940 000 apprentis actifs en 2024, un objectif de plus d’un million dès 2027. Les États-Unis organisent un basculement structurel vers l’apprentissage pour répondre aux défis de l’IA et de la réindustrialisation. Cette approche pragmatique peut réduire l’inadéquation formation-emploi mais soulève des questions sur l’équité et l’avenir de l’enseignement supérieur.
En avril 2025, l’administration Trump a fixé un objectif ambitieux : transformer le système de formation professionnelle américain pour soutenir plus d’un million d’apprentis par an. Cette priorité politique intervient dans un contexte de pénurie massive de main-d’œuvre qualifiée et de remise en cause du modèle “college pour tous”.
L’essentiel
- 940 000 apprentis actifs en 2024, objectif d’un million d’ici 2027
- 2,1 millions d’emplois manufacturiers non pourvus attendus en 2030, coût potentiel de 1 000 milliards de dollars
- Taux d’abandon de 65% dans les programmes d’apprentissage
- Salaire moyen de 80 000 dollars pour les diplômés d’apprentissage en 2023
Le pari industriel américain contre la pénurie de main-d’œuvre
Les États-Unis affrontent une crise de compétences sans précédent. Selon Deloitte et le Manufacturing Institute, 2,1 millions d’emplois manufacturiers pourraient rester non pourvus d’ici 2030. Le coût économique de ces postes vacants pourrait atteindre 1 000 milliards de dollars pour la seule année 2030.
Cette pénurie frappe particulièrement les métiers techniques. En 2024, les États-Unis comptaient déjà 447 000 postes vacants dans la construction et 94 000 dans les biens durables. Le Bureau des statistiques du travail projette une pénurie annuelle proche de 500 000 travailleurs qualifiés sur la prochaine décennie.
Le phénomène s’explique par une convergence de facteurs. Plus de 2,7 millions de baby-boomers devraient prendre leur retraite d’ici 2030, creusant encore l’écart de compétences. Parallèlement, les carrières manufacturières modernes souffrent d’un déficit d’image : beaucoup perçoivent encore l’industrie comme un travail manuel pénible, ignorant la nature high-tech et innovante des environnements de production actuels.
Plus de 22% des installations manufacturières américaines fonctionnent en sous-capacité, générant des inefficacités et une hausse des coûts. L’impact économique des postes non pourvus pourrait dépasser 1 000 milliards de dollars d’ici 2030 en raison des pertes de temps de production.
L’apprentissage comme réponse politique bipartisane
Face à cette urgence, l’apprentissage fait l’objet d’un rare consensus politique. Le président Trump a embrassé l’approche apprentissage comme solution aux besoins de main-d’œuvre, poursuivant une stratégie de son prédécesseur Biden. L’administration Biden avait investi plus de 440 millions de dollars pour étendre la capacité du système d’apprentissage, soutenant l’éducation et la formation de plus d’un million d’apprentis à travers le pays.
L’objectif Trump de un million d’apprentis actifs par an représente plus du double des niveaux actuels. Les programmes d’apprentissage enregistrés comptaient environ 940 000 participants en 2024. Ce niveau constitue déjà une augmentation de 80% par rapport à la décennie passée.
Cette croissance s’appuie sur une diversification sectorielle. Si les métiers les plus populaires parmi les apprentis de 2024 restent concentrés dans le BTP — électriciens, plombiers et charpentiers — ils incluent désormais l’informatique et la santé. Chez Accenture, l’apprentissage représente 20% des embauches de niveau débutant aux États-Unis et au Canada depuis trois exercices.
La rentabilité de l’apprentissage défie l’université traditionnelle
Les données économiques plaident en faveur de l’apprentissage. Selon le Department of Labor, les diplômés d’un programme d’apprentissage gagnaient en moyenne 80 000 dollars par an en 2023. Ce salaire moyen dépassait celui des titulaires d’un diplôme associé.
La progression salariale s’avère attractive. Au niveau national, les apprentis enregistrés gagnent un salaire de départ moyen de 20,67 dollars de l’heure selon les dernières données du DOL. Dans les États à coût élevé comme la Californie, New York ou Washington, le taux journalier dépasse souvent 60 dollars de l’heure, ce qui signifie qu’un apprenti de cinquième année peut gagner 45 dollars de l’heure ou plus en formation.
Les employeurs y trouvent également leur compte. Ils observent un retour sur investissement positif grâce à une meilleure rétention des employés et leur capacité à combler les lacunes critiques de main-d’œuvre. L’employeur type connaît un ROI de 44,3% sur les programmes d’apprentissage enregistrés. Les programmes d’apprentissage affichent un taux de rétention d’emploi moyen de 92% après que les apprentis ont terminé le programme.
Cette attractivité économique contraste avec la situation universitaire. Alors que 65% des employeurs avec programmes d’apprentissage rapportent que plus de 70% de leurs apprentis terminent leurs formations, et près de la moitié signalent un taux de réussite supérieur à 90%, les données récentes montrent que jusqu’à 40% des étudiants ne terminent pas l’université, 24% abandonnant avant la fin de leur première année.
Le défi de l’abandon massif
Pourtant, l’apprentissage américain souffre d’un problème majeur : l’abandon. Près de la moitié de tous les apprentis abandonnent avant de terminer leur programme. En 2021, le Department of Labor américain a rapporté que les taux de réussite globaux de l’apprentissage étaient inférieurs à 35%.
Les disparités raciales aggravent le phénomène. Alors que les taux de réussite sont inférieurs à 35% pour tous les groupes raciaux, ils atteignent 33% pour les apprentis blancs mais seulement 24% pour les apprentis noirs.
Sur les quelque 167 000 apprentis qui ont commencé un programme d’apprentissage enregistré en 2017, seulement environ 78 000, soit 46,8%, ont terminé le programme dans les 6 ans. Ce taux de réussite est particulièrement faible compte tenu du délai de mesure généreux, car la plupart des programmes d’apprentissage sont conçus pour être achevés en quatre ans ou moins.
En 2023 seulement, plus de 115 000 apprentis ont quitté leurs programmes avant la fin. D’ici 2030, avec la croissance continue de l’apprentissage, ce nombre pourrait dépasser 175 000 — des milliers d’opportunités manquées pour les apprenants et d’emplois non pourvus pour les employeurs.
Les causes de l’abandon restent multiples. Les parties prenantes soulignent diverses raisons d’annulation, comme le manque de garde d’enfants ou de transport, ainsi que les difficultés financières et autres événements soudains de la vie. Ces raisons ne sont pas exclusives à l’apprentissage : de nombreux autres apprenants post-secondaires font face à des défis similaires.
Les limites d’un système fragmenté
L’ambitieux objectif d’un million d’apprentis se heurte aux réalités institutionnelles. Le bureau a perdu son directeur national et plusieurs chefs de division, et les niveaux de personnel ont diminué d’au maximum 30%. Le site web du bureau national ne liste que trois personnes, toutes désignées comme “par intérim”. “Le Department of Labor, et en particulier l’Office of Apprenticeship, tournent à vide”.
Les défenseurs de l’apprentissage s’inquiètent que le budget proposé par Trump pour l’exercice fiscal 2026 ne reflète pas la vision du décret. La proposition ne promet aucun nouvel investissement significatif dans l’apprentissage et réduit les dépenses de développement de la main-d’œuvre dans l’ensemble. “La main gauche ne sait pas ce que fait la main droite”.
Les coupes budgétaires menacent l’écosystème d’apprentissage. Au moins 30 millions de dollars de financement appropriés par le Congrès l’année dernière n’ont jamais été dépensés et ont expiré. L’absence de financement pour ces groupes a effectivement coupé le pipeline. Boren signale “des licenciements massifs dans le domaine de l’apprentissage”, certaines organisations fermant même leurs portes.
Cette fragilisation institutionnelle intervient au moment où l’éducation traditionnelle fait également face à des interrogations. Comme l’analyse notre récent article sur l’IA dans l’éducation supérieure, l’optimisation de l’acquisition de connaissances par l’intelligence artificielle questionne la valeur ajoutée de l’université traditionnelle.
L’enjeu de l’équité dans un système en expansion
L’objectif d’un million d’apprentis soulève des questions cruciales d’équité. La campagne de Trump contre la “DEI” pourrait s’avérer la plus destructrice pour son objectif d’expansion de l’apprentissage. Alors que les femmes et les minorités comptent parmi ceux les plus susceptibles de bénéficier des apprentissages et d’être intéressés à les poursuivre, l’administration Trump s’engage à les exclure. En conséquence, “un million d’apprentis” sera inatteignable si la moitié de la main-d’œuvre est découragée de participer.
Les données historiques révèlent déjà des déséquilibres marqués. Les femmes représentent un taux de participation annuel moyen de 8,5%. En 2018 et 2019, un peu plus de 10% des apprentis étaient des femmes. Malheureusement, les femmes sont moins bien représentées dans les apprentissages des métiers qualifiés. Sur l’échantillon 2010-2019, seulement 3,5% des apprentis de la construction étaient des femmes.
Cette sous-représentation contraste avec les bénéfices documentés. Grâce à ces efforts, le nombre de femmes dans les apprentissages dépassera bientôt 100 000 pour la première fois. Mais le décret de Trump “Mettre fin aux programmes DEI radicaux et inutiles”, signé le premier jour de son mandat, a conduit à la purge massive de sites web, données et programmes perçus comme promouvant la diversité. L’Office of Apprenticeship a vu la suppression des directives sur l’action positive (“accès refusé”, indique maintenant le site), les réglementations sur l’embauche à égalité des chances (“page en construction”) et même le rapport 2024 sur la Semaine nationale de l’apprentissage.
L’expansion de l’apprentissage risque ainsi de reproduire et d’amplifier les inégalités existantes plutôt que de les corriger. Dans un contexte où les enjeux économiques mondiaux évoluent rapidement, comme le montrent les transformations du commerce Sud-Sud et les stratégies d’indépendance économique, cette limitation de l’accès à la formation qualifiée pourrait affaiblir la compétitivité américaine.
L’objectif d’un million d’apprentis révèle les tensions entre ambition industrielle et équité sociale. Les États-Unis disposent d’un modèle économiquement viable pour former rapidement une main-d’œuvre qualifiée. Mais leur capacité à le déployer massivement dépendra de leur volonté de traiter les causes structurelles de l’abandon et de l’exclusion. Entre pragmatisme économique et justice sociale, l’apprentissage américain cherche encore son équilibre.
Sources : 1. U.S. Department of Education - National Community College Month