80% de la population adulte belge utilise itsme pour accéder aux services publics. Cette application d’identité numérique appartient entièrement à un consortium de quatre banques privées : BNP Paribas Fortis, KBC, Belfius et ING. Alors que l’Union européenne impose ses portefeuilles d’identité numérique à tous ses membres d’ici fin 2026, la Belgique préfigure un modèle où l’accès aux droits civiques dépend des conditions générales d’entreprises privées.
Cette privatisation de facto de l’identification citoyenne révèle une contradiction fondamentale dans la stratégie numérique européenne. Pendant que Bruxelles promeut la souveraineté numérique face aux géants américains et chinois, les États membres délèguent leurs fonctions régaliennes les plus sensibles aux acteurs financiers nationaux.
L’essentiel
- 80% des adultes belges utilisent itsme, contrôlé par quatre banques privées
- L’UE impose des portefeuilles d’identité numérique à tous ses membres d’ici fin 2026
- Ces portefeuilles peuvent être déployés par des autorités publiques ou des entités privées reconnues
- La Flandre vient de rendre itsme gratuit pour ses services publics, renforçant sa position dominante
Une infrastructure critique détenue par le secteur bancaire
Créé en 2017 par Belgian Mobile ID, itsme s’est imposé comme l’unique solution d’identification numérique en Belgique. L’application permet aux citoyens de s’authentifier auprès des administrations, de signer des documents officiels et d’accéder à leurs dossiers médicaux. Avec 9,2 millions d’utilisateurs actifs sur 11,5 millions d’habitants adultes, itsme détient un quasi-monopole sur l’identité numérique belge.
La propriété de cette infrastructure critique reste entièrement privée. Belgian Mobile ID appartient à parts égales à BNP Paribas Fortis, KBC Group, Belfius et ING Belgique. Ces quatre banques contrôlent 85% du marché bancaire belge et étendent désormais leur domination au secteur de l’identité numérique.
Cette concentration pose des questions inédites de souveraineté démocratique. L’accès aux services publics belges dépend désormais des décisions stratégiques et tarifaires d’un consortium bancaire privé. Si les banques actionnaires décidaient de modifier leurs conditions d’utilisation ou d’augmenter leurs tarifs, 80% des citoyens belges perdraient leur moyen principal d’interaction avec l’État.
Les autorités publiques renforcent le monopole privé
Loin de contester cette dépendance, les autorités belges l’accentuent. En janvier 2025, le gouvernement flamand a annoncé que l’utilisation d’itsme devient gratuite pour tous ses services publics. Cette décision, présentée comme une amélioration du service aux citoyens, consolide en réalité la position dominante du consortium bancaire.
La gratuité d’itsme pour les services flamands fonctionne selon un modèle de subvention publique indirecte. Le gouvernement flamand prend à sa charge les coûts d’authentification habituellement facturés aux citoyens, soit environ 1,50 euro par transaction. Cette socialisation des coûts profite directement aux actionnaires bancaires d’itsme, qui conservent leurs revenus tout en bénéficiant d’une croissance d’usage financée par l’argent public.
L’accord flamand avec itsme illustre une logique de dépendance croissante. Plus les administrations publiques intègrent l’outil bancaire dans leurs processus, plus elles rendent coûteux un éventuel changement de solution. Cette stratégie de verrouillage (lock-in) transforme progressivement un service public en rente privée garantie.
L’Europe impose l’identité numérique sans en réguler la propriété
Le règlement européen eIDAS 2.0, adopté en 2024, oblige tous les États membres à proposer des portefeuilles d’identité numérique à leurs citoyens avant fin 2026. Cette révolution de l’administration numérique vise à faciliter la mobilité européenne et à réduire les démarches bureaucratiques pour 450 millions d’Européens.
Le texte européen autorise explicitement les États à déléguer cette fonction à des entités privées reconnues. Aucune disposition n’impose un contrôle public de ces infrastructures critiques. La Commission européenne privilégie l’interopérabilité technique entre les systèmes nationaux plutôt que leur contrôle démocratique.
Cette approche technique plutôt que politique crée des précédents inquiétants. Si le modèle belge d’itsme se généralise, l’identité numérique européenne pourrait dépendre entièrement des stratégies commerciales des secteurs bancaires nationaux. Les citoyens européens deviendraient alors les clients captifs d’oligopoles financiers pour exercer leurs droits civiques les plus élémentaires.
D’autres États européens expérimentent des approches mixtes. L’Estonie maintient un contrôle public sur son système d’identité numérique depuis 2002, tandis que la France développe son approche avec une solution gouvernementale centralisée. Les Pays-Bas combinent DigiD (solution gouvernementale) et iDIN (système bancaire). Ces exemples démontrent qu’une gestion publique de l’identité numérique reste techniquement et politiquement possible.
Une logique de captation qui s’étend au-delà des frontières
Le succès d’itsme attise les ambitions européennes de ses actionnaires bancaires. KBC et ING explorent des partenariats avec des institutions financières néerlandaises et luxembourgeoises pour répliquer le modèle belge. Cette stratégie d’expansion transformerait l’identité numérique européenne en marché bancaire transnational.
La rentabilité d’itsme repose sur trois sources de revenus complémentaires. L’authentification des citoyens génère des commissions directes facturées aux administrations ou aux usagers. Les données d’usage alimentent les algorithmes de scoring bancaire des actionnaires. Enfin, le contrôle de l’identité numérique facilite la vente croisée de produits financiers aux utilisateurs captifs.
Cette financiarisation de l’identité civique pose des risques systémiques inédits. Si une crise bancaire majeure frappait les actionnaires d’itsme, l’accès aux services publics belges pourrait se retrouver suspendu. Comme les propriétaires de voitures connectées découvrent déjà que leur véhicule peut cesser de fonctionner selon les décisions de constructeurs privés, les citoyens belges risquent de perdre leur identité numérique pour des raisons purement commerciales.
Les alternatives publiques peinent à émerger
Face à la domination d’itsme, quelques initiatives publiques tentent de préserver des alternatives. Le Service public fédéral Économie développe un système d’authentification gouvernemental basé sur la carte d’identité électronique belge. Une alternative publique, MyGov.be, a été conçue comme alternative à l’application privée itsme. Mais ces solutions restent marginales face à la simplicité d’usage d’itsme sur smartphone.
Les administrations locales belges subissent une double contrainte. Elles doivent répondre aux attentes citoyennes de services numériques fluides, tout en préservant leur autonomie face aux oligopoles privés. La plupart choisissent la facilité technique d’itsme plutôt que l’indépendance institutionnelle, reportant le problème de souveraineté sur les générations futures.
Cette logique de court terme explique pourquoi les alternatives publiques peinent à atteindre une masse critique d’utilisateurs. Les citoyens adoptent naturellement la solution la plus pratique, sans percevoir les enjeux de long terme liés à la privatisation de leur identité civique. Dans un contexte où la validation des compétences professionnelles se privatise également, l’identité numérique des citoyens européens risque de dépendre entièrement d’acteurs privés.
Un modèle qui questionne la démocratie numérique européenne
L’exemple belge d’itsme révèle les angles morts de la stratégie numérique européenne. En se concentrant sur l’interopérabilité technique, l’Union européenne néglige les enjeux démocratiques de propriété et de contrôle des infrastructures critiques. Cette approche technocratique pourrait transformer l’identité numérique européenne en rente oligopolistique.
À partir de 2027, les secteurs réglementés comme la banque, les télécommunications et la santé devront obligatoirement accepter les portefeuilles numériques européens. Cette obligation d’acceptation, pensée pour faciliter l’adoption, pourrait paradoxalement renforcer les positions dominantes établies avant l’échéance.
La réussite commerciale d’itsme masque un transfert silencieux de souveraineté des États vers les acteurs financiers privés. Quand 80% des citoyens d’un pays dépendent d’un consortium bancaire pour exercer leurs droits civiques, la frontière entre service public et service privé s’estompe dangereusement.
L’échéance de fin 2026 pour le déploiement des portefeuilles numériques européens laisse peu de temps aux États pour repenser leurs choix stratégiques. Soit ils assument publiquement la privatisation de l’identité civique, soit ils développent rapidement des alternatives sous contrôle démocratique. Le précédent belge suggère que la première option l’emportera par facilité, transformant l’Europe numérique en consortium bancaire élargi.