En 2024, le Gini atteint 0,302, son plus haut depuis 1996 [1]. La France franchit pour la première fois la moyenne européenne des inégalités après redistribution, au moment où cette moyenne recule ailleurs dans l’Union [4]. Le pays redistribue déjà plus de 30 % du son PIB en prestations sociales [6]. L’arbitrage de 2027 est là : réviser la fiscalité du capital à la source, ou continuer à compenser un mécanisme que la redistribution ne referme plus.
Un Gini à son plus haut depuis 1996
Le niveau de vie médian atteint 26 740 euros par an en 2024, soit environ 2 228 euros par mois pour une personne seule [1]. Tous les déciles progressent en euros constants. Mais l’indice de Gini augmente pour la deuxième année consécutive [1]. Il gagne 0,005 point et atteint 0,302 [1]. C’est un maximum depuis 1996.
Les 20 % les plus aisés perçoivent 38,8 % de la somme totale des niveaux de vie [1]. Les 20 % les plus modestes en perçoivent 8,4 % [1]. Le rapport entre les deux atteint 4,6 fois, un record absolu de la série [1].
Le niveau de vie moyen des 10 % les plus riches est 7,7 fois plus élevé que celui des 10 % les plus pauvres [1]. Le taux de pauvreté au seuil de 60 % du niveau médian atteint 15,4 % [1]. Le premier décile, niveau de vie plafond des 10 % les plus modestes, atteint 13 970 euros par an et progresse de 1,7 % en euros constants [1].
La pauvreté est une notion relative : est pauvre celui dont le niveau de vie est inférieur à 60 % du médian. Si le médian progresse plus vite que le bas de la distribution, une personne peut statistiquement basculer dans la pauvreté même quand son revenu absolu augmente. Les chiffres de 2024 l’illustrent.
Trente ans de ciseau entre capital et travail
Après deux décennies de diminution entre 1970 et 1990, les inégalités de revenus ont amorcé une réouverture en France au milieu des années 1990 [7]. Le Gini touchait son point bas à 0,272 en 1998 [7].
Le moteur est documenté. La part des revenus avant redistribution perçue par le 1 % des personnes les plus aisées est passée de 6,3 % en 2004 à 7,7 % en 2021 [7]. Ce bond est porté par la forte hausse des revenus du patrimoine. Les dividendes reçus par les ménages ont été multipliés par cinq entre 1996 et 2021 [9].
En haut de l’échelle, l’accélération est plus nette encore. Les foyers du centième de pour cent le plus aisé perçoivent en moyenne 1 030 000 euros selon leurs déclarations fiscales de 2022 [8]. La moyenne pour les autres foyers est de 32 000 euros [8]. Le revenu de ce groupe de tête a progressé de 4,7 % par an entre 2003 et 2022, soit 3,0 % en termes réels [8]. Le reste des foyers a progressé de 2,0 % par an, soit 0,5 % en réel [8].
Les salaires ne progressent qu’à hauteur de 40 % de la productivité, un décrochage que Patrick Artus documente depuis les années 1990 [2]. Le coin fiscal sur le travail figure parmi les plus élevés de l’OCDE, à 47,9 % contre 34,9 % en moyenne [2]. Il pèse sur les revenus du travail et alimente le sentiment que l’effort salarial n’est plus récompensé à sa juste mesure.
La fiscalité du capital a amplifié ce mécanisme. La mise en place du prélèvement forfaitaire unique (PFU) en 2018, qui taxe les revenus du capital à un taux fixe de 30 % au lieu du barème progressif, a conduit à une hausse du revenu disponible des ménages de 1,76 milliard d’euros [3]. Sur ce gain, 79 % sont allés aux 10 % de ménages les plus aisés [3].
En 2024, les revenus des capitaux mobiliers déclarés à l’administration fiscale ont bondi de 32 % [1]. Ce bond est partiellement un effet d’anticipation. La Contribution différentielle sur les hauts revenus (CDHR), entrée en vigueur en 2025, a pu inciter à verser davantage de dividendes en 2024 pour anticiper la nouvelle imposition [1].
La France bascule au-dessus de la moyenne européenne des inégalités
Avant impôts et transferts, la France figure parmi les pays les plus inégalitaires d’Europe [4]. Jusqu’en 2023, la redistribution la ramenait dans la moyenne. Ce n’est plus le cas.
Le Gini après redistribution est passé de 29,7 en 2023 à 30,0 en 2024 en France [4]. Sur la même période, la moyenne de l’Union européenne est passée de 29,6 à 29,4 [4]. La France a creusé l’écart pendant que ses voisins le réduisaient.
Ce résultat tient à une moindre redistribution en 2024 [4]. Les inégalités primaires, avant toute intervention publique, n’ont pas augmenté davantage qu’ailleurs. C’est la machine à redistribuer qui a moins compensé. Pour comparaison, le Gini est de 36,7 au Royaume-Uni et de 39,4 aux États-Unis, des niveaux structurellement plus élevés que la France [5].
La France redistribue pourtant massivement. Les prestations sociales atteignent 932,5 milliards d’euros en 2024, soit plus de 30 % du PIB [6]. C’est une hausse de 4,8 % en euros courants par rapport à 2023, et de 21,5 % par rapport à 2019 [6]. L’effort de redistribution français dépasse la moyenne européenne, et celui de la plupart des grands pays européens, à l’exception de la Belgique [6].
La redistribution après coup ne peut pas compenser un mécanisme primaire qui fabrique des inégalités à la source. Amplifier encore les transferts financerait le symptôme. Elle pèserait davantage sur le travail, précisément l’une des causes du décrochage.
Le patrimoine concentre deux générations d’avance
L’écart est nettement plus marqué sur le patrimoine que sur les revenus. En 2024, les 10 % les plus fortunés détiennent un patrimoine brut supérieur à 857 700 euros [5]. Les 10 % les plus modestes possèdent moins de 5 000 euros [5].
La part de la fortune héritée dans le patrimoine total a presque doublé en cinquante ans [7]. Elle s’élève aujourd’hui à 60 % [7]. Le patrimoine se reçoit davantage qu’il ne se gagne. Le déclin des inégalités amorcé au début du XXe siècle prend fin au milieu des années 1980 ; depuis lors, la concentration reprend [7]. Les hauts patrimoines épargnent et investissent à des taux que les revenus du travail ne permettent pas d’atteindre, un effet amplificateur documenté sur la longue période [7, 9].
L’IA arrive dans un système déjà penché vers le capital
La rupture à venir s’inscrit dans un système déjà incliné.
L’IA est une technologie à usage général : elle va affecter tous les secteurs et modifier l’ensemble des processus de production. L’effet net agrégé sur l’emploi reste incertain, selon la DG Trésor en juin 2026, entre substitution au travail et gains de productivité pouvant stimuler la demande de main-d’œuvre [10].
Les risques sont distribués de manière asymétrique. Dans sa trajectoire actuelle, l’IA automatise prioritairement les tâches de routine et intermédiaires [11]. Elle entraîne une perte nette d’emplois bien rémunérés et stables, sans créer de contrepartie équivalente pour les mêmes travailleurs [11]. Cette dynamique profite d’abord aux hauts salaires et aux détenteurs de capital [11].
L’ampleur est chiffrée dans une estimation publiée en 2026 : si l’IA agentique se déploie largement, plus de 40 % des métiers dépasseraient le seuil où 30 % de leurs tâches sont automatisables [10, 12]. Dans un système où les gains du progrès technique reviennent structurellement au capital, l’IA étend ce mécanisme à des segments jusqu’ici relativement protégés : le travail qualifié intermédiaire [12].
Le progrès technologique ne crée de prospérité partagée qu’à condition que citoyens et institutions pèsent sur ses orientations, comme Daron Acemoglu et Simon Johnson l’ont documenté [11]. Sans intervention délibérée, l’IA prolonge et amplifie le ciseau ouvert depuis trente ans.
Agir sur le mécanisme primaire, pas sur ses effets
La marge pour accroître encore la redistribution monétaire est étroite. Elle est déjà l’une des plus mobilisées d’Europe [6]. Alourdir les prélèvements sur le travail pour financer davantage de transferts aggraverait le mécanisme même que l’on cherche à corriger.
L’arbitrage de 2027 porte sur la fiscalité du capital et des transmissions patrimoniales. Agir sur ce mécanisme impose de traiter la question du PFU, dont 79 % du gain bénéficie aux 10 % les plus aisés [3]. Cela touche aussi les transmissions patrimoniales, dont la concentration a presque doublé en cinquante ans [7]. Un rééquilibrage ouvre la possibilité d’alléger les prélèvements sur les bas et moyens salaires [2, 3]. Il ferme la politique de faveur fiscale aux revenus du capital engagée depuis 2018.
Orienter les soutiens publics vers des technologies qui augmentent les capacités des travailleurs plutôt que de les substituer constitue le second levier [11, 12]. Conditionner ces soutiens à la diffusion des gains de productivité dans les salaires prolonge la logique. Sans cela, l’IA creuse l’écart dans les déciles du milieu, là où la redistribution agit le moins.
Évaluer la performance sociale sur les inégalités avant redistribution constitue le troisième levier institutionnel. La France figure parmi les plus inégalitaires avant impôts et transferts [4]. Elle vient de passer au-dessus de la moyenne européenne après redistribution [4]. Mesurer la performance des politiques publiques sur les inégalités primaires est le seul indicateur qui distingue une société qui réduit les inégalités d’une société qui les recycle à grand coût.
La génération qui entre aujourd’hui sur le marché du travail, et qui va traverser la vague de l’IA, hérite d’un ciseau ouvert depuis trente ans. Continuer à redistribuer un mécanisme qui se reconstitue à la source, ou intervenir dans la mécanique primaire de rémunération du capital et du travail : c’est l’arbitrage que les données de 2024 posent pour 2027.
Sources
[1] INSEE, « Niveau de vie et pauvreté en 2024 », INSEE Première n° 2117, juillet 2026, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/9019316 (consulté le 09/08/2026).
[2] Artus P., 40 ans d’austérité salariale, Odile Jacob, 2020.
[3] INSEE, Sicsic M. & Paquier F., « Effets des réformes 2018 de la fiscalité du capital des ménages », INSEE Document de travail F2020-01, 2020, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/4652339/F2020-01.pdf (consulté le 09/08/2026).
[4] Ecalle F. (FIPECO), « Les inégalités et la redistribution des revenus en 2024 en France et dans l’Union européenne », mars 2026, https ://www.fipeco.fr/commentaire/Les%20inégalités%20et%20la%20redistribution%20des%20revenus%20en%202024%20en%20France%20et%20dans%20l’Union%20européenne (consulté le 09/08/2026).
[5] OCDE, Panorama de la société 2024 : Inégalités de revenu et de patrimoine, https ://www.oecd.org/fr/publications/panorama-de-la-societe-2024 (consulté le 09/08/2026).
[6] DREES, La protection sociale en France et en Europe en 2024 : Résultats des comptes de la protection sociale, édition 2025, décembre 2025, https ://drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications-communique-de-presse/panoramas-de-la-drees/251217-protection-sociale-france-europe-2024 (consulté le 09/08/2026).
[7] Garbinti B. & Goupille-Lebret J., « Inégalités de revenu et de richesse en France : évolutions et liens sur longue période », Économie et Statistique n° 510-511-512, INSEE, 2019, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/4253029 (consulté le 09/08/2026).
[8] DGFiP, « Revenus et patrimoine des foyers les plus aisés en France », DGFiP Analyses n° 08, janvier 2025, https ://www.impots.gouv.fr/dgfip-analyses-revenus-et-patrimoine-des-foyers-les-plus-aises-en-france (consulté le 09/08/2026).
[9] WID, World Inequality Database, données France, https ://wid.world/country/france/ (consulté le 09/08/2026).
[10] DG Trésor, Chopard M., Cotet E., Gantois T., Villani E., « L’intelligence artificielle, quels effets sur l’emploi ? », 30 juin 2026, https ://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2026/06/30/l-intelligence-artificielle-quels-effets-sur-l-emploi (consulté le 09/08/2026).
[11] Acemoglu D. & Johnson S., Power and Progress : Our Thousand-Year Struggle Over Technology and Prosperity, PublicAffairs, 2023.
[12] Arquié A. et al., « The Next Automation Frontier : A Scenario Map of AI Labour Exposure », Coface, 2026, https ://shs.cairn.info/publications-de-axelle-arquie–111394 (consulté le 09/08/2026).
[13] Martinot B., Le travail est la solution : Réconcilier les Français avec le travail, Institut de l’entreprise, 2025.
