En Europe post-socialiste, une génération a fait ce qu’on lui demandait, étudier plus longtemps, décrocher des diplômes que leurs parents n’avaient pas, et s’est retrouvée moins mobile que ces mêmes parents. La quatrième vague du Life in Transition Survey (LiTS IV, 2022-23), publiée par l’EBRD (Banque européenne pour la reconstruction et le développement) en collaboration avec la Banque mondiale, documente ce retournement : les cohortes nées entre 1940 et 1960 ont connu une mobilité ascendante dans une part significative des cas ; celles nées entre 1980 et 1990 affichent un ratio inversé. Le diplôme a tenu sa promesse d’accès à l’éducation. Il n’a pas tenu celle d’accès à une meilleure vie.
L’essentiel
- En Europe post-socialiste, les cohortes 1980-1990 sont moins mobiles socialement que celles de 1940-1960, malgré un niveau d’éducation supérieur, selon le CEPR Life in Transition Survey (4e vague).
- Lorsque l’offre de diplômés dépasse la capacité d’absorption du marché du travail, le signal éducatif se dévalue sans que la structure de la demande évolue.
- La surqualification pèse sur les salaires et la valorisation des compétences, selon les travaux sur l’inadéquation verticale en Europe.
- L’écart entre accès à l’éducation et valorisation de l’éducation est institutionnel autant qu’économique : les marchés du travail n’ont pas évolué au même rythme que les systèmes scolaires.
- Des ajustements institutionnels restent à identifier pour reconnecter diplôme et mobilité sans revenir à la sélection par la rareté.
Les cohortes 1940-1960 avaient moins de diplômes et plus de mobilité
Pour comprendre ce retournement, il faut d’abord comprendre pourquoi les générations précédentes ont si bien réussi. Dans les économies post-socialistes, les décennies 1950-1980 ont combiné deux facteurs favorables : une industrialisation rapide qui créait massivement des postes qualifiés, et une population peu diplômée dont chaque niveau d’éducation supplémentaire trouvait preneur immédiatement. Être le premier de sa famille à décrocher un diplôme technique ou universitaire ouvrait des portes réelles, parce que ces portes existaient et que peu de gens y frappaient.
La transition post-1989 a ajouté une deuxième vague. La libéralisation économique a créé de nouveaux secteurs, banque, finance, services, conseil, qui réclamaient des profils qualifiés que les universités peinaient à produire assez vite. Pendant une décennie, l’avance éducative restait un avantage décisif. Les familles qui avaient investi dans l’éducation ont vu leurs enfants franchir rapidement les échelons professionnels. La mobilité ascendante élevée documentée par le LiTS reflète cette fenêtre d’opportunité structurelle : plus de demande que d’offre, dans une économie en mutation rapide.
Il s’agit d’un constat sur la structure des marchés du travail à un moment donné. Lorsque la demande de compétences croît plus vite que l’offre, le diplôme prend de la valeur. Lorsque l’inverse se produit, cette valeur diminue.
L’offre de diplômés dépasse la demande de compétences
Les cohortes 1980-1990 ont grandi dans des systèmes éducatifs qui s’étaient massivement élargis. L’accès à l’université s’est rendre accessible à travers toute l’Europe post-socialiste, les gouvernements investissaient dans l’éducation supérieure comme dans un ascenseur social automatique. Le taux de diplômés du supérieur a progressé dans presque tous ces pays entre 1995 et 2015. Le raisonnement semblait solide : plus de diplômes, plus de mobilité.
Le problème tient à l’autre côté de l’équation. Les marchés du travail de ces économies n’ont pas suivi le même rythme de transformation. Les secteurs à forte valeur ajoutée, technologies, services financiers avancés, industries à haute intensité de connaissance, ont certes progressé, mais pas proportionnellement à l’afflux de diplômés. Le résultat est mécanique : quand chaque employeur peut choisir parmi davantage de candidats diplômés pour un même poste, le diplôme cesse d’être discriminant. Il devient un prérequis, pas un avantage.
Ce phénomène de dévaluation du signal éducatif est documenté dans des contextes variés. Des travaux sur l’inadéquation verticale des compétences, ce que les économistes appellent le surclassement, documentent l’ampleur du gâchis : des travailleurs formés pour des postes qu’ils n’occupent pas, dans des économies qui n’ont pas créé assez de postes à la hauteur de leur formation.
Les économies post-socialistes cumulent souvent cette inadéquation verticale avec une inadéquation horizontale : les spécialités choisies par les étudiants ne correspondent pas aux secteurs en expansion. L’attrait historique du droit, des sciences humaines et des filières généralistes a produit des cohortes de diplômés dont les compétences peinent à s’insérer dans une économie qui réclamait des ingénieurs, des informaticiens, des techniciens de santé. Ce décalage entre formation et marché du travail se retrouve à l’échelle européenne, y compris pour les filières nouvelles liées à l’IA.
Le diplôme comme filet, pas comme tremplin
Ce retournement a une conséquence sociale que les statistiques de mobilité ne capturent qu’imparfaitement : la transformation du rôle subjectif du diplôme. Pour les cohortes 1940-1960, le diplôme était un tremplin. Pour une fraction croissante des cohortes 1980-1990, il est devenu un filet, une protection contre le déclassement plutôt qu’un vecteur d’ascension.
Cette nuance importe pour comprendre pourquoi le problème est difficile à diagnostiquer de l’extérieur. Les taux de chômage des diplômés restent souvent inférieurs à ceux des non-diplômés, ce qui permet de maintenir le discours sur la valeur de l’éducation. Mais le chômage est une mesure binaire. Ce qu’elle rate, c’est la qualité de l’emploi occupé, le décalage entre les compétences acquises et celles mobilisées, et surtout la trajectoire salariale sur dix ans. Un diplômé en sciences sociales qui occupe un poste administratif peu qualifié n’est pas chômeur.
Sa mobilité sociale, elle, reste bloquée.
Le Life in Transition Survey, dans sa quatrième vague, capte cet aspect en comparant non seulement les statuts d’emploi mais les trajectoires intergénérationnelles sur l’ensemble du cycle de vie. C’est ce qui rend ses données particulièrement significatives : elles ne photographient pas un moment mais un mouvement. Et le mouvement, pour les cohortes 1980-1990, va dans la mauvaise direction.
Il faut ajouter une dimension genrée à ce tableau. Les femmes de ces cohortes ont souvent progressé plus vite dans l’accès à l’éducation supérieure que les hommes, un phénomène documenté dans toute l’Europe, y compris dans les filières scientifiques, quand les institutions s’en donnent les moyens. Mais cette progression éducative se heurte plus durement encore aux structures de marché : les emplois très qualifiés dans les économies post-socialistes restent concentrés dans des secteurs à ségrégation horizontale persistante, et les plafonds de verre y absorbent une partie des gains éducatifs.
Ce qui distingue les marchés du travail qui s’adaptent de ceux qui restent rigides
Le phénomène documenté par le LiTS n’est pas universel. Toutes les économies qui ont accru leur taux de diplômés n’ont pas connu ce retournement. La différence tient à la vitesse avec laquelle les marchés du travail ont créé des emplois à forte valeur ajoutée, et aux politiques publiques qui ont soutenu ou entravé cette transformation.
Les économies nordiques offrent un contraste instructif. Danemark, Suède et Finlande ont, eux aussi, massivement augmenté leur taux de diplômés du supérieur. Mais ils ont simultanément investi dans la transformation de leur tissu productif, soutien à l’innovation, reconversion des industries traditionnelles, politiques actives du marché du travail permettant aux travailleurs de se repositionner rapidement. Le résultat : l’inadéquation verticale y reste faible, et la mobilité intergénérationnelle se maintient à des niveaux élevés.
Les économies post-socialistes ont souvent manqué ce second investissement. Après la transition des années 1990, la priorité macroéconomique était la stabilisation. L’élargissement éducatif a suivi les standards européens. Mais la transformation structurelle du marché du travail, diversification vers des secteurs à haute intensité de connaissance, développement des PME innovantes, renforcement des institutions de formation continue, a progressé plus lentement. L’offre éducative et la demande économique se sont dissociées.
Le GEM Report 2026 de l’UNESCO se concentre sur l’accès à l’éducation et l’équité (SDG 4) dans les différentes économies. Des analyses du marché du travail européen identifient cette inadéquation structurelle comme un frein à la productivité dans les économies d’Europe centrale et orientale. Les gains potentiels d’une meilleure allocation des compétences sont substantiels, mais ils supposent des ajustements institutionnels profonds, pas seulement des politiques éducatives.
Reconnecter diplôme et mobilité d’ici 2035 : les chemins possibles
La question posée par les données du LiTS n’est pas de savoir s’il faut former moins. Réduire l’accès à l’éducation supérieure pour restaurer la rareté du signal diplôme serait une réponse anti-progressiste et économiquement absurde : les économies qui ont le plus besoin de compétences ne peuvent pas se permettre de les rationner artificiellement. La question est de savoir comment reconnecter l’offre éducative à une structure de marché qui valorise réellement ces compétences.
Plusieurs leviers sont en cours d’expérimentation en Europe, avec des résultats qui permettent d’esquisser des trajectoires à l’horizon 2035-2040.
Le premier levier est la spécialisation de l’offre éducative. Plusieurs pays d’Europe centrale, Pologne, République tchèque, Hongrie, ont engagé des réformes pour orienter une partie des flux étudiants vers des filières en tension, en créant des incitations financières (bourses différenciées, prêts conditionnels) et en développant des passerelles entre enseignement supérieur et formation professionnelle. Ces réformes sont récentes et leurs effets sur la mobilité ne seront mesurables qu’à l’horizon d’une décennie. Mais les données sur les inadéquations de compétences montrent que le signal commence à fonctionner dans certaines filières techniques.
Le deuxième levier est la politique industrielle de demande. Créer des emplois qualifiés suppose d’attirer ou de développer des activités à forte valeur ajoutée, ce qui suppose à son tour des politiques d’investissement, de recherche, d’attractivité pour les entreprises technologiques. La Pologne a suivi ce chemin avec un relatif succès : son secteur de services aux entreprises et de technologies de l’information a créé plusieurs centaines de milliers d’emplois qualifiés en quinze ans, absorbant une partie du surplus de diplômés. La trajectoire n’est pas généralisable à l’identique, mais elle illustre que la demande de compétences peut être construite, pas seulement attendue.
Le troisième levier est la formation continue et la reconversion. L’autonomie dans les modalités de travail est une dimension de la qualité de l’emploi qui compte pour la rétention des compétences dans les organisations. Mais au niveau macro, la reconversion des travailleurs surqualifiés dans leurs postes actuels vers des fonctions mieux adaptées à leur formation suppose des systèmes de formation continue robustes, et des entreprises prêtes à investir dans la montée en compétences plutôt que de gérer l’inadéquation par le bas des salaires. C’est précisément ce que les économies post-socialistes ont le moins développé.
La fracture numérique ajoute une couche supplémentaire de complexité. Le Life in Transition Survey, dans sa même vague d’enquête, documente que l’accès aux compétences numériques est fortement corrélé à la mobilité dans les économies émergentes. Les cohortes 1980-1990 qui ont pu développer des compétences numériques avancées, indépendamment de leur diplôme initial, ont des trajectoires nettement meilleures que celles cantonnées aux compétences traditionnelles de leur formation. Ce résultat suggère que la reconversion numérique, à condition d’être accessible et de qualité, pourrait partiellement compenser l’inadéquation structurelle initiale.
La trajectoire la moins favorable, à l’horizon 2035-2040, serait celle d’un ajustement par le bas : des économies qui stabilisent leur inadéquation en réduisant les aspirations éducatives, en maintenant des marchés du travail peu dynamiques, et en exportant leurs diplômés vers des économies mieux organisées. Ce scenario de fuite des cerveaux est déjà visible dans certains pays, Roumanie, Bulgarie, où l’émigration des diplômés vers l’Europe occidentale est massive. L’ironie est complète : ces pays ont investi dans des compétences qui bénéficient à d’autres économies.
La trajectoire la plus favorable supposerait une convergence entre réforme de l’offre éducative, politique industrielle active, et investissement dans la formation continue, trois piliers qui demandent chacun des capacités institutionnelles que ces économies construisent encore. L’horizon 2035-2040 est raisonnable pour des ajustements de cette nature, à condition que les signaux politiques aillent dans le bon sens dès aujourd’hui.
Les données obligent à repenser les hypothèses
Le retournement documenté par le LiTS remet en cause une idée simple qui a longtemps orienté les politiques éducatives : l’idée que la massification de l’enseignement supérieur est, en soi, un moteur de mobilité. Elle l’est, sous certaines conditions. Quand la demande de compétences croît au même rythme que l’offre, et quand les institutions du marché du travail permettent aux travailleurs qualifiés d’atteindre des postes à la hauteur de leur formation.
Quand ces conditions ne sont pas réunies, l’expansion éducative crée une inégalité nouvelle : celle entre les diplômés qui trouvent des débouchés correspondant à leur formation et ceux qui, malgré des années d’études, se retrouvent dans des emplois qui n’en demandaient pas autant. Cette inégalité est d’autant plus frustrante qu’elle frappe des personnes qui ont joué le jeu des règles qu’on leur avait données.
La solution passe par la capacité des économies à construire une demande de compétences à la hauteur de leur offre éducative. Il s’agit d’un problème de politique économique et industrielle. Le diagnostic du LiTS situe l’enjeu au niveau des choix d’investissement, de régulation et de politique industrielle permettant à une économie de créer des emplois correspondant au niveau de qualification de ses diplômés.
Sources
- CEPR / Life in Transition Survey, 4e vague, Social mobility and digital divides in emerging economies : https://cepr.org/voxeu/columns/social-mobility-and-digital-divides-emerging-economies-evidence-4th-wave-life
- Eurofound Skills Matching Index, données sur le surclassement et l’inadéquation verticale des compétences en Europe (Eurofound, Dublin)
- UNESCO Global Education Monitoring Report 2026 (UNESCO, Paris)
- McKinsey Global Institute, analyse du marché du travail européen et des inadéquations de compétences, 2025 (McKinsey & Company)