Dans les régions où l’eau manque, son accès fait l’objet de règles de gestion. Aqua, roman de Gaspard Kœnig paru le 9 janvier 2026 aux éditions de l’Observatoire, soumet le libéralisme à une épreuve rarement formulée : partager la rareté, non redistribuer l’abondance. De l’Arizona aux aquifères du Moyen-Orient et aux sécheresses répétées du bassin méditerranéen, la pression hydrique est élevée et croissante ; en Afrique, elle concerne particulièrement certains aquifères et régions, sans caractériser uniformément toutes les nappes africaines.
L’essentiel
- Aqua teste la cohérence du libéralisme face à une contrainte écologique non négociable : la rareté physique de l’eau.
- Koenig soutient que la liberté survit à la rareté si l’on invente des droits adaptés plutôt que de planifier l’accès ou d’attendre l’innovation.
- Le roman relie la fiction à des cas réels de stress hydrique aux États-Unis, au Moyen-Orient et en Afrique.
- La thèse centrale pose une question institutionnelle concrète : quels droits et quelles règles pour répartir ce qui manque sans supprimer ce qui reste de liberté.
Koenig, philosophe en quête de contraintes réelles
Gaspard Koenig est philosophe de formation, essayiste libéral et fondateur du think tank GenerationLibre. Il s’est imposé comme l’une des voix les plus cohérentes du libéralisme français contemporain : défenseur de la liberté individuelle, partisan d’un revenu universel de base, sceptique des grandes machineries étatiques. Ses travaux récents, dont La Fin de l’individu (2019) sur l’intelligence artificielle, témoignent d’une inquiétude intellectuelle croissante : les outils forgés au XVIIIe siècle pour penser la liberté résistent mal au monde physique du XXIe siècle.
Aqua prolonge cette interrogation par la fiction. Koenig a participé aux Mardis de la Philo le 30 septembre 2025 selon l’organisateur. Dans une interview, il explique que le roman permet de faire vivre la complexité sociale par des histoires et des personnages. Un essai peut esquiver. Un roman doit montrer ce qui se passe quand l’eau manque vraiment, quand les personnages doivent choisir, quand les institutions sont mises à l’épreuve de cas limites que la théorie préfère ignorer.
La thèse : la liberté dans la rareté exige de nouveaux droits
Le point de départ d’Aqua est simple et brutal : l’eau n’est pas un bien comme les autres. Quand elle manque, l’accès à l’eau peut exiger des règles qui ne reposent pas sur le seul marché. L’ajustement des prix peut ne pas répondre aux besoins immédiats d’accès à l’eau.
Kœnig met en avant une gestion locale et collective de l’eau par les communs, plutôt qu’une planification centralisée ou un marché seul. Le roman avance que la rareté physique non négociable ne détruit pas la liberté, mais oblige à la refonder sur de nouvelles bases institutionnelles. Le roman explore les communs : des personnes concernées qui organisent collectivement la gestion d’une ressource limitée.
C’est une position difficile à tenir. Elle se distingue d’un marché de l’eau non encadré, qui peut favoriser les usagers les plus solvables ; l’accès des autres dépend toutefois des droits fondamentaux, des obligations de service public, des règles environnementales et des mécanismes de recours prévus par le droit. La planification publique peut limiter ou structurer certaines marges d’initiative selon son design institutionnel ; elle ne les supprime pas nécessairement. Kœnig présente les communs comme une troisième modalité de gestion, dans laquelle les usagers délibèrent et prennent collectivement des décisions. Des institutions légères qui organisent sans confisquer.
Le roman met ce cadre à l’épreuve dans des contextes inspirés de crises réelles. Les aquifères du Moyen-Orient, où les États pompent des ressources fossiles sans renouvellement, fournissent une toile de fond à des conflits entre usagers, agriculteurs, villes et États. Les sécheresses américaines du Sud-Ouest, qui ont mis sous tension le droit de l’eau hérité du XIXe siècle, nourrissent des scènes où les personnages se heurtent à des règles devenues absurdes. L’Afrique subsaharienne, où l’accès à l’eau potable reste inégalement distribué, ouvre sur des questions d’équité que le seul marché ne résout pas.
L’eau comme test de cohérence idéologique
Ce qui rend Aqua intellectuellement intéressant dépasse le sujet hydrique. Le roman fonctionne comme un test de résistance appliqué à une famille d’idées.
Chez Locke, l’appropriation originelle repose sur une condition d’abondance relative, laisser assez et d’aussi bonne qualité aux autres, mais il est abusif d’étendre cette idée à tout le libéralisme classique. John Locke fonde le droit de propriété sur le travail appliqué à des ressources disponibles, avec la clause, souvent oubliée, qu’il doit en rester « suffisamment et d’aussi bonne qualité pour autrui ». La rareté peut compliquer l’application de cette clause. Le roman examine l’idée que des innovations résoudraient le problème avant qu’il devienne critique. Kœnig privilégie une réflexion institutionnelle sur la gestion de l’eau.
La confrontation avec d’autres lectures est ici productive. Daron Acemoglu et Simon Johnson, dans Power and Progress (2023), montrent que la direction du progrès technologique n’est jamais neutre : elle dépend de qui décide et à qui profitent les gains. Appliqué à l’eau, ce cadre suggère que les innovations hydriques, désalinisation, agriculture de précision, traitement des eaux usées, n’atteindront pas nécessairement ceux qui en ont le plus besoin si les institutions qui gouvernent leur déploiement restent mal conçues. Koenig et Acemoglu se rejoignent sur un point : la technologie ne dispense pas d’un travail institutionnel sérieux.
Ils divergent toutefois sur l’ampleur de ce travail. Acemoglu et Johnson plaident pour une réorientation active du progrès technologique par la puissance publique, ce qui suppose un État capable d’orienter les marchés et pas seulement de les arbitrer. Kœnig insiste davantage sur l’auto-organisation locale et les communs ; Acemoglu et Johnson défendent une action publique de régulation et d’incitation, tout en refusant eux aussi un État concepteur central de l’innovation. Aqua explore les communs locaux et la gestion décentralisée de l’eau, en dialogue avec les travaux d’Elinor Ostrom. Le roman expose cette différence de méthode et de philosophie sans prétendre la trancher.
La fiction permet ce que l’essai interdit
Koenig a choisi le roman. Dans une interview, il explique que le roman permet de faire vivre la complexité sociale par des histoires et des personnages. Dans un essai, la question de la répartition de l’eau rare peut aussitôt être neutralisée par un principe général. Dans un roman, les personnages doivent choisir, et leurs choix ont des conséquences pour d’autres personnages concrets. La philosophie morale appliquée résiste mieux sous la pression narrative que sous la rigueur académique.
Aqua mobilise cette force. Les scènes de conflit entre usagers, un agriculteur qui pompe pour sauver sa récolte, une ville aval qui voit son niveau baisser, une industrie qui a acheté des droits légaux mais moralement contestables, ne se résolvent pas par une formule. Elles montrent que des règles jugées adaptées en période d’abondance peuvent être mises à l’épreuve en période de rareté, notamment lorsque l’accès à l’eau est limité.
C’est un geste intellectuel rare dans le monde des essayistes libéraux français : tester sa propre pensée plutôt que la défendre. La plupart des débats sur l’écologie et le libéralisme restent au niveau des principes. Koenig descend dans les cas concrets, quitte à trouver que ses propres outils ne suffisent pas toujours.
Un libéralisme qui peut survivre à la rareté, à condition de se réformer
La question prospective qu’Aqua pose est celle du siècle. Les projections disponibles, celles de l’ONU, de l’OCDE et du GIEC, convergent pour indiquer qu’une part croissante de la population mondiale vivra sous stress hydrique d’ici 2040-2050. Les chiffres varient selon les scénarios climatiques, mais la direction est constante. Et la question institutionnelle que Koenig pose dans son roman, comment organiser la liberté dans la rareté, ne restera pas longtemps dans le domaine de la fiction spéculative.
Deux trajectoires se dessinent, sans qu’on puisse aujourd’hui les départager avec certitude.
Dans la première, des sociétés libérales cherchent à inventer des droits à l’eau suffisamment précis pour organiser le partage, suffisamment flexibles pour s’adapter aux conditions locales, suffisamment robustes pour résister aux pressions des acteurs les plus puissants. Des expériences existent déjà : les expériences chilienne et australienne montrent que les marchés de l’eau requièrent des règles de transparence, de contrôle et de protection des intérêts sociaux et environnementaux ; leurs effets distributifs peuvent être inégaux. L’enjeu est moins de savoir si le marché peut allouer l’eau que de savoir qui définit les règles du jeu initial et avec quels objectifs.
Dans la seconde trajectoire, la rareté croissante déborde les capacités institutionnelles existantes. Des différends persistants concernent notamment le Nil et le Jourdain, tandis que l’Asie centrale connaît à la fois des pressions importantes et un renforcement documenté de la coopération transfrontalière. Dans certains contextes, l’absence de transparence, de contrôle et de participation peut faciliter une allocation des ressources défavorable aux groupes les moins puissants. Dans certains systèmes démocratiques, les droits acquis et les règles rigides peuvent rendre l’adaptation plus lente et accroître certains contentieux, sans conduire nécessairement à une paralysie institutionnelle. Ce scénario peut résulter de difficultés à adapter les règles du jeu à de nouvelles contraintes physiques.
Le livre de Koenig défend que le libéralisme n’est pas condamné par la rareté, mais qu’il doit travailler pour s’y adapter. Les régimes de droit de l’eau résultent d’évolutions juridiques successives et varient selon les pays, les eaux concernées et les usages. Les pressions contemporaines de rareté et de concurrence mettent ces régimes à l’épreuve, sans qu’ils aient tous été conçus pour une eau localement abondante. Les adapter sans les supprimer, les compléter sans les noyer dans une planification centralisée, construire des institutions légères capables de tenir sous pression : voilà le chantier que le roman ouvre sans prétendre le clore.
Les signaux à surveiller sont concrets : l’évolution des droits à l’eau dans les États américains du Sud-Ouest, où des décennies de règles héritées du XIXe siècle commencent à être remises en cause par les sécheresses successives ; les expériences de gouvernance locale des aquifères au Maroc, en Espagne et en Inde, où des communs gérés par les usagers produisent des résultats variables mais éclairants ; et les négociations internationales sur les fleuves transfrontaliers, qui testent en conditions réelles la capacité des institutions à dépasser les intérêts nationaux à court terme. Ces questions, que l’on retrouve aussi dans les débats sur la dépendance aux ressources critiques, traversent des domaines bien au-delà de l’eau.
Lire Aqua
Aqua s’adresse à plusieurs types de lecteurs. Ceux qui lisent Koenig essayiste trouveront ici une pensée plus exposée, moins défendue. Ceux qui s’intéressent à l’écologie politique y trouveront un interlocuteur libéral qui ne botte pas en touche vers la technologie ou le marché, mais qui cherche vraiment comment ses valeurs tiennent sous contrainte. Ceux qui travaillent sur la gouvernance de l’eau et des ressources communes y trouveront une mise en forme narrative de questions que la littérature académique traite depuis Ostrom mais que le grand public peine à s’approprier.
Aqua ne fournit pas un plan opérationnel complet, mais il explore la voie des communs et de la délibération locale. C’est peut-être sa force principale : il refuse la conclusion facile. Les institutions que Koenig fait imaginer à ses personnages fonctionnent parfois, échouent d’autres fois, et toujours au prix de compromis que personne ne choisit pleinement. C’est une honnêteté intellectuelle qu’on trouve rarement dans un genre, l’essai fictionnel à thèse, qui tend vers la démonstration plutôt que vers l’exploration.
Dans un débat public où les libéraux ignorent souvent les contraintes physiques et où les écologistes ignorent souvent les contraintes de liberté, Aqua occupe un espace inconfortable et nécessaire. Koenig ne réconcilie pas les deux camps. Il met en regard les contraintes physiques et les enjeux de liberté. Sur ces sujets, qui croisent aussi les débats sur les algorithmes et la gouvernance des communs numériques, la capacité à penser des institutions qui organisent sans confisquer constitue un enjeu parmi d’autres.
Informations bibliographiques - Aqua - Gaspard Koenig - Éditions de l’Observatoire, 2026 (parution : 9 janvier 2026)
Sources
- Gaspard Koenig, Aqua, Presses de la Cité, 2026
- Conférence de Gaspard Koenig, Les Mardis de la Philo, février 2026