Une étude publiée dans Nature en avril 2026 chiffre à 24 % la perte de biodiversité en Afrique subsaharienne. Cette estimation repose sur le jeu de données bii4africa, alimenté par l’expertise de 200 spécialistes pour environ 50 000 espèces de vertébrés terrestres et de plantes vasculaires, sur un continent qui en abrite probablement plusieurs centaines de milliers. Mesurer le déclin est une chose ; savoir si la mesure dit quelque chose de juste sur ce qu’on mesure en est une autre.
L’essentiel
- La perte estimée de 24 % est calculée à partir du jeu de données bii4africa, fondé sur l’expertise de 200 spécialistes pour environ 50 000 espèces de vertébrés terrestres et de plantes vasculaires, une fraction de la diversité réelle du continent.
- En Afrique du Sud, le dispositif de stewardship représente environ 90 % de l’expansion terrestre des aires protégées depuis la promulgation de la loi sur les aires protégées, avec 2,76 millions d’hectares sécurisés sur 469 sites à l’échelle nationale.
- La RDC abrite une part significative de la biodiversité africaine mais est sous-représentée dans les bases de données internationales comme GBIF (Global Biodiversity Information Facility), ce qui peut limiter les informations disponibles pour les politiques de conservation.
- Les investissements et les politiques de conservation tendent à se concentrer là où les données sont disponibles et documentées, plutôt que selon les seules priorités écologiques.
- Renforcer les capacités de collecte locales, notamment dans les régions peu documentées, améliore la fiabilité des métriques mondiales de biodiversité.
Une métrique globale construite sur des données inégalement réparties
Ce biais de sélection opère en amont de tout calcul : les lacunes de données peuvent biaiser les indicateurs selon les régions et les taxons. Les métriques mondiales peuvent être limitées par une représentation inégale des données. Une couverture insuffisante de certains groupes complique l’évaluation de leurs tendances.
Le chiffre de 24 % frappe. Il circule dans les rapports, les discours diplomatiques, les engagements Kunming-Montréal. Mais il faut comprendre ce qu’il mesure : l’abondance relative des espèces évaluées dans leurs habitats, comparée à un état de référence préindustriel. Le calcul intègre des listes régionales de taxons indigènes, des données spatiales sur les usages des terres et des estimations expertes des réponses des espèces.
L’étude mobilise les connaissances de 200 experts pour environ 50 000 espèces de vertébrés terrestres et de plantes vasculaires. C’est considérable comme effort scientifique. C’est insuffisant comme base pour prétendre mesurer la santé écologique d’un continent de 30 millions de km², le plus riche en diversité biologique après les forêts tropicales d’Amérique du Sud. Les estimations scientifiques suggèrent un nombre d’espèces bien plus élevé en Afrique subsaharienne, en comptant les invertébrés, les champignons, et les micro-organismes pour lesquels les données restent limitées.
Les espèces évaluées ne sont pas choisies au hasard. Ce sont les vertébrés, les plantes vasculaires, quelques groupes d’invertébrés emblématiques. Les espèces pour lesquelles des chercheurs ont publié des données, pour lesquelles des institutions ont financé des inventaires. Le biais de sélection est mécanique : on évalue ce qu’on connaît, on connaît ce qu’on a les moyens d’observer.
L’Afrique du Sud porte 90 % de l’expansion des aires protégées
Le South Africa Biodiversity Stewardship Programme illustre ce que la capacité institutionnelle permet. Depuis son lancement, il a enregistré 2,76 millions d’hectares de nouvelles zones protégées sur 469 sites, impliquant des propriétaires privés et des communautés dans la gestion à long terme. L’approche est documentée, les sites géoréférencés, les données versées aux systèmes internationaux.
Le programme explique environ 90 % de l’expansion terrestre des aires protégées enregistrée en Afrique du Sud depuis la promulgation de la loi sud-africaine. Cela ne signifie pas que le reste du continent ne protège rien. Cela signifie que d’autres régions disposent de structures moins développées pour enregistrer et transmettre leurs actions.
Le Botswana, la Namibie, le Kenya ont des systèmes de suivi fonctionnels. Le Mozambique, la RDC, la République centrafricaine travaillent dans des conditions très différentes. Les gardes forestiers y sont souvent peu nombreux, insuffisamment équipés, actifs dans des zones où l’accès physique reste difficile plusieurs mois par an. Signaler une patrouille, encore moins renseigner une base de données internationale, demande une infrastructure que ces pays ne possèdent pas à l’échelle nécessaire.
La RDC : 15 à 20 % de la biodiversité africaine, moins de 2 % des données
La forêt du Congo est le deuxième poumon forestier de la planète. Elle abrite des gorilles, des okapis, des paons du Congo, mais aussi des milliers d’espèces d’arbres, d’insectes et de grenouilles que la science n’a pas encore nommées. La RDC abrite une part considérable de la biodiversité africaine.
Dans le GBIF, la plateforme mondiale qui agrège les données de présence d’espèces, la RDC est sous-représentée comparée à son importance écologique. L’écart entre l’importance écologique et la présence dans les données mondiales n’est pas une abstraction. Il a des conséquences directes sur les modèles de distribution d’espèces, sur le calcul des indices de perte de biodiversité, sur les cartes de priorités de conservation que les bailleurs utilisent pour allouer leurs financements.
Un écosystème absent des données risque d’être mal pris en compte dans les arbitrages. L’étude de Clements et al. montre que les lacunes des données mondiales peuvent limiter les modèles appliqués à l’Afrique et propose une approche fondée sur l’expertise locale. Là où les institutions sont solides, les données existent. Là où elles sont fragiles, les données manquent.
Les investissements et les politiques de conservation tendent à se concentrer là où les données sont disponibles et documentées, plutôt que selon les seules priorités écologiques. Le même biais structurel s’observe dans d’autres domaines environnementaux : les puits carbone mal mesurés sont aussi les puits carbone mal protégés, comme l’illustre la situation des forêts européennes.
Apports de l’étude Clements et al. Malgré ses limites
Il serait inexact de réduire cette étude à ses lacunes. C’est précisément parce que Clements et ses coauteurs ont mobilisé les connaissances de 200 experts que leurs propres analyses peuvent pointer les angles morts. La valeur de ce travail est double : il produit une estimation solide du point de vue méthodologique, et il rend visible l’incertitude qui entoure cette estimation.
La méthodologie de Nature impose une transparence sur les marges d’erreur que les grandes annonces politiques effacent souvent. Quand un rapport du PNUE cite un chiffre de perte de biodiversité, il ne cite généralement pas l’intervalle de confiance ni les espèces absentes du calcul. L’étude de Clements, elle, documente ses propres limites. C’est une rigueur scientifique que les décideurs ont intérêt à lire de près.
L’Afrique subsaharienne a perdu des surfaces forestières, des zones humides, des savanes. Les espèces dont on dispose de données montrent des tendances à la baisse. Le chiffre de 24 % reflète une réalité, même imparfaitement. L’estimation de 24 % comporte des incertitudes et pourrait être affectée par des biais non quantifiés, sans démonstration que ceux-ci conduisent nécessairement à une sous-estimation.
Le monitoring comme infrastructure de conservation
Cette logique fait du monitoring une condition préalable à la protection, et non un outil accessoire. Sans données de présence suffisantes, les modèles de priorisation sont moins fiables, mais d’autres connaissances structurées peuvent contribuer à identifier des priorités. Le renforcement des capacités locales de collecte agit donc en amont de toute décision de conservation : il peut améliorer la prise en compte des écosystèmes dans les arbitrages de conservation.
L’enjeu pratique est clair : renforcer la collecte de données en Afrique centrale et dans les zones les moins couvertes améliore la pertinence de toute stratégie continentale. Ce renforcement prend plusieurs formes concrètes.
Les herbiers et les musées d’histoire naturelle africains sont une ressource sous-exploitée. Des millions de spécimens collectés depuis le XIXe siècle restent non numérisés, stockés dans des institutions en manque de financement. Des programmes de numérisation de masse, financés par des bailleurs internationaux, permettraient d’intégrer plusieurs décennies de données historiques dans le GBIF en quelques années.
Les sciences participatives progressent sur le continent. Des applications de relevés d’espèces fonctionnent au Kenya, en Tanzanie, en Afrique du Sud. Étendre ces outils à des zones moins connectées, former des agents locaux à leur utilisation, constitue un levier à coût modéré par rapport aux grandes expéditions scientifiques traditionnelles.
Des programmes de partenariat entre universités africaines et institutions internationales commencent à produire des inventaires dans des zones jusqu’ici blanches sur les cartes. L’Université de Kinshasa et plusieurs ONG spécialisées travaillent sur des inventaires herpétologiques dans le bassin du Congo, avec un soutien de la Fondation Mohamed bin Zayed pour la conservation des espèces. Ces efforts restent insuffisants en volume, mais ils montrent qu’un modèle décentralisé, ancré dans les capacités locales, fonctionne.
Le South Africa Biodiversity Stewardship Programme lui-même repose sur un principe qui mérite d’être exporté : associer propriétaires privés, communautés locales et autorités publiques dans des accords de gestion formalisés, avec un appui technique de l’État pour la documentation. Ce modèle a transformé la capacité de l’Afrique du Sud à rapporter ses avancées aux systèmes internationaux. Il pourrait inspirer des programmes adaptés dans d’autres contextes.
Calibrer la conservation mondiale sur les bonnes priorités
Le cadre de Kunming-Montréal fixe un objectif de 30 % de surfaces terrestres et marines protégées d’ici 2030. Cet objectif chiffré crée de la pression politique et des engagements mesurables. Il présente une limite structurelle : les pays aux capacités administratives plus développées peuvent mieux enregistrer et rapporter leurs surfaces protégées.
Le chiffre de 90 % décrit la part du stewardship dans l’expansion terrestre des aires protégées en Afrique du Sud, sans permettre de conclure à une concentration continentale des financements. C’est un biais systémique que les institutions comme le GEF (Fonds mondial pour l’environnement) et les grands fonds pour la biodiversité ont commencé à reconnaître. Le Fonds-cadre de Kunming-Montréal prévoit des mécanismes de financement préférentiels pour les pays à faible capacité, mais leur mise en œuvre reste en chantier.
L’étude montre que les lacunes des données contextuelles limitent les évaluations et propose une méthode fondée sur des connaissances locales pour mieux informer les décisions. Plusieurs équipes travaillent sur des méthodes de modélisation bayésienne permettant d’estimer la distribution probable d’espèces dans des zones non échantillonnées, à partir de données issues de zones similaires mieux documentées. Ces estimations ne remplacent pas les données de terrain, mais elles permettent de cartographier les angles morts et de guider les priorités d’inventaire.
À l’horizon 2035, date de révision du cadre mondial de biodiversité, la fiabilité des métriques africaines sera liée aux investissements consentis pour renforcer le monitoring dans les zones peu documentées. Les régions sous-représentées dans les bases mondiales risquent d’être moins bien prises en compte par les politiques fondées sur ces données.
La précision des outils, modèles de distribution, imagerie satellitaire à haute résolution, séquençage environnemental de l’ADN, progresse vite. Ces technologies commencent à atteindre des prix accessibles pour les institutions africaines. Mais la technologie seule ne comble pas un déficit de capacité humaine et institutionnelle. Former des taxonomistes, financer des herbiers, connecter des universités africaines aux réseaux de données mondiales : voilà ce que les analyses actuelles de la biodiversité africaine rendent visible, en creux.
Sources
- Daily Maverick, “From discovery to impact: mapping Africa’s biodiversity” (avril 2026)
- Clements et al., Nature, avril 2026, Étude sur la perte de biodiversité en Afrique subsaharienne (37 000 espèces UICN)
- Global Biodiversity Information Facility (GBIF), données de présence d’espèces africaines
- UICN Liste Rouge, évaluations d’espèces africaines
- South Africa Biodiversity Stewardship Programme, données sur l’expansion des aires protégées (2,76 M ha, 469 sites)
- Mongabay, mars 2026, reportage sur les lacunes de données de biodiversité en Afrique centrale



