Plus de 60% du PIB britannique est déjà constitué d’éléments non-marchands ou imputés : gouvernement, loyers fictifs, services financiers. Diane Coyle s’appuie sur ce chiffre saisissant pour démontrer que nos outils de mesure économiques ne collent plus à la réalité. Dans “The Measure of Progress”, cette économiste de Cambridge propose deux cadres alternatifs pour capter la vraie richesse des sociétés modernes.
Coyle interroge “comment mesurer le progrès de manière à capturer l’amélioration du bien-être et des expériences vécues des populations”. Les instruments statistiques utilisés aujourd’hui, développés dans les années 1940 pour répondre à des défis économiques complètement différents, fonctionnent désormais “comme une lentille déformante, voire comme des œillères” face à l’économie numérique moderne.
L’essentiel
- Plus de 60% du PIB britannique est constitué d’éléments non-marchands ou imputés, révélant l’inadéquation croissante entre nos mesures et la réalité économique
- Coyle propose deux cadres alternatifs : la comptabilité de richesse globale (incluant capital naturel, humain et social) et la comptabilité du temps d’usage
- Dans un monde dématérialisé où “les éléments difficiles à mesurer dominent désormais ceux que nous savons mesurer”, le PIB devient inadéquat
- Les innovations technologiques font gagner du temps aux producteurs et consommateurs, mais ces gains de bien-être restent invisibles dans le PIB
L’auteur
Diane Coyle est professeure Bennett de politique publique à l’Université de Cambridge. Ancienne journaliste économique puis universitaire, elle est notamment l’auteur de “GDP: A Brief but Affectionate History”, une analyse historique de cet indicateur qu’elle qualifie avec ironie d‘“histoire affectueuse”. Cette expertise préalable sur le PIB l’a naturellement conduite vers cette critique plus systémique des outils de mesure économique. Co-directrice du Bennett Institute, elle dirige des recherches sur le progrès et la productivité, tout en conseillant l’Office for National Statistics britannique.
La thèse centrale : une lentille déformante
Coyle soutient que “le cadre qui sous-tend les statistiques économiques actuelles est si obsolète qu’il fonctionne comme une lentille déformante, voire comme des œillères”. Le PIB ne parvient plus à “mesurer le progrès sociétal ni même l’activité économique de façon précise dans une économie dominée par la numérisation, les services et les actifs intangibles”.
L’argument central repose sur une inadéquation temporelle fondamentale. L’économie des années 2020 n’a plus rien à voir avec celle du milieu du XXe siècle, “quand la formalisation de l’économie dans les années 1950 et 1960 s’est faite dans le contexte d’un secteur manufacturier qui tirait la croissance et l’emploi, produisant des biens standardisés”.
Aujourd’hui, “dans un monde de production dématérialisée, de clouds numériques localisés on ne sait où mais utilisés partout, de chaînes d’approvisionnement impliquant des dizaines de pays, et de biens naturels non-tarifés mais critiques, l’utilité du PIB s’amenuise”. Cette mutation structurelle crée un paradoxe statistique : ce qui améliore vraiment la vie des gens peut ne pas compter dans les comptes nationaux, tandis que ce qui nuit à notre avenir collectif peut apparaître comme de la croissance économique.
L’économie invisible : intangibles et temps
L’explosion des intangibles
L’économie numérique est une économie d’intangibles : “données, logiciels, interfaces, marques, réputation, savoir partagé”. Ces “biens” ne s’usent pas à l’usage, se reproduisent à coût marginal quasi-nul, et dépendent plus de l’attention que du capital physique. Pourtant, la comptabilité nationale se concentre encore sur ce qui peut être touché, pesé ou stocké. Cette sous-évaluation des actifs intangibles déforme les décisions d’investissement et rend invisible l’investissement dans la créativité, l’éducation et la recherche.
La production moderne est “de plus en plus intangible en termes de valeur ajoutée économique”, même si les intrants matériels restent omniprésents. Même les entreprises manufacturières qui produisent des biens tangibles, comme les moteurs d’avion et les équipements agricoles, tirent l’essentiel de leurs revenus des services de réparation intégrés à ces biens physiques. De plus, la production est désormais si dispersée géographiquement qu’il devient quasi-impossible de déterminer quelle valeur a été ajoutée à quelle étape de la chaîne d’approvisionnement complexe.
Le temps comme mesure oubliée
Un thème récurrent et puissant traverse le livre : le temps. “Les innovations technologiques et de service font souvent gagner du temps aux producteurs et consommateurs, mais ces gains de bien-être sont invisibles dans le PIB”. Coyle évoque “la substitution du temps des consommateurs pour celui des producteurs (pas seulement les caisses de supermarché, bien que ce soit l’exemple le plus évident), et plus spectaculairement l’essor des biens numériques ‘gratuits’. Comme nous n’avons pas trouvé comment les valoriser, ils n’apparaissent pas dans le cadre conceptuel du PIB”.
Cette omission du temps révèle un angle mort majeur. Quand un service numérique permet de réaliser en quelques clics ce qui prenait des heures auparavant, cette amélioration du bien-être échappe complètement aux statistiques officielles.
Les deux alternatives transformé
La comptabilité de richesse globale
La “comptabilité de richesse globale” (comprehensive wealth) examine “tous les actifs dont une économie a besoin pour continuer à produire la croissance du PIB à l’avenir”. Les “Six Capitaux” , capital physique, naturel, humain, social/institutionnel et connaissance , devraient constituer notre richesse, mais la plupart ne sont pas bien mesurés actuellement.
Cette approche fonctionne selon une logique comptable familière : “On peut concevoir le système de comptabilité nationale et le PIB comme le compte de résultat d’une entreprise. Le temps d’usage peut être vu comme un flux de trésorerie qui surveille les choses au quotidien. Et la pièce manquante, c’est le bilan”. La comptabilité de richesse globale comble ce manque en inventoriant l’ensemble des actifs productifs.
Coyle souligne l’échec majeur du focus sur le PIB qui “ignore ce qui arrive à la richesse, alors que nous devrions prêter beaucoup plus attention à la perte de richesse qui se produit actuellement du fait de l’épuisement de nos ressources naturelles”.
La comptabilité du temps d’usage
Le second cadre proposé, la comptabilité du temps d’usage, “reconnaît que le temps est une contrainte fondamentale dans toute activité économique. Intégrer l’usage du temps dans les Comptes Nationaux pourrait aider à révéler la contribution économique complète du travail non-rémunéré, des soins, et des activités numériques”. Cette approche trouve déjà un écho : le Système de Comptabilité Nationale de 2025 fournit désormais des standards internationaux pour mesurer la production non-marchande des ménages et l’allocation temporelle.
Cette innovation méthodologique permettrait enfin de quantifier l’économie domestique, le bénévolat, et ces activités numériques “gratuites” qui créent de la valeur sans générer de flux monétaires.
Les angles morts : entre idéalisme et pragmatisme
Malgré la pertinence de son diagnostic, Coyle sous-estime plusieurs difficultés pratiques. L’évaluation de formes diverses de capital est extrêmement complexe. “Assigner des ‘prix fictifs’ à la confiance, aux écosystèmes, ou aux risques environnementaux futurs pousse les limites de la faisabilité statistique”. Comment quantifier objectivement la confiance sociale ou la biodiversité sans introduire une subjectivité qui minerait la crédibilité des statistiques ?
Par ailleurs, bien qu’elle explore en profondeur l’économie sous le néolibéralisme, Coyle s’abstient d’examiner “sa force motrice et le bouleversement de son idéologie gouvernante ces dernières années”. Cette omission surprend, car les outils de mesure ne sont jamais neutres politiquement. Réformer la mesure économique sans questionner les rapports de pouvoir qui déterminent ce qui compte peut limiter la portée de la transformation proposée.
L’auteure reste aussi évasive sur les résistances institutionnelles. Les statistiques officielles structurent les politiques publiques, les budgets, et les comparaisons internationales. Qui a intérêt à maintenir le statu quo, et comment surmonter ces résistances ?
Pourquoi le lire
Ce livre s’adresse à un public large : décideurs politiques frustrés par l’inadéquation entre leurs instruments de mesure et les défis contemporains, économistes cherchant à renouveler leur boîte à outils, mais aussi citoyens soucieux de comprendre pourquoi l’économie peut “aller bien” statistiquement tout en générant malaise social et dégradation environnementale.
L’ouvrage constitue “un trésor d’insights à l’intersection de l’économie, des statistiques et de l’éthique” et “mène au début d’une nouvelle conversation”. Coyle évite le piège académique : elle rend accessible des concepts techniques complexes tout en proposant des solutions concrètes.
Sa force réside dans la combinaison d’une critique fouillée du système actuel et de propositions alternatives précises. Contrairement à d’autres critiques du PIB, elle “esquisse un cadre alternatif. Basé sur une comptabilité complète des actifs publics, privés et naturels, et une valorisation fondée sur la façon dont les gens utilisent leur temps, cette nouvelle approche pourrait fournir un meilleur guide pour les politiques et la croissance future”.
Le lecteur trouvera ici non pas un énième pamphlet contre la croissance, mais une feuille de route pratique pour mesurer autrement le progrès. les investissements mondiaux basculent vers l’infrastructure numérique et où l’Europe parie sur l’industrie manufacturière pour retrouver sa souveraineté économique, cette réflexion sur nos instruments de mesure devient cruciale pour comprendre les transformations en cours et leurs implications géopolitiques.
Informations bibliographiques
- Titre : The Measure of Progress: Counting What Really Matters
- Auteur : Diane Coyle
- Éditeur : Princeton University Press
- Date de publication : 2025
- Pages : 344