En novembre 2025, Aramco et la startup française Pasqal ont déployé en Arabie Saoudite le premier ordinateur quantique à atomes neutres de 200 qubits installé sur site dans un pays du Golfe. Ce déploiement est un partenariat industriel local avec un fournisseur français, accompagné d’efforts de localisation technologique. L’incertitude sur la pérennité des accès aux technologies étrangères a conduit plusieurs États à explorer le développement de capacités computationnelles indépendantes.
L’essentiel
- En novembre 2025, Aramco et Pasqal ont déployé un système quantique de 200 qubits à atomes neutres en Arabie Saoudite, le premier du genre au Moyen-Orient installé sur site (sources : Aramco, Pasqal).
- Le NIST américain propose de déprécier après 2030 certains mécanismes classiques de signature et d’établissement de clés à 112 bits de sécurité ; des experts estiment à 28-49 % la probabilité qu’un ordinateur quantique cryptographiquement pertinent existe dans dix ans (source : PostQuantum Inc).
- L’Arabie Saoudite considère l’accès à une infrastructure computationnelle indépendante comme un élément stratégique avant même que l’avantage commercial soit établi.
- La maîtrise du matériel, et pas seulement des algorithmes, s’affirme comme un actif stratégique dans un ordre technologique fragmenté.
Les contrôles à l’exportation créent les souverainetés qu’ils voulaient contenir
Ce mécanisme a une structure propre : plus une puissance dominante renforce ses restrictions, plus elle signale à l’ensemble des États intermédiaires que la dépendance technologique est réversible dans les deux sens. Un partenaire peut devenir une cible sans que les règles du jeu aient changé formellement. L’incertitude sur la durée des accès accordés, et non la restriction elle-même, détermine les comportements. Les États qui en tirent les conséquences les plus rapides sont précisément ceux qui disposent des ressources pour investir dans une alternative, ce qui concentre la fragmentation là où les capacités financières sont suffisantes pour la matérialiser.
Washington présente ces restrictions comme des mesures de sécurité nationale visant notamment les capacités chinoises de semi-conducteurs, de supercalcul et d’IA à usage militaire. L’effet produit est différent. Ces contrôles ont alimenté une préoccupation concernant la vulnérabilité liée à la dépendance technologique, incitant plusieurs États à envisager l’autonomie computationnelle.
L’Arabie Saoudite n’est pas dans la liste noire américaine. Elle achète des F-15, coopère avec le Pentagone, et Aramco est l’une des entreprises les plus intégrées aux marchés financiers occidentaux. Pourtant, Le processeur est installé dans le centre de données d’Aramco à Dhahran et est désormais accessible à distance via une plateforme cloud sécurisée. La logique est celle d’un pétro-État qui a appris, en regardant ce qui s’est passé entre Washington et Pékin, qu’une infrastructure critique hébergée chez autrui peut devenir un levier de pression du jour au lendemain.
Ce raisonnement n’est pas propre au Golfe. Il se retrouve dans les décisions d’infrastructure de l’Inde, des Émirats, de Singapour. Ces contrôles illustrent une préoccupation selon laquelle la dépendance technologique constitue une vulnérabilité.
Pasqal, une technologie française au centre d’un partenariat saoudien
Pasqal est une startup fondée en 2019, issue du laboratoire de physique de l’École Normale Supérieure à Paris. Elle développe des ordinateurs quantiques à atomes neutres, une approche qui se distingue des systèmes à circuits supraconducteurs de Google ou IBM par sa tolérance aux erreurs à température ambiante et sa scalabilité théorique. La société a levé plus de 140 millions d’euros, avec des investisseurs publics français et des fonds du Golfe.
Le partenariat avec Aramco est opérationnel depuis novembre 2025. Un système de 200 qubits fonctionne dans les locaux du géant pétrolier, accessible à ses équipes d’ingénieurs. En mai 2026, Pasqal a ouvert une plateforme commerciale d’accès au calcul quantique en tant que service depuis ce site saoudien, ce que le secteur appelle le « QCaaS », en clair, la location de temps de calcul quantique à des tiers.
Ce modèle crée une chaîne de valeur nouveau. La France fournit la technologie de rupture. L’Arabie Saoudite fournit le sol, l’hébergement et le financement. Le résultat est une infrastructure matérielle localisée en Arabie Saoudite intégrant une technologie européenne. Pour Pasqal, l’accès à des capitaux saoudiens et à un marché régional en croissance accélère un développement que les seuls fonds européens auraient ralenti.
Pour Aramco, l’association avec une startup de premier plan lui évite la dépendance à un fournisseur dominant qui pourrait un jour lui imposer ses conditions.
C’est un arrangement qui rappelle, dans une autre technologie, les logiques décrites dans les débats sur la régulation des humanoïdes : quand les grandes puissances fixent les règles, les acteurs intermédiaires cherchent les espaces qui leur restent.
La menace cryptographique fixe l’horizon des décisions
Le calcul quantique reste, en 2026, une technologie en développement. Les ordinateurs actuels font des calculs utiles dans des domaines précis, simulation moléculaire, optimisation logistique, mais aucun n’a encore cassé un chiffrement industriel. L’urgence de la souveraineté quantique vient donc moins des capacités présentes que d’un horizon conditionnel.
Des experts de la communauté de la sécurité informatique estiment à 28-49 % la probabilité qu’un ordinateur quantique cryptographiquement pertinent soit opérationnel dans les dix prochaines années. Cette probabilité oriente les planificateurs sans constituer une certitude. Le NIST a déjà répondu à cette perspective en proposant de déprécier après le 31 décembre 2030 certains mécanismes classiques de signature et d’établissement de clés offrant 112 bits de sécurité, dans le cadre de la migration vers la cryptographie post-quantique.
Le chiffrement à clé publique sécurise aujourd’hui les transactions bancaires, les communications gouvernementales, les transferts d’actifs numériques. Une infrastructure quantique capable de le briser donnerait à son détenteur une capacité de déchiffrement rétrospective, ce que les spécialistes appellent « récolter maintenant, déchiffrer plus tard » : des données chiffrées sont collectées aujourd’hui pour être lues quand la technologie sera disponible. Des États et des acteurs privés font ce pari depuis plusieurs années.
L’Arabie Saoudite investit dans une infrastructure quantique locale et une capacité nationale, tandis que le système Aramco-Pasqal est présenté comme une offre QCaaS commerciale opérationnelle.
Un modèle de souveraineté qui se passe d’avantage commercial immédiat
Les économistes libéraux sont généralement sceptiques face aux investissements publics dans des technologies dont le retour commercial n’est pas établi. La critique est légitime pour le calcul quantique : les cas d’usage industriels restent étroits, les coûts d’exploitation sont élevés, et le calendrier de la maturité commerciale est incertain.
Mais l’investissement saoudien comporte une dimension stratégique au-delà de la rentabilité commerciale immédiate. Elle construit une position dans une technologie dont elle ne sait pas encore exactement ce qu’elle vaudra, mais dont elle est certaine qu’elle vaudra quelque chose, et que ne pas y être reviendra à dépendre de ceux qui y seront.
Cette logique est cohérente avec la stratégie Vision 2030, qui cherche à diversifier une économie bâtie sur le pétrole en développant des capacités technologiques internes. Le déploiement quantique s’inscrit dans un mouvement plus large : recrutement massif d’ingénieurs, partenariats avec des universités étrangères, création de zones économiques spéciales pour les entreprises technologiques. L’ordinateur quantique de Pasqal est un signal autant qu’un outil.
Ce signal est adressé à plusieurs audiences simultanément. Aux partenaires technologiques potentiels, il dit : nous pouvons héberger et financer, pas seulement acheter. Aux États de la région, il dit : la souveraineté computationnelle est accessible sans passer par Washington ou Pékin. Et en interne, il nourrit un récit de modernisation qui a une valeur politique propre.
La géographie du calcul quantique se fragmente avant de mûrir
Cette fragmentation précoce a une conséquence structurelle souvent sous-estimée : elle oriente le développement technique lui-même. Quand les investissements souverains se multiplient avant la maturité, chaque écosystème tend à optimiser pour ses propres contraintes réglementaires, ses propres partenaires industriels et ses propres cas d’usage prioritaires. Les standards techniques qui émergent de ces trajectoires parallèles deviennent difficiles à aligner ensuite. L’interopérabilité, qui était possible tant que la technologie restait dans les laboratoires, se referme à mesure que les choix d’architecture se solidifient dans des infrastructures déployées.
Le déploiement d’Aramco et Pasqal n’est pas isolé. La Chine a annoncé des investissements massifs dans le calcul quantique depuis 2016 et dispose de plusieurs sites de recherche avancée. L’Union européenne finance le programme Quantum Flagship à hauteur d’un milliard d’euros sur dix ans. Les États-Unis ont adopté le National Quantum Initiative Act et financent plusieurs laboratoires nationaux. L’Inde a lancé son programme National Quantum Mission.
Ce qui frappe dans cette géographie, c’est la simultanéité. Des technologies encore immatures font l’objet d’investissements souverains massifs partout dans le monde en même temps, avant même que leurs applications soient stabilisées. Le calcul quantique suit ainsi le même schéma que les semi-conducteurs il y a quinze ans : la course aux capacités commence quand la technologie est encore dans ses premières années, parce que les acteurs savent que rattraper un retard dans ce domaine sera coûteux ou impossible.
Pour Pasqal, cette fragmentation est une opportunité. La startup française cherche à servir des États qui veulent leur propre infrastructure sans développer leur propre recherche de base. Ce modèle suppose que la technologie européenne reste exportable, ce qui dépend des décisions réglementaires à venir en Europe sur les contrôles à l’exportation des technologies quantiques.
La Commission européenne a commencé à travailler sur un cadre de contrôle des exportations pour les technologies quantiques. Si ce cadre est trop restrictif, il limite la capacité de Pasqal à construire les partenariats qui financent son développement. Si ce cadre est insuffisant, il risque de transférer des capacités vers des États dont les intérêts divergent de ceux de l’Europe. C’est le même arbitrage que Washington a dû faire avec les puces, et qu’il n’a pas résolu sans dommages collatéraux.
Les changements concrets apportés par la plateforme commerciale de mai 2026
Le passage à une plateforme commerciale en mai 2026 mérite attention. Auparavant, le système était utilisé en priorité pour les besoins d’Aramco. L’ouverture à des clients tiers transforme le site saoudien en infrastructure régionale.
Des entreprises, des universités ou des agences gouvernementales du Moyen-Orient peuvent désormais louer du temps de calcul quantique sans avoir à construire leur propre système. Cela crée un écosystème local d’expérimentation : des chercheurs en matériaux, des équipes d’optimisation logistique dans les ports, des ingénieurs financiers peuvent commencer à tester des algorithmes quantiques sur des problèmes réels, sans attendre que la technologie soit mature à l’échelle mondiale.
C’est exactement ce que font les grandes plateformes cloud depuis vingt ans : rendre accessible une infrastructure coûteuse à des utilisateurs qui n’auraient pas pu la financer individuellement. La différence est que cette infrastructure est localisée au centre de données d’Aramco à Dhahran et construite sur une technologie qui n’a pas encore prouvé son avantage commercial à grande échelle.
L’enjeu des prochaines années est de savoir si des cas d’usage réels émergent assez vite pour justifier les investissements et attirer de nouveaux partenaires technologiques. Si les premiers clients de la plateforme trouvent des applications concrètes, une simulation chimique qui économise du temps de développement, une optimisation logistique qui réduit des coûts mesurables, le modèle se consolide. Si les résultats restent abstraits, la pression sur les investissements s’accroîtra.
L’installation a été accompagnée d’un programme structuré et de cas d’usage industriels identifiés, même si leur développement et leur validation restaient en cours. C’est précisément pour cela qu’elle dit quelque chose sur la façon dont les puissances moyennes lisent le monde technologique qui vient.
Sources
- PostQuantum Inc, Quantum Sovereignty: Introduction
- Aramco, Communiqués sur le partenariat avec Pasqal (2025-2026), disponibles sur le site corporate d’Aramco
- MENA 2050.org, Quantum Sovereignty Policy Briefing, octobre 2026
- NIST, Annonces sur la dépréciation des algorithmes de chiffrement à clé publique post-2030, nist.gov
- TechTimes, Couverture du déploiement Pasqal en Arabie Saoudite (novembre 2025)
- Pasqal, Annonce de la plateforme QCaaS commerciale (mai 2026), pasqal.com



