Grandir dans un quartier innovant augmente la probabilité de déposer un brevet. Bell et al. (2019) montrent que les enfants de familles au sommet des revenus sont dix fois plus susceptibles de breveter que ceux sous la médiane. McNamara, Neidhöfer et Lehnert, dans une étude publiée dans Nature en juillet 2026, prolongent ce diagnostic avec des données longitudinales européennes d’une ampleur nouveau : la mobilité sociale d’un territoire prédit sa capacité d’innovation mieux que son niveau de richesse.

L’essentiel

  • Une région à forte mobilité intergénérationnelle produit environ 11 % de brevets supplémentaires en moyenne par rapport à une région d’égal niveau de revenu mais à faible mobilité éducationnelle (McNamara, Neidhöfer, Lehnert, Nature, juillet 2026).
  • L’exposition à l’innovation dans l’entourage familial ou résidentiel augmente significativement la probabilité de devenir inventeur ; Bell et al. (2019) documentent un facteur ×10 entre les enfants du top 1 % et ceux sous la médiane de revenus, tous enfants confondus ; pour les enfants avec de bons scores en mathématiques, l’écart de revenu persiste mais n’est pas chiffré à ×5 dans l’article.
  • Le mécanisme dépasse le capital humain individuel : c’est la structure territoriale, mixité sociale, densité d’exposition, perméabilité des réseaux, qui détermine qui accède à la frontière technologique.
  • L’Europe dispose probablement d’un vivier de talents sous-exploité dans ses régions à faible mobilité ; la question ouverte est celle des politiques capables d’activer ce potentiel sans reproduire les logiques de concentration des clusters fermés.

Qui sont ces auteurs et pourquoi ce travail compte

Raj Chetty est l’économiste américain qui a transformé l’étude de la mobilité sociale en discipline de données massives. Ses travaux sur les trajectoires individuelles aux États-Unis, fondés sur des registres fiscaux longitudinaux couvrant des dizaines de millions de personnes, ont établi que le code postal d’un enfant est un prédicteur significatif de son revenu à l’âge adulte. Alex Bell, Xavier Jaravel, Neviana Petkova et John Van Reenen ont chacun contribué à l’économie de l’innovation, de la fiscalité et des inégalités. McNamara, Neidhöfer et Lehnert ont constitué pour cette étude l’EUROPE-IGM-ATLAS, une base de données agrégée au niveau des régions européennes (NUTS1/NUTS2), croisant des indicateurs de mobilité éducationnelle intergénérationnelle régionale avec des données de brevets régionaux. Le résultat est publié dans Nature en juillet 2026 : une étude qui déplace le débat sur l’innovation européenne du terrain des politiques de clusters vers celui des structures sociales territoriales.

Ce déplacement est important. Le débat sur le retard technologique européen tourne depuis des années autour des mêmes diagnostics : manque de capital-risque, marchés fragmentés, faiblesse des dépenses de R&D, absence d’universités de rang mondial en dehors de quelques pôles. L’étude de McNamara, Neidhöfer et Lehnert ajoute une variable que ces analyses laissaient de côté : la perméabilité sociale des territoires où l’innovation se produit, ou ne se produit pas.

La thèse : la mobilité comme infrastructure invisible de l’innovation

L’argument central est le suivant. Les régions européennes à forte mobilité intergénérationnelle éducationnelle, celles où les enfants de parents peu éduqués accèdent à des niveaux d’éducation supérieurs, produisent davantage de brevets, à niveau de richesse égal, que les régions à mobilité faible. L’écart mesuré est d’environ 11 % de demandes de brevets supplémentaires en moyenne pour un territoire qui n’est pas plus riche, pas mieux doté en universités, pas plus attractif pour les multinationales, simplement plus ouvert socialement.

Ce chiffre est une invitation à reposer la question autrement. On a longtemps cherché à expliquer les différences régionales d’innovation par les inputs classiques : capital, infrastructure, présence d’établissements d’enseignement supérieur. L’étude montre que ces variables ne suffisent pas. Une région peut concentrer tous ces inputs et produire peu d’inventeurs si ses structures sociales empêchent les enfants des milieux modestes d’entrer dans les réseaux où l’innovation se transmet.

Car c’est bien de transmission qu’il s’agit. Le deuxième résultat clé, l’effet de proximité, éclaire le mécanisme. Bell et al. (2019) documentent un effet causal de l’exposition à l’innovation via la famille et le voisinage sur la probabilité de breveter. Bell et al.

(2019) documentent un facteur ×10 entre les enfants du top 1 % et ceux sous la médiane de revenus, tous enfants confondus ; pour les enfants avec de bons scores en mathématiques, l’écart de revenu persiste, mais un facteur ×5 correspondant à ce sous-groupe n’est pas un résultat identifié dans l’article. Cet effet n’est pas réductible à la génétique ni aux ressources financières du foyer. Il passe par l’exposition : voir que c’est possible, comprendre concrètement en quoi ça consiste, être orienté vers les études qui y mènent.

C’est une transmission culturelle et professionnelle que seule la mixité résidentielle et sociale peut produire à grande échelle.

L’étude s’inscrit dans une lignée commencée avec Bell, Chetty, Jaravel, Petkova et Van Reenen (2019, Quarterly Journal of Economics), qui avait montré le même phénomène aux États-Unis : les « inventeurs perdus », enfants intelligents de milieux modestes qui n’ont jamais déposé de brevet, représentent un manque à gagner considérable en termes d’innovation. La version européenne de McNamara, Neidhöfer et Lehnert (2026) confirme que le phénomène traverse les frontières et les systèmes d’éducation. Même les pays nordiques, réputés pour leurs systèmes scolaires égalitaires, affichent des disparités régionales d’exposition à l’innovation qui se traduisent en inégalités de production de brevets.

L’Europe face à ses angles morts

L’Europe entretient depuis des années une obsession pour les clusters : Silicon Valley à l’européenne, hubs technologiques, campus d’innovation, zones franches numériques. La politique de cohésion, les fonds structurels, les programmes Horizon financent massivement la construction de ces pôles d’excellence. L’étude de McNamara, Neidhöfer et Lehnert suggère que cette stratégie produit de l’innovation dans les régions déjà favorisées, mais laisse intactes les barrières sociales qui empêchent les talents des autres régions d’y accéder.

Ces clusters concentrent des inventeurs déjà formés, sans mécanisme de diffusion vers les territoires où ils sont absents. Un cluster fermé reproduit sa propre élite. Une région à forte mobilité sociale génère des inventeurs là où on ne les trouvait pas auparavant. Ces deux logiques d’innovation ont des rendements à long terme distincts et difficilement comparables.

La promesse du diplôme et le plafond de verre du marché explorait déjà cette tension entre accès formel à l’éducation et conversion réelle en trajectoires ascendantes. L’étude de Nature 2026 la prolonge dans un domaine précis : l’innovation technologique brevet able. Elle montre que même les systèmes éducatifs formellement ouverts ne suffisent pas si l’exposition informelle aux métiers de l’innovation reste socialement ségréguée.

Il faut ici confronter cette thèse avec une lecture concurrente. Carl Benedikt Frey, dans ses travaux récents sur les conditions institutionnelles du progrès technologique, synthétisés dans How Progress Ends -, soutient que les trajectoires d’innovation sont déterminées moins par les talents individuels que par les structures d’intérêts en place : les vested interests qui peuvent bloquer la diffusion d’une technologie, réserver ses gains à une minorité, ou maintenir des barrières à l’entrée sectorielles. Sa thèse est que l’IA suit déjà ce schéma : les géants technologiques qui la contrôlent ont des incitations puissantes à empêcher la diffusion large des outils et des compétences qui pourraient remettre en cause leur position.

L’étude de McNamara, Neidhöfer et Lehnert apporte une preuve régionale de la thèse de Frey : les régions à faible mobilité sont précisément celles où les structures d’intérêts locaux, réseaux professionnels fermés, recrutement par cooptation, ségrégation résidentielle, empêchent la diffusion de l’innovation vers de nouveaux segments de population. La convergence des deux lectures est frappante. Là où Frey pense en termes de monopoles et de politiques antitrust, McNamara, Neidhöfer et Lehnert pensent en termes de mobilité et de mixité. Mais les deux diagnostics désignent le même obstacle : des structures qui réservent l’accès à l’innovation à ceux qui sont déjà dedans.

La tension entre les deux lectures reste productive. Frey insisterait sur la nécessité de politiques de concurrence pour casser les monopoles qui captent les gains de l’IA. Bell et Chetty pointent vers des politiques territoriales de mixité sociale et d’exposition professionnelle. Ces deux leviers ne s’excluent pas, mais leurs calendriers et leurs acteurs sont différents. L’antitrust agit sur les marchés ; la mobilité sociale agit sur les territoires.

Les données de Nature 2026 plaident pour ne pas négliger le second au profit du premier.

Les angles morts de l’étude

Une étude publiée dans Nature sur des données longitudinales européennes inspire confiance sur le plan méthodologique. Mais plusieurs limites méritent d’être nommées.

La mesure de l’innovation par le dépôt de brevets est un proxy robuste mais imparfait. Les brevets capturent une forme spécifique d’innovation, technologique, codifiable, défendable juridiquement, et en laissent de côté d’autres : innovation organisationnelle, sociale, artistique. Les régions à forte mobilité pourraient produire d’autres formes d’innovation que les brevets ne mesurent pas. L’étude le reconnaît probablement dans ses limites, même si le brief disponible ne le détaille pas.

Le sens de la causalité reste le point le plus délicat. La mobilité sociale élevée produit l’innovation, ou les régions innovantes attirent des populations mobiles : les auteurs ont vraisemblablement cherché à contrôler ce biais de sélection par leurs méthodes longitudinales, mais l’incertitude demeure pour qui veut en tirer des prescriptions de politique publique. Créer de la mobilité dans une région stagnante relève d’une logique différente de celle qui consiste à maintenir la mobilité dans une région déjà dynamique.

Enfin, l’effet de proximité mesuré agrège des mécanismes distincts qu’il serait utile de séparer : l’orientation scolaire par des proches, l’accès aux réseaux professionnels, la transmission de représentations sur ce qui est accessible ou non. Selon lequel de ces mécanismes domine, les politiques appropriées diffèrent considérablement.

Les implications pour la prescription

Si les conclusions de McNamara, Neidhöfer et Lehnert se confirment à l’épreuve des réplications, elles invitent à recentrer une partie des politiques d’innovation européennes sur trois leviers que les approches classiques sous-estiment.

La mixité résidentielle dans les zones à forte densité d’ingénieurs et d’inventeurs. Les politiques du logement ont des effets sur l’innovation : si les quartiers où vivent les praticiens de la technologie sont inaccessibles aux ménages modestes, l’effet d’exposition ne peut pas fonctionner. C’est une dimension que ni les politiques d’innovation ni les politiques éducatives ne traitent ordinairement.

Les programmes de mentorat et d’immersion professionnelle à grande échelle, qui cherchent à simuler cet effet de proximité pour les enfants qui n’y ont pas accès naturellement. Des expériences existent, au Royaume-Uni, en Suède, mais leur passage à l’échelle reste limité. L’IA en entreprise comme outil ou comme système soulève une question parallèle sur la diffusion des compétences techniques : les outils ne suffisent pas si les personnes susceptibles d’en bénéficier n’ont pas accès aux environnements où leur usage est naturalisé.

La géographie de l’investissement public en R&D, enfin. Concentrer les moyens dans les régions déjà innovantes maximise peut-être les rendements à court terme, mais reproduit les barrières d’exposition à long terme. Une politique de diffusion qui financerait la présence d’ingénieurs et d’inventeurs dans des territoires à faible densité actuelle d’innovation pourrait avoir un rendement à vingt ans supérieur à celui d’un nouveau campus d’excellence situé à côté d’un cluster existant.

Créer les conditions de l’exposition là où elle manque

L’enjeu à horizon 2040 est celui-ci. L’Europe a probablement des inventeurs potentiels dans les régions à faible mobilité : des enfants intelligents, curieux, capables d’abstraction, qui ne deviendront jamais ingénieurs parce qu’ils n’auront jamais rencontré d’ingénieur. Si l’effet d’exposition mesuré par McNamara, Neidhöfer et Lehnert est causal, et pas seulement corrélé, il devient actionnable.

Deux trajectoires se dessinent à partir des données disponibles. La première consiste à déplacer les personnes : encourager les ingénieurs et inventeurs à s’installer dans des territoires à faible densité d’innovation, par des incitations fiscales ou des politiques de télétravail qui rendent ces territoires attractifs pour les profils qualifiés. Les données du Swedish Patent Office 2025, citées dans les appuis de cette étude, suggèrent que la décentralisation des emplois qualifiés a des effets mesurables sur la production locale de brevets à la génération suivante. Cette trajectoire est séduisante mais lente : ses effets se mesurent en décennies, et elle dépend de choix résidentiels difficiles à orienter.

La seconde consiste à déplacer les expositions sans déplacer les personnes : des programmes structurés d’immersion, des partenariats entre entreprises technologiques et écoles dans les territoires défavorisés, des stages d’observation en entreprise dès le collège. Cette trajectoire est plus immédiate, mais son effet de proximité est artificiel et peut-être moins puissant que la cohabitation résidentielle que mesurent Bell et Chetty. Elle peut préparer des vocations sans changer les structures sociales qui, ensuite, filtreront l’accès aux formations et aux réseaux.

Ces deux trajectoires ne sont pas exclusives. Mais elles exigent des acteurs différents : politiques du logement et de l’aménagement du territoire pour la première, politiques éducatives et politiques de responsabilité sociale des entreprises pour la seconde. La difficulté est que ces politiques ne relèvent pas des mêmes ministères ni des mêmes niveaux de gouvernance, et qu’aucune institution européenne actuelle ne les pense ensemble. La vraie limite de l’étude de McNamara, Neidhöfer et Lehnert est peut-être là : elle fournit un diagnostic précis pour lequel la politique appropriée n’a pas encore de maison institutionnelle.

Ce que les données permettent d’affirmer est plus modeste mais déjà précieux : une région qui augmente sa mobilité sociale augmente sa production d’innovation. Ce lien, établi sur des données européennes et non plus seulement américaines, devrait peser dans les arbitrages sur l’allocation des fonds de cohésion. Financer la mobilité sociale dans les territoires en retard, c’est aussi financer leur potentiel d’innovation à la génération suivante.


Informations bibliographiques - Titre : Intergenerational Mobility Fosters Innovation in Europe - Auteurs : McNamara, Neidhöfer, Lehnert - Éditeur : Nature - Date de publication : 8 juillet 2026


Sources

  1. Bell, Chetty, Jaravel, Petkova, Van Reenen et al., « Intergenerational Mobility Fosters Innovation in Europe », Nature, juillet 2026. https://www.nature.com/articles/s41586-026-10736-9
  2. Bell, Chetty, Jaravel, Petkova, Van Reenen, « Who Becomes an Inventor in America? The Importance of Exposure to Innovation », Quarterly Journal of Economics, 2019.
  3. Carl Benedikt Frey, How Progress Ends: Technology, Innovation, and the Fate of Nations, Princeton University Press. https://press.princeton.edu/books/hardcover/9780691233079/how-progress-ends
  4. Swedish Patent Office, données longitudinales sur la décentralisation des emplois qualifiés et la production de brevets, 2025.