Cinq ans après le diplôme, le taux de chômage des participants ayant eu une expérience internationale est indiqué comme inférieur de 23 % à celui des non-mobiles. Le problème tient à ce « ceux qui » : dans plusieurs pays du Sud, notamment la Grèce, le Portugal et l’Espagne, les participants déclarent plus souvent avoir un parent diplômé du supérieur, mais l’Italie constitue une exception nette; et les taux de participation varient considérablement entre régions rurales et zones urbaines développées. Les études documentent des associations favorables entre mobilité internationale et trajectoire professionnelle, mais sa distribution reste inégale selon les régions et les profils socio-économiques.
L’essentiel
- L’étude rapporte un taux de chômage inférieur de 23 % cinq ans après le diplôme, un gain qui figure parmi les plus significatifs documentés en éducation supérieure européenne.
- Les taux de participation varient selon les régions.
- L’inégalité d’accès s’explique en partie par des coûts indirects et des différences dans l’accompagnement à la mobilité selon les établissements.
- La réforme d’accès est faisable par des quotas socio-économiques ou un financement élargi des coûts indirects, mais peu d’États membres ont formellement institutionnalisé ces mesures.
- L’enjeu pour 2030 : savoir si l’Europe choisit d’élargir ce levier ou de le laisser amplifier les écarts de trajectoire qu’il prétend réduire.
Le gain d’emploi : ce qu’il mesure et ses limites
Les études documentent une association avec un taux de chômage inférieur de 23 %, accompagnée d’associations positives avec la mobilité professionnelle future et, dans certains contextes, les revenus, sans démontrer uniformément un effet causal direct sur l’employabilité et la rémunération initiale. Les compétences interculturelles, la maîtrise d’une seconde langue de travail, le réseau tissé pendant le séjour, tout cela se traduit en avantage concret sur le marché du travail.
Mais ce chiffre agrégé masque une dispersion géographique frappante. En Allemagne, une part significative des alumni trouvent un emploi dans un autre pays de l’Union dans les années qui suivent leur retour. En Pologne, une part des anciens participants retournent à un emploi bas-salaire dans leur région d’origine. L’explication tient en partie à la structure du marché du travail local, mais aussi à qui part. Un étudiant allemand issu d’une famille aisée qui effectue six mois à Madrid revient avec un réseau, une langue et une confiance.
Un étudiant polonais rural qui aurait pu faire le même trajet n’est jamais parti.
Les écarts observés après mobilité ne mesurent pas à eux seuls l’effet causal d’Erasmus+ sur les personnes qui y accèdent. Ils ne renseignent pas non plus sur ce qu’il ne fait pas pour ceux qu’il exclut structurellement.
Le mécanisme de captation : des coûts que la bourse ne couvre pas
La bourse Erasmus+ contribue aux frais de voyage et de subsistance, tandis que les frais de scolarité et d’inscription de l’établissement d’accueil sont en principe exonérés; elle ne prévoit pas explicitement de compensation du revenu salarial perdu.
Pour une famille dont les revenus sont modestes, partir un semestre signifie souvent renoncer à un emploi à temps partiel qui finance les études. La bourse compense le coût de vie différentiel, pas ce renoncement. Le programme crée des barrières d’accès différentes selon la capacité des familles à financer les frais indirects de la mobilité.
Cette mécanique crée une captation de fait : les places bénéficient de manière disproportionnée aux candidats dont les familles peuvent financer les frais indirects de la mobilité. Le filtre est invisible, mais il est systématique.
Cette dynamique n’est pas propre à Erasmus+. Elle reproduit ce qu’on observe dans d’autres dispositifs de mobilité et de formation avancée à travers l’Europe : les ressources publiques consacrées à l’éducation supérieure bénéficient d’abord à ceux qui ont déjà les moyens d’y accéder, et les programmes les plus efficaces ne font souvent qu’amplifier des trajectoires déjà favorables.
L’ambition institutionnalisée et ses angles morts
Rutger Bregman, dans ses travaux sur la mobilisation des talents vers les grands problèmes collectifs, illustre une tension que le cas Erasmus+ rend concrète : institutionnaliser l’ambition morale sans reproduire les hiérarchies existantes. Sa « School for Moral Ambition », qui réunit plus de 10 000 membres dans une centaine de pays, part du constat que les esprits les plus capables sont trop souvent orientés vers des carrières lucratives plutôt que vers des fins collectives. L’objectif est de réorienter les vocations sans que l’institution chargée de le faire ne devienne elle-même un filtre de classe.
Erasmus+ est exactement ce test grandeur nature. Le programme est un succès d’ingénierie institutionnelle : trente-cinq ans d’existence, des millions de participants, des associations favorables avec l’emploi, une contribution mesurable à la construction d’une identité européenne commune. Des inégalités d’accès persistent malgré l’objectif d’inclusion du programme, mais leur reproduction causale par Erasmus+ à l’échelle générale n’est pas établie. Erasmus+ demeure confronté à des obstacles d’accès, mais il finance aussi des mesures d’inclusion et accueille des participants ayant moins d’opportunités.
La lecture concurrente est celle de Philippe Aghion, dont les travaux sur la croissance schumpétérienne insistent sur l’importance des institutions éducatives pour générer de l’innovation. Aghion montrerait que le gain collectif d’Erasmus+ dépasse le gain individuel : les alumni forment des réseaux transnationaux qui accélèrent la diffusion des idées, stimulent la mobilité des chercheurs, et contribuent à la compétitivité de l’économie européenne dans son ensemble. Dans cette lecture, le programme est d’abord un investissement dans le capital humain européen, et son efficacité globale justifie son existence indépendamment de sa distribution.
Ces deux lectures coexistent sans s’annuler. La première porte sur l’efficacité du programme pour ses bénéficiaires directs ; les données montrent qu’il tient ses promesses. La seconde porte sur sa portée réelle au regard de ses objectifs déclarés.
Pas encore, si l’objectif déclaré inclut la cohésion sociale européenne.
Pologne rurale contre Allemagne : deux programmes dans un seul
Les structures de cursus et de gestion de la mobilité contribuent aux écarts de participation, mais il n’est pas établi qu’elles prédominent indépendamment du talent et de la motivation. Les établissements d’enseignement supérieur allemands disposent de services de mobilité étoffés, de partenariats universitaires anciens et d’équipes dédiées à la préparation des candidatures Erasmus+. Dans une université de province polonaise, cet accompagnement n’existe souvent pas, ou se limite à un courriel annuel rappelant que le programme est ouvert.
La préparation à la mobilité est elle-même inégalement distribuée. Savoir comment candidater, quels établissements partenaires offrent les meilleures conditions, comment négocier la reconnaissance des crédits à son retour, tout cela s’apprend, et cela s’apprend mieux dans les établissements qui ont l’habitude d’envoyer des étudiants à l’étranger. Les établissements qui en ont l’habitude sont, sans surprise, ceux dont les étudiants partent le plus.
Les taux de participation à Erasmus+ varient selon les caractéristiques des établissements.
Les exigences d’une réforme de l’accès et les raisons de son retard
Les pistes de réforme sont connues et incluent des quotas socio-économiques ou un financement élargi des coûts indirects, qui pourraient modifier la distribution. L’élargissement du financement aux coûts indirects est régulièrement proposé comme moyen de réduire les barrières d’accès pour les familles à faible revenu.
Créer des antennes de préparation à la mobilité dans les zones rurales à faible participation est plus complexe à financer mais techniquement simple : des conseillers mobilité adossés aux lycées et aux IUT existants, qui commencent à travailler avec les étudiants avant leur entrée dans l’enseignement supérieur, avant que l’écart de candidature ne se creuse.
Ces réformes tardent parce qu’elles obligent les États membres à politiser une décision aujourd’hui traitée comme technique. Instaurer des quotas socio-économiques dans un programme universitaire ouvre le débat sur la sélection, la méritocratie et le sens de l’égalité des chances dans l’enseignement supérieur. Ce débat est politiquement coûteux, notamment dans les pays où les participants aux profils favorisés disposent d’un poids électoral significatif par leurs familles.
L’élargissement du financement aux coûts indirects est plus simple à défendre politiquement, mais il se heurte à la question budgétaire. Dans un contexte où la dette publique comprime les marges de manœuvre sur les dépenses d’investissement dans plusieurs États membres, abonder le budget Erasmus+ pour couvrir des coûts indirects élargis suppose un arbitrage que peu de gouvernements ont fait.
Deux trajectoires pour 2030 : levier ou miroir des inégalités
L’horizon 2030 ouvre deux scénarios distincts, dont les données actuelles permettent d’identifier les signaux d’alerte.
Dans le premier, la Commission européenne conditionne une partie de l’enveloppe Erasmus+ aux résultats de participation des établissements partenaires par décile de revenu familial. Les États membres qui affichent des écarts de participation supérieurs à un seuil défini perdent une fraction de leur allocation ou doivent financer des mesures correctives. Ce mécanisme, comparable aux conditions de performance appliquées aux fonds structurels, existe déjà dans d’autres programmes européens. Appliqué à Erasmus+, il créerait une pression institutionnelle sur les établissements pour développer les antennes de préparation et financer les coûts indirects. L’écart entre zones rurales et urbaines se réduirait progressivement, et le gain d’emploi documenté deviendrait un levier de mobilité sociale élargie, atteignant des profils qui en ont le plus besoin.
Dans le second, les réformes d’accès tardent à être institutionnalisées avant le prochain cadre financier pluriannuel. Le programme continue de croître en volume, davantage d’étudiants, davantage de pays partenaires, mais la composition du programme évolue lentement quant aux participants ayant moins d’opportunités. Les inégalités d’accès selon le profil socio-économique persistent dans certaines régions. Les établissements mieux dotés tendent à développer des services de mobilité plus complets, tandis que les autres restent en retrait, ce qui creuse les écarts de participation. Erasmus+ continue de documenter des associations favorables avec l’emploi, mais les écarts de participation selon l’origine géographique et sociale pourraient amplifier les inégalités de trajectoire professionnelle, à l’inverse de son objectif déclaré de cohésion.
Les signaux qui permettront de distinguer les deux trajectoires sont lisibles dès maintenant : l’évolution du taux de participation par décile de revenu familial dans les pays à faible participation documentée, et l’écart de taux d’emploi post-Erasmus+ entre alumni issus de zones rurales et urbaines mesuré trois ans après la mobilité. Si ces données commencent à converger avant 2027, c’est que les réformes produisent un effet. Si l’écart reste stable ou s’élargit, le programme s’est enfoncé dans sa trajectoire élitiste.
Les données de Nature sur la mobilité intergénérationnelle en Europe soulèvent une question précise : un instrument public peut-il être simultanément efficace pour ses bénéficiaires et structurellement inégalitaire dans son accès sans contredire ses propres objectifs. La réponse est affirmative sur le court terme. À plus long terme, un programme censé renforcer la cohésion européenne ne peut ignorer les inégalités dans son accès sans risquer de compromettre sa légitimité politique.
Sources
- Nature, « Intergenerational Mobility Fosters Innovation in Europe », EurekAlert, 2026
- Commission européenne, Education & Training Monitor 2025 (rapport annuel, sans lien direct garanti)
- Cedefop, rapport 2025 sur la mobilité et les compétences en Europe (sans lien direct garanti)



