La productivité américaine bondit de 2,7% en 2025 selon Tyler Cowen, l’économiste qui avait diagnostiqué la “grande stagnation” en 2011. Cette hausse , la plus forte depuis quinze ans , coïncide avec une révision à la baisse de 403 000 postes d’emploi et une croissance du PIB réel de 0,7% au quatrième trimestre. Pour Cowen, ce découplage signe le retour des gains de productivité que l’intelligence artificielle promettait depuis des années.
Treize ans après avoir théorisé l’enlisement de l’innovation américaine, l’économiste de George Mason University fait volte-face. Mais d’autres voix pointent la concentration des gains chez les plateformes technologiques et l’absence de retombées salariales. Le débat porte désormais sur qui capte ces gains de productivité : les entreprises, les travailleurs ou les actionnaires.
L’essentiel
- Tyler Cowen calcule 2,7% de hausse de productivité américaine en 2025, une première depuis 2009
- Les créations d’emploi révisées à la baisse de 403 000 postes, PIB réel en hausse de 0,7% au T4
- La thèse du retournement : l’IA génère enfin des gains mesurables après des années d’investissements
- Les critiques pointent la captation par les plateformes tech et l’absence de gains salariaux
- L’enjeu : déterminer si cette productivité bénéficiera aux travailleurs ou restera concentrée
Cowen inverse sa thèse de la grande stagnation
Tyler Cowen avait frappé les esprits en 2011 avec “The Great Stagnation”, un essai qui diagnostiquait l’enlisement de l’innovation américaine depuis les années 1970. Sa thèse : les États-Unis avaient épuisé les fruits technologiques les plus accessibles et peinaient à retrouver les gains de productivité des Trente Glorieuses.
Aujourd’hui, l’économiste de George Mason University fait amende honorable. Dans une analyse publiée sur son blog Marginal Revolution, il calcule une hausse de productivité de 2,7% pour l’année 2025, soit la progression la plus forte depuis la crise financière de 2009. Ce chiffre s’appuie sur le découplage entre une croissance modérée , 0,7% au quatrième trimestre 2025 , et des créations d’emploi révisées massivement à la baisse.
Le Bureau of Labor Statistics a en effet retranché 403 000 postes aux statistiques d’emploi, suggérant que la croissance économique s’appuie moins sur l’embauche que sur l’efficacité productive. Pour Cowen, cette évolution marque l’aboutissement d’une décennie d’investissements dans l’intelligence artificielle et l’automatisation.
“Nous assistons enfin au paradoxe de Solow inversé”, écrit-il, référence au fameux constat de l’économiste Robert Solow selon lequel “on voit les ordinateurs partout sauf dans les statistiques de productivité”. Cette fois, les gains technologiques se traduiraient concrètement dans les données économiques.
L’IA sort de sa phase d’investissement pur
Cette accélération de la productivité coïncide avec la maturation des outils d’intelligence artificielle dans l’économie réelle. Après des années d’investissements massifs , OpenAI a levé 6,6 milliards de dollars en octobre 2024 , les entreprises américaines intègrent ces technologies dans leurs processus opérationnels.
Les secteurs les plus exposés montrent des signes de transformation. Dans les services financiers, Goldman Sachs rapporte une réduction de 40% du temps consacré aux tâches de conformité réglementaire grâce à l’automatisation. Dans le conseil, McKinsey & Company estime que ses consultants traitent 30% de dossiers supplémentaires avec les mêmes effectifs.
Plus largement, les plateformes technologiques américaines , Meta, Google, Microsoft , affichent des marges bénéficiaires record malgré des investissements colossaux en infrastructure IA. Meta a ainsi dégagé 62,4 milliards de dollars de bénéfice net en 2024 tout en injectant 38 milliards dans ses centres de données et ses modèles linguistiques.
Cette dynamique contraste avec la précarisation croissante observée dans d’autres secteurs de l’économie américaine, où l’automatisation détruit plus d’emplois qu’elle n’en crée. L’écart se creuse entre une élite technologique ultra-productive et une main-d’œuvre dont la valeur ajoutée stagne.
Les gains restent concentrés chez les géants
Cette renaissance de la productivité masque une répartition inégale des bénéfices. Selon les données de la Federal Reserve Bank of San Francisco, les dix plus grandes entreprises technologiques américaines captent 60% des gains de productivité totaux, contre 40% en 2019.
Paul Krugman, prix Nobel d’économie, nuance l’optimisme de Cowen. Dans une tribune du New York Times, il souligne que les salaires médians américains ont progressé de 2,1% en 2024, soit moins que l’inflation résiduelle de 2,4%. Les gains de productivité ne se traduisent pas mécaniquement par des hausses salariales, contrairement aux dynamiques observées dans l’après-guerre.
Cette captation s’explique en partie par la structure monopolistique des industries numériques. Alphabet contrôle 91% des recherches internet mondiales, Amazon 38% du commerce électronique américain, Apple 57% des smartphones haut de gamme. Ces positions dominantes permettent de conserver les gains d’efficacité plutôt que de les partager via la concurrence.
Les entreprises traditionnelles, elles, peinent à répliquer ces performances. Dans l’industrie manufacturière, la productivité progresse de seulement 0,8% selon les données du Bureau of Labor Statistics. L’écart se creuse entre une avant-garde technologique et un tissu économique qui peine à absorber l’innovation.
Le test de la diffusion technologique
L’enjeu central porte désormais sur la capacité de diffusion de ces gains. Historiquement, les révolutions technologiques mettent une génération à irriguer l’ensemble de l’économie. L’électrification a nécessité quarante ans pour transformer l’industrie américaine, l’informatisation trente ans pour redessiner les services.
L’intelligence artificielle suit-elle le même schéma ? Les premiers signes restent mitigés. Contrairement à la Chine qui industrialise massivement les robots humanoïdes, les États-Unis privilégient l’intégration logicielle dans les secteurs à forte valeur ajoutée. Cette approche concentre les bénéfices mais limite leur périmètre.
Les PME américaines, qui emploient 47% de la main-d’œuvre privée, accèdent difficilement aux outils d’IA avancés. Les coûts de formation, d’intégration et de maintenance freinent l’adoption. Seules 23% des entreprises de moins de 500 salariés utilisent des outils d’automatisation, contre 78% des firmes de plus de 5 000 employés selon une étude du MIT Sloan School of Management.
Cette asymétrie reproduit les inégalités observées lors de précédentes transitions. Les gains de productivité bénéficient d’abord aux entreprises les mieux dotées en capital et en compétences, avant de se diffuser progressivement , si les conditions politiques et réglementaires le permettent.
Les politiques de redistribution en question
Face à cette concentration, les économistes débattent des mécanismes de redistribution. Gabriel Zucman, spécialiste des inégalités à Berkeley, propose une taxation progressive des bénéfices liés à l’IA pour financer des investissements publics dans l’éducation et la formation.
D’autres voix, comme celle de Daron Acemoglu au MIT, plaident pour une régulation antitrust renforcée des plateformes technologiques. L’objectif : forcer la concurrence pour que les gains de productivité se traduisent par des baisses de prix ou des améliorations salariales.
L’administration Biden a amorcé cette voie avec des poursuites contre Google et Meta, mais les procédures s’étalent sur des années. En attendant, les géants consolident leurs positions dominantes et internalisent les bénéfices de l’innovation.
Tyler Cowen, lui, mise sur la dynamique naturelle du marché. Dans sa vision, l’accélération de la productivité finira par bénéficier à l’ensemble de l’économie via la création de nouveaux emplois et l’amélioration des services. Cette confiance dans les mécanismes de marché divise les économistes, notamment sur la capacité du capitalisme américain à partager spontanément les fruits de l’innovation.
L’économie post-stagnation prend forme
Si Tyler Cowen a raison, l’économie américaine entre dans une nouvelle phase de son développement. Après quinze ans de croissance molle et de gains de productivité décevants, l’IA pourrait relancer la machine productive américaine. Les chiffres de 2025 suggèrent que cette bascule s’amorce, même si sa durabilité reste à prouver.
L’enjeu dépasse les statistiques économiques. Il porte sur le modèle de développement américain : une croissance tirée par l’innovation technologique peut-elle générer une prospérité partagée, ou renforce-t-elle les inégalités structurelles ? La réponse déterminera si les États-Unis retrouvent un cycle vertueux de croissance inclusive ou s’enfoncent dans une société à deux vitesses.
Les prochains trimestres diront si cette hausse de productivité se confirme et si elle irrigue l’économie réelle. Pour l’instant, Tyler Cowen a au moins eu le mérite d’enterrer sa propre thèse , signe que l’économie américaine garde sa capacité à surprendre ses observateurs.