En 2025, 3,2 % des offres d’emploi aux EAU exigeaient des compétences liées à l’IA selon PwC, tandis que une part des postes créés était occupée par des expatriés. Les Émirats arabes unis déploient l’IA à une vitesse que peu de pays égalent, mais une part des bénéficiaires vient de l’étranger. Singapour a conduit sa réforme éducative en parallèle du déploiement technologique, ce qui peut influencer la répartition des bénéfices de la transition. Les Émirats peuvent encore modifier cette séquence.

L’essentiel

  • En 2025, 3,2 % des offres d’emploi aux EAU requéraient des compétences IA selon PwC, certains postes étant occupés par des expatriés.
  • PwC indique que les métiers les plus exposés à l’IA requièrent en moyenne 77 nouvelles compétences, signe d’une demande de formation : l’adoption technologique a précédé la réforme éducative.
  • Singapour a conduit formation et déploiement simultanément, son système de formation aux technologies numériques produit des cohortes formées localement entrant sur un marché où ces outils sont déployés.
  • La séquence adoption-formation peut influencer la répartition des gains de productivité entre les nationaux et les talents importés.
  • Un désalignement curriculaire peut conduire une économie à créer des emplois pour lesquels elle ne forme pas sa population active.

84 % d’adoption, mais les gains partent ailleurs

Les Émirats arabes unis ont une stratégie numérique assumée et financée. Le pays a créé en 2017 le premier ministère de l’Intelligence Artificielle au monde, lancé la Stratégie nationale IA 2031, et fait de l’adoption technologique une priorité d’État explicite. Les résultats sont visibles : en 2025, 3,2 % des offres d’emploi exigeaient des compétences IA selon PwC, reflétant une demande technologique croissante.

Le baromètre PwC 2026 constate que les métiers les plus exposés à l’IA requièrent en moyenne 77 nouvelles compétences, indiquant une demande de formation liée à l’adoption technologique. Lors de l’adoption de l’IA, les employeurs déclarent surtout former leur personnel ou acheter des services externes; recruter de nouveaux salariés est une réponse moins fréquente. Une part des postes IA est pourvue par des expatriés. Les gains de productivité sont réels, mais ils rémunèrent des travailleurs qui rentreront chez eux, épargneront dans d’autres devises, et construiront leurs carrières dans d’autres pays.

Ce mécanisme se retrouve dans toutes les économies qui ont adopté une technologie sans synchroniser leur appareil éducatif : des pays africains qui importent des ingénieurs pour leurs infrastructures numériques aux États du Golfe qui ont bâti leur pétrochimie sur une main-d’œuvre quasi intégralement étrangère. L’IA amplifie la tendance.

La leçon singapourienne appliquée aux EAU

Singapour a sensiblement le même niveau d’ambition technologique que les Émirats. Son économie est ouverte, son gouvernement interventionniste, et sa stratégie numérique date de 2014 avec la Smart Nation Initiative. Mais le pays a intégré des contenus numériques et IA dans l’éducation pendant son déploiement technologique, approche que les EAU ont développée différemment.

En 2024, les autorités singapouriennes décrivent un enseignement numériques et IA, avec des modules AI for Fun électifs au secondaire et des formations spécialisées dans le supérieur. Le système singapourien de formation aux technologies numériques, développé en parallèle du déploiement technologique, produit des diplômés intégrant directement le marché du travail. Ce chiffre mesure des jeunes formés localement, entrant sur un marché du travail où les outils qu’ils ont appris sont effectivement déployés.

L’écart entre les deux pays ne tient pas à la richesse, ni à l’ambition, ni à la vitesse d’adoption. Il réside dans le calendrier d’intégration entre déploiement technologique et réforme curriculaire. Singapour associe formation, accompagnement des travailleurs et déploiement technologique. Aux EAU, la stratégie officielle traite conjointement du déploiement de l’IA, du développement des talents et de la formation, sans hiérarchie comparative démontrée.

Le marché du travail émirati face à sa propre logique

Il faut comprendre pourquoi la séquence EAU s’est construite ainsi, et éviter le constat facile. Les Émirats ont une économie structurellement dépendante des expatriés depuis leur décollage des années 1970, la part de travailleurs étrangers étant importante dans la population active. Cette dépendance est antérieure à l’IA, et elle n’a jamais été un obstacle à la croissance. Elle a même été un levier : importer des compétences permet d’accélérer sans attendre la formation locale.

Le problème que pose l’IA est différent de celui que posait la construction de gratte-ciels ou l’exploitation pétrolière. Les postes créés par l’IA sont des postes d’analyse, de supervision, de conception, des postes à haute valeur ajoutée, stables, et qui construisent des carrières. Les postes de construction ou de services à la personne occupés par des expatriés avaient peu d’effet sur la trajectoire professionnelle des nationaux, parce que ces postes n’étaient pas ceux que les nationaux convoitaient. Les postes IA, eux, sont des postes que la politique émirienne d’Emiratisation, visant à accroître l’emploi de citoyens émiratis dans le secteur privé, cherche à ouvrir à sa population, notamment dans des métiers technologiques.

L’Emiratisation fixe des quotas d’emploi local dans le secteur privé. Le programme Nafis, lancé en 2021, verse des subsides aux entreprises qui recrutent des nationaux. Ces mécanismes fonctionnent partiellement : la part des Émiratis dans le secteur privé a progressé depuis 2021. Mais ils butent sur un goulot que les quotas ne résolvent pas : en l’absence de compétences locales suffisantes, le quota risque de devenir une contrainte administrative plutôt qu’un levier de transformation. Les métiers technologiques amplifient ce défi.

L’école, le seul nœud qui ne se délègue pas

Un employeur peut former ses équipes en interne. Des bootcamps et des certificats peuvent combler des lacunes à court terme. Les EAU ont d’ailleurs investi dans ces dispositifs : l’Université Mohamed Bin Zayed pour l’Intelligence Artificielle, inaugurée en 2020 à Abu Dhabi, est la première université au monde entièrement dédiée à l’IA. Elle forme des chercheurs et des ingénieurs de haut niveau. C’est un pari sérieux, et il produira des effets.

Mais une université d’excellence ne peut pas seule résoudre le problème d’échelle entre ses effectifs de formation et la taille du marché du travail. L’écart entre les deux est structurel. Ce qui le comble, ou ne le comble pas, c’est le système d’éducation primaire et secondaire, là où se forment les cohortes entières qui entreront sur le marché du travail dans dix à quinze ans.

Singapour intègre la littératie IA au cursus, aux activités et aux ressources d’autoformation, avec des programmes renforcés dans le primaire et le secondaire. Cette approche met cinq à dix ans à se refléter dans les statistiques d’emploi, mais elle produit des effets à l’échelle d’une population active. L’article sur l’IA en Afrique face au verrou électrique illustrait un obstacle différent mais de même nature : là-bas, l’infrastructure manque avant même que la formation soit en question ; aux EAU, l’infrastructure technologique est présente tandis que les EAU disposent d’une intégration institutionnelle de contenus numériques et d’IA dans la formation initiale, notamment via un cadre national K-12 et des dispositifs antérieurs liés au curriculum.

2030 : deux trajectoires pour une même économie

L’analyse PwC montre une hausse de la demande de compétences IA et un élargissement des compétences requises, sans mesurer le délai entre déploiement et formation.

Une réforme des programmes du secondaire et du supérieur intégrant les outils d’IA dans plusieurs filières, avec certifications reconnues par les employeurs et articulation explicite entre compétences produites par l’éducation et compétences déclarées en tension, aurait le potentiel de modifier la répartition des postes IA entre travailleurs locaux et expatriés. Les gains de productivité commenceraient à s’ancrer dans la population active nationale, et l’Emiratisation deviendrait un résultat naturel plutôt qu’une contrainte administrative.

Un maintien du déploiement technologique sans réforme parallèle de l’éducation risquerait de consolider la dépendance aux expatriés sur les postes les plus qualifiés. Les entreprises l’accepteraient parce qu’elle serait fonctionnelle à court terme. L’économie émirienne financerait dans ce scénario une ascension sociale qui bénéficie partiellement à des travailleurs formés à l’étranger.

Ce second scénario n’est pas une catastrophe économique à court terme. Les EAU resteront une économie dynamique, attractive, bien gérée. Mais il représente un coût d’opportunité considérable pour les générations locales qui entrent sur le marché du travail en 2025-2030 dans une économie saturée d’outils qu’elles n’ont pas appris à maîtriser. La mobilité sociale promise par la Stratégie IA 2031 restera théorique pour une fraction de la population active nationale.

Deux signaux permettront de distinguer les trajectoires avant que les résultats soient visibles. Le premier : l’évolution annuelle de la part des postes IA pourvus par des nationaux dans les organisations qui ont adopté l’IA. Une progression soutenue signalerait que la réforme curriculaire produit ses premiers effets, une stagnation indiquerait que le retard se creuse. Le second : le délai moyen entre l’introduction d’une technologie dans les entreprises et son apparition dans les programmes de formation initiale. Les deux indicateurs sont actuellement mesurables aux EAU et permettront de comparer les trajectoires annuellement.

Ce qu’une institution de veille curriculaire changerait

La difficulté des EAU tient en partie à une absence institutionnelle. Les EAU ont récemment mis en place un dispositif structurel articulant explicitement données éducatives, compétences demandées et besoins des employeurs; la fréquence historique de telles articulations n’est pas établie. Le baromètre PwC comble partiellement ce vide, mais c’est un rapport annuel d’un cabinet de conseil, pas un dispositif de pilotage public.

Plusieurs économies avancées ont créé ce type d’institution. Singapour dispose du SkillsFuture Singapore, qui élabore avec les employeurs et partenaires des cadres de compétences et informations de formation pour répondre aux besoins sectoriels. La France a son réseau des observatoires de branche, imparfaits mais actifs. L’Allemagne articule formation duale et besoins des entreprises depuis des décennies. Ces modèles sont transposables : ils ne requièrent pas une culture particulière, mais une décision politique et un budget.

Une telle institution émirienne aurait un rôle précis : calculer en temps réel l’écart entre les compétences déclarées en tension par les employeurs et les programmes en vigueur dans les lycées et universités, puis déclencher des révisions curriculaires dans un délai contraint. Cette approche existe dans d’autres contextes : l’EdTech Masterplan 2030 de Singapour établit des connexions entre évolution technologique et adaptation des programmes scolaires.

Les Émirats ont montré sur d’autres sujets qu’ils savaient créer des institutions nouvelles rapidement quand la volonté politique était présente : le ministère de l’IA en est l’exemple le plus direct. Appliquer cette même volonté à la formation, domaine moins visible que le déploiement technologique, pourrait influer sur la répartition des bénéfices du déploiement. L’analyse de qui capte les gains d’une transition technologique dans les chaînes de valeur mondiales montre que le bénéfice suit les compétences, les institutions et les décisions politiques qui les produisent.

La séquence comme politique publique

PwC constate une transformation rapide des compétences liées à l’IA. Un écart entre déploiement technologique et formation locale peut accroître le recours aux talents étrangers et orienter une part des gains de productivité vers une main-d’œuvre mobile.

Des économies de taille très différente ont adopté une approche commune : adapter l’école non aux besoins d’aujourd’hui, mais aux outils que les élèves trouveront en arrivant sur le marché du travail dans dix ans. Singapour a développé son enseignement numérique progressivement. L’Estonie a intégré le code et les outils numériques à l’école primaire dès 2012, anticipant les demandes futures du marché du travail et produisant une main-d’œuvre tech dense.

Les EAU disposent des ressources financières, de la volonté politique affichée et d’un territoire assez petit pour conduire une réforme éducative rapidement. Traiter la formation comme un élément structurant du déploiement, plutôt que comme son prolongement naturel, reste la décision à prendre. Articuler explicitement les autorisations de déploiement public de l’IA à la mise en place simultanée de programmes de formation certifiants pour les travailleurs locaux concernés constituerait un signal claro : une définition de ce que signifie adopter l’IA pour l’ensemble d’une économie, et pas seulement pour ses organisations.


Sources

  1. PwC AI Jobs Barometer UAE 2026
  2. Singapore Ministry of Education, EdTech Masterplan 2030 et Smart Nation 2.0 (publications officielles)
  3. Consultancy Middle East, analyse du marché du travail IA dans les EAU, 2026
  4. FMI / Banque mondiale, rapports sur le décalage éducation-emploi dans la région MENA
  5. SkillsFuture Singapore, rapports annuels sur les compétences en tension (skillsfuture.gov.sg)