Dans plusieurs pays d’Amérique latine, les intérêts de la dette absorbent une part significative des ressources publiques. Les données du FMI situent la dette brute régionale autour de 56 % du PIB en 2015 et 71 % dans les années récentes. Un nombre croissant de pays ont vu ce ratio progresser entre 2019 et 2025. Le continent n’est pas seul : l’Italie et plusieurs États africains suivent la même trajectoire.
L’essentiel
- En Amérique latine, les données du FMI situent la dette brute régionale autour de 56 % du PIB en 2015 et 71 % dans les années récentes.
- Dans plusieurs pays de la région, le service de la dette absorbe une part significative des ressources consacrées à la santé, l’éducation et le climat.
- Le mécanisme est auto-renforçant : moins on investit dans l’humain et la croissance, plus la dette pèse sur un PIB qui stagne.
- Sortir de cette trappe sans sacrifier le secteur social suppose, dans certains cas de dette insoutenable, des restructurations préalables que peu de gouvernements ont le capital politique d’engager. D’autres pays peuvent restaurer leur soutenabilité par un financement concessionnel ou d’autres mesures, au cas par cas.
- Des marges de manœuvre existent : l’administration fiscale, la sélection des dépenses et certains mécanismes de conversion de dette en investissement permettent d’ouvrir de l’espace budgétaire sans attendre.
La dette au détriment du budget social
Tout commence par une mécanique simple. Un État emprunte pour financer ses dépenses courantes, sa dette grossit, les taux d’intérêt montent avec le risque perçu, et les intérêts finissent par absorber une part croissante des recettes fiscales. Ce qui reste pour construire une école ou financer un vaccin se réduit chaque année un peu plus. Les économistes appellent ça une trappe d’endettement. La région présente des vulnérabilités de dette, mais le différentiel intérêt-croissance régional projeté pour 2022-2025 était légèrement favorable.
La région est l’une des plus inégales au monde. Elle a besoin d’investissement public massif dans l’éducation, la santé et les infrastructures pour sortir d’un modèle de croissance fondé sur les matières premières. Mais ses finances publiques, fragilisées par les crises successives de 2015-2016, puis par la pandémie de 2020, puis par le choc des taux de 2022-2023, ont des capacités limitées et contraintes par les intérêts. Le ratio dette/PIB a progressé dans un nombre significatif de pays entre 2019 et 2025. Certains États consacrent une part croissante de leurs ressources au service de la dette.
La hausse du service de la dette réduit l’espace budgétaire disponible pour l’éducation, la santé et l’investissement climatique, toutes choses égales . Ce choix budgétaire résulte de contraintes structurelles que peu de dirigeants assument ouvertement. La dette allonge les délais et réduit les marges disponibles pour le développement humain.
Un piège qui se referme plus vite qu’il ne s’est ouvert
L’Amérique latine n’a pas toujours été dans cette situation. Dans les années 2000, la région avait réduit son endettement, profité du supercycle des matières premières et dégagé des marges budgétaires réelles. Le Brésil, la Colombie, le Pérou avaient consolidé leurs finances. Certains économistes parlaient alors d’un “moment latino-américain”.
La période 2015-2025 a remis en question plusieurs de ces acquis. La chute des prix du pétrole et du cuivre a frappé les budgets des États exportateurs. Le Venezuela a connu une grave instabilité politique et économique. L’Argentine a enchaîné les programmes du FMI sans stabiliser sa trajectoire fiscale. La pandémie a forcé des dépenses d’urgence partout, financées par la dette.
Puis la Réserve fédérale américaine a relevé ses taux à son rythme le plus rapide depuis près de trente ans en juillet 2022. Cette hausse peut renchérir le refinancement en dollars, particulièrement pour les pays ayant des besoins élevés de financement ou des échéances proches.
Le résultat est que plusieurs États qui présentaient des fondamentaux solides en 2019 connaissent une détérioration de leur position budgétaire. Les taux d’intérêt constituent un déterminant important parmi plusieurs facteurs de la dynamique de dette, ce qui accélère l’endettement chez certains pays de la région. Quand le taux d’intérêt implicite sur la dette dépasse le taux de croissance nominale de l’économie, la dette grossit d’elle-même, même si l’État équilibre son budget primaire. Cette situation caractérise un nombre croissant de pays de la région.
Une dynamique partagée bien au-delà de l’Amérique latine
L’Italie présente le même diagnostic à l’échelle européenne. Sa dette publique dépasse 135 % du PIB. Son spread avec l’Allemagne se maintient autour de 130 à 150 points de base, signe que les marchés intègrent une prime de risque structurelle. Les intérêts de la dette italienne absorbent environ 4 % du PIB chaque année, soit davantage que ce que de nombreux pays de même taille consacrent à l’investissement public. L’Italie bénéficie de la solidarité européenne et de la BCE, ce qui lui évite la spirale ouverte.
Mais son espace budgétaire est aussi contraint que celui du Costa Rica ou de l’Équateur : toute dépense supplémentaire doit être financée par une recette supplémentaire ou une coupe ailleurs.
En Afrique subsaharienne, plusieurs États francophones ont franchi des seuils critiques après la pandémie. La Zambie a formellement fait défaut en 2020 et obtenu une restructuration en 2023 dans le cadre du Cadre commun du G20. Le Ghana a suspendu ses paiements en 2022 et négocié une restructuration avec ses créanciers privés. Ces cas montrent que la combinaison d’une dette libellée en devises, d’une dépendance aux matières premières et d’un choc de taux produit les mêmes effets structurels sur plusieurs continents.
La trappe d’endettement frappe les États dont la structure de recettes fiscales est trop étroite, dont la dette est partiellement libellée en devises étrangères et dont la croissance potentielle est insuffisante pour absorber le service de la dette. Ces trois conditions peuvent se retrouver sur n’importe quel continent.
Sortir de la trappe sans sacrifier le social : les voies étroites
La question n’a pas de réponse simple, mais elle a des réponses documentées. Plusieurs pays ont réussi à stabiliser puis à réduire leur dette sans sacrifier l’investissement humain. Les mécanismes qu’ils ont utilisés méritent d’être examinés.
Le premier levier est l’administration fiscale. Dans de nombreux pays latino-américains, l’écart entre les recettes théoriques et les recettes réelles est considérable. La CEPAL estime que l’évasion fiscale et les dépenses fiscales non évaluées représentent plusieurs points de PIB dans des pays comme le Pérou, la Colombie ou le Mexique. L’Uruguay a réduit cet écart de manière significative dans les années 2000-2010 en modernisant son administration et en élargissant l’assiette de l’impôt sur le revenu. L’enjeu porte sur le recouvrement effectif des recettes existantes, non sur la hausse des taux.
C’est politiquement difficile, parce que les bénéficiaires des exemptions fiscales ont souvent les moyens de résister. Mais c’est la voie la moins destructrice pour l’équilibre social.
Le deuxième levier est la conversion de dette en investissement. Des mécanismes comme les debt-for-nature swaps permettent à un État surendetté de négocier avec ses créanciers une réduction de sa dette nominale en échange d’engagements d’investissement dans des programmes environnementaux ou sociaux. L’Équateur et le Gabon ont utilisé ces instruments ces dernières années. La Barbade en a fait un élément central de sa stratégie de restructuration. Ces mécanismes restent modestes en volume : ils ne résolvent pas une crise de dette systémique.
Mais ils ouvrent de l’espace budgétaire ciblé là où l’investissement est le plus nécessaire et signalent aux marchés une discipline nouvelle.
Le troisième levier est la restructuration elle-même. Elle est politiquement coûteuse, économiquement douloureuse à court terme, et long à négocier. Mais quand la trajectoire est insoutenable, la restructuration vaut mieux que l’ajustement brutal par compression des dépenses sociales. La Zambie a mis trois ans à boucler son accord. Le Ghana en est encore à négocier avec ses créanciers privés.
Ces processus sont lents, mais ils montrent que les architectures de restructuration multilatérale, malgré leurs insuffisances, produisent des résultats.
Ce qu’une génération paiera pour une autre
L’endettement public est fondamentalement un choix intergénérationnel. La génération qui contracte la dette en profite. La génération qui paie les intérêts la subit. Et la génération qui hérite d’infrastructures dégradées, d’un système de santé sous-financé et d’un climat non traité paie le triple prix.
En Amérique latine, cette équation est particulièrement tendue. La région vieillit : sa fenêtre démographique, où la population active est maximale par rapport aux dépendants, se referme progressivement selon les projections de la CEPAL. Les pays qui diffèrent l’investissement dans leur capital humain et leur transition énergétique font face à des risques croissants de capacités réduites à mener ces transitions ultérieurement. L’investissement différé coûte plus cher ensuite, quand la population active est plus réduite, les besoins de retraite plus lourds et les effets du changement climatique plus visibles.
La dimension climatique aggrave l’équation. Les pays d’Amérique centrale et des Caraïbes sont parmi les plus exposés aux ouragans, aux sécheresses et à la montée des eaux. L’absence de résilience peut accroître le risque que des catastrophes détériorent les déficits et la dette, mais l’effet varie selon le type de catastrophe, le pays, l’aide reçue et la réponse budgétaire. L’adaptation climatique devient ainsi une condition de la soutenabilité fiscale, et non une dépense optionnelle. Un pays qui ne s’adapte pas paiera deux fois : en reconstruction d’urgence et en perte de capacité fiscale.
D’ici 2035, trois trajectoires sont plausibles pour les pays les plus exposés. La première est l’ajustement par la compression : des coupes dans les dépenses sociales pour dégager un excédent primaire, au prix d’une croissance atone et d’une instabilité politique croissante. C’est la trajectoire par défaut si rien ne change. La deuxième est la restructuration ordonnée, négociée avec les créanciers multilatéraux et privés, assortie d’engagements d’investissement ciblés. Elle exige du capital politique et un cadre multilatéral qui fonctionne.
La troisième est la rupture désordonnée : défauts non anticipés, crises de change, retrait des capitaux étrangers, comme l’Argentine en 2001. Elle produit des coûts sociaux significatifs, en particulier pour les populations les plus vulnérables.
Les signaux qui permettent de distinguer ces trajectoires sont observables. La direction des recettes fiscales sur PIB compte plus que le niveau de dette nominal : un pays qui élargit son assiette fiscale est sur une meilleure trajectoire qu’un pays qui comprime ses dépenses. L’évolution des spreads de crédit à cinq ans donne une lecture du risque perçu par les marchés. Et l’existence ou l’absence de mécanismes de coordination internationale sur la restructuration détermine si les pays en difficulté ont un filet ou une chute libre.
Premières mesures engagées dans certains pays
Tous les pays latino-américains ne sont pas dans la même situation. La différence entre ceux qui s’en sortent mieux et ceux qui s’enfoncent tient souvent à des choix faits dix ans plus tôt.
Le Chili maintient une règle budgétaire structurelle depuis 2001 qui lisse les recettes en fonction du prix du cuivre. Ça ne l’immunise pas contre les chocs, mais ça l’empêche de dépenser en boom ce dont il aurait besoin en crise. La Colombie a adopté une règle similaire. Ces mécanismes de discipline budgétaire contra-cyclique sont simples en principe et difficiles en pratique, parce qu’ils exigent de résister à la pression politique de dépenser quand les recettes sont hautes. Mais les pays qui les ont maintenus entrent dans les crises avec davantage de marges.
Le Costa Rica a engagé une réforme fiscale en 2018, après avoir connu des pressions sur le marché des changes, qui a élargi l’assiette de la TVA et plafonné la croissance des dépenses courantes. Le pays a retrouvé accès au marché international avec une émission d’euro-obligations en mars 2023, soit un peu plus de quatre ans après la réforme, et avait stabilisé son ratio dette/PIB. Il s’agit d’un cas documenté de sortie progressive d’une spirale.
Ces exemples ne sont pas des modèles exportables tels quels. Mais ils montrent que la trappe d’endettement n’est pas une fatalité. Les choix de politique peuvent modifier la trajectoire de dette, laquelle dépend aussi de chocs macroéconomiques et de conditions financières externes. La condition est d’agir avant que la dynamique des intérêts ne rende les marges de manœuvre structurellement impossibles. C’est la fenêtre que plusieurs pays concernés sont en train de laisser se fermer.
La vraie contrainte pour les années qui viennent est moins technique que politique : les réformes qui ouvrent de l’espace budgétaire, administration fiscale, règles de dépense, conversions de dette, sont connues. Le soutien politique insuffisant est un obstacle important à certaines réformes budgétaires, mais sa primauté générale n’est pas démontrée. Le défi est là, pas dans le manuel d’économie.
Sources
- Moneynews, L’Amérique latine face à la dette et à l’ajustement
- Moody’s, Rapports sur les notations souveraines d’Amérique latine 2024-2025
- Agence française de développement (AFD), Analyses macroéconomiques Amérique latine
- CEPAL, Panorama Fiscal de América Latina y el Caribe 2024
- FMI, Fiscal Monitor, éditions 2023 et 2024
- Banque mondiale, Données dette publique Amérique latine et Caraïbes


