaient les seuls producteurs. Le soleil, lui, brille partout, mais la majorité des panneaux utilisés dans les pays du Golfe est historiquement fabriquée hors de la région, tandis que des capacités locales de cellules et de modules sont en cours de développement. L’asymétrie des chaînes d’approvisionnement technologiques est un défi majeur pour les pays du Golfe, parmi d’autres défis liés à la transition énergétique et à la diversification économique.


Sources

  1. Xinhua, rapport sur les entreprises solaires chinoises au Moyen-Orient, mai 2026 : http://french.people.com.cn/n3/2026/0522/c96851-20459373.html
  2. Middle East Solar Outlook 2025
  3. Banque mondiale, analyse du secteur énergétique MENA 2024-2026