Aux États-Unis, les femmes constituaient 35 % de la main-d’œuvre STEM en 2021, alors qu’elles représentaient environ 49,7 % des titulaires de licences en sciences et ingénierie en 2019. Les écarts observés entre pays résultent de facteurs multiples, au-delà de seules considérations culturelles. Des politiques de diversification économique ont intégré des mesures de formation scientifique et d’accès à l’emploi. Une comparaison régionale rigoureuse requiert des définitions et des sources harmonisées, ainsi que des indicateurs communs sur les diplômées STEM et leur insertion professionnelle.
L’essentiel
- Le Moyen-Orient produit proportionnellement plus de diplômées STEM que les États-Unis ou l’Europe, résultat d’une convergence délibérée entre politiques d’État et stratégies universitaires.
- Les femmes représentent plus de 57 % des diplômées STEM dans la région, contre 34 % aux États-Unis, selon Forbes NewsMag et le Technology Innovation Institute (juin 2026).
- Les programmes Vision 2030 en Arabie saoudite et Nafis aux Émirats ont structuré cette convergence : quotas sectoriels, financement ciblé, partenariats avec les grandes universités.
- L’accès effectif à des carrières STEM reste à mesurer : la mobilité scolaire peut se heurter à un plafond du marché du travail.
- D’ici 2035, l’enjeu sera de déterminer si cet investissement public produit une économie du savoir autonome ou une dépendance durable à l’orientation étatique.
La politique qui a précédé la réussite scolaire
L’Arabie saoudite a lancé Vision 2030 en 2016 avec un objectif explicite : réduire la dépendance aux hydrocarbures en construisant une économie du savoir. Les femmes y figuraient comme levier stratégique, pas comme bénéficiaires collatérales. Nafis est principalement un programme d’émiratisation et de soutien à l’emploi privé des citoyens émiratis, hommes et femmes. Ces politiques se distinguent des approches libérales classiques, qui agissent sur les incitations et les représentations sans toucher à la structure de l’offre éducative.
Ce qui s’est produit ensuite s’apparente à ce que l’économiste Mariana Mazzucato décrit dans The Common Good Economy : un État qui ne se contente pas de corriger des défaillances de marché, mais qui co-crée délibérément un écosystème de valeur avec les universités et les entreprises, orienté vers un objectif de bien commun défini politiquement. Dans le cas du Golfe, cet objectif était la diversification post-pétrolière. La formation STEM s’inscrivait dans des stratégies de diversification économique. Des politiques nationales et universitaires peuvent avoir contribué à certains résultats, mais les sources disponibles ne permettent pas d’attribuer causalement un écart régional à une convergence délibérée entre l’État et les universités. Selon une estimation de l’UNESCO reprise par l’OCDE, les femmes représentaient environ 34 % à 57 % des diplômés STEM selon les pays arabes étudiés.
Il est tentant de chercher une explication culturelle à ce chiffre. Certains observateurs invoquent une tradition d’éducation féminine dans les pays du Golfe, ou la ségrégation scolaire par sexe qui aurait, paradoxalement, produit des environnements d’apprentissage sans compétition masculine. Ces facteurs existent. Aucune série harmonisée avant/après ne démontre que ces facteurs n’avaient pas déjà produit des niveaux élevés dans certains pays. Les données disponibles ne permettent pas d’isoler l’effet respectif des institutions et des facteurs culturels.
Les politiques que les États-Unis n’ont pas mises en place
Pendant le même temps, les États-Unis ont multiplié les initiatives pour féminiser les STEM : programmes fédéraux, fondations privées, campagnes de sensibilisation, partenariats université-entreprise. Selon la NSF, les femmes sont passées de 32 % de la main-d’œuvre STEM américaine en 2010 à 34 % en 2019, puis 35 % en 2021.
Une lecture libérale classique, celle que défendraient Tyler Cowen ou Luigi Zingales, attribue une part de l’écart aux préférences individuelles d’orientation, ce qui n’est pas sans fondement. Les trajectoires professionnelles dans les STEM aux États-Unis varient selon les disciplines et les conditions d’emploi. Les conditions du marché du travail et l’offre éducative doivent être analysées séparément.
L’explication plus convaincante est structurelle. Les politiques américaines ont inclus des interventions éducatives et institutionnelles ; leur efficacité et leur portée peuvent être débattues, mais elles ne se limitent pas aux représentations. Les politiques américaines ont abordé l’orientation des femmes vers les STEM et certaines conditions d’études et d’emploi, avec des effets qui varient selon les dispositifs. Des interventions directes de l’État existent dans la formation et l’emploi, mais la description d’une politique régionale uniforme et explicitement féminisée est excessive.
C’est la différence entre un État qui crée des conditions et un État qui co-crée un écosystème. Le premier laisse le marché décider du reste. Le second structure le marché autour d’un objectif. La tension entre ces deux logiques traverse le débat sur l’industrie et la formation dans toutes les grandes économies. On en retrouve une version dans la façon dont le capital privé s’oriente vers l’immobilier plutôt que vers l’innovation : quand le marché seul arbitre, il optimise pour ce qui est déjà rentable, pas pour ce qui serait utile.
La captation comme risque structurel
Le succès chiffré des politiques du Golfe ne règle pas la question de la destination de ces diplômées. La part des diplômées STEM ne permet pas, à elle seule, de mesurer leur accès aux postes techniques. Les femmes ont réalisé des progrès éducatifs et sont présentes dans des secteurs tels que l’enseignement et la santé, mais leur accès aux emplois technologiques, techniques et de direction reste inégal et insuffisamment documenté selon les pays.
Cette question renvoie à un risque que Mazzucato elle-même identifie dans son travail : celui de la capture des gains de l’investissement public par des intérêts privés ou des élites gouvernementales. Un État qui finance massivement la formation peut se retrouver à produire un capital humain dont les bénéfices sont répartis de manière inégale entre les entreprises et les institutions publiques. Si les femmes diplômées en STEM au Moyen-Orient se heurtent à des obstacles institutionnels, les retombées économiques de leur réussite scolaire peuvent rester limitées.
Les signaux sont contradictoires. Les Émirats arabes unis ont produit des trajectoires de carrière visibles pour des femmes dans des postes techniques de premier plan, notamment dans le secteur spatial. Nora AlMatrooshi, première femme astronaute émiratie et arabe, a été sélectionnée en 2021. Nora AlMatrooshi est une figure emblématique et fortement médiatisée du programme spatial émirati. En Arabie saoudite, la dynamique est plus récente et les résultats plus inégaux.
La place des femmes dans les fonctions d’ingénierie du secteur privé varie selon les données disponibles et les secteurs considérés.
Vision 2030 a ouvert des possibilités ; son effet sur les hiérarchies professionnelles reste à évaluer.
Les enseignements du modèle du Golfe pour l’Europe
Pour les décideurs européens, la leçon est inconfortable. L’Europe croit manquer de talents STEM. Dans l’UE, les femmes représentaient 32,8 % des diplômés tertiaires STEM en 2021 ; les comparaisons disponibles ne permettent pas d’attribuer un écart au Golfe à des investissements ciblés.
Le logement trie les élèves avant l’école et d’autres contraintes structurelles limitent la mobilité scolaire dans les pays européens avant même que la question du genre ne se pose. Dans les STEM, les écarts de participation dépendent de facteurs éducatifs, professionnels et institutionnels. La politique de l’offre compte. Les financements ciblés comptent. La coordination entre universités, entreprises et objectifs nationaux compte.
L’objection libérale mérite d’être prise au sérieux : l’État peut co-créer un écosystème, mais il peut aussi orienter la formation vers des débouchés qui n’existeront pas, produire des diplômées sans marché, et figer une structure de l’emploi autour de priorités politiques obsolètes. Le Golfe reste confronté au risque que la diversification ne crée pas suffisamment d’emplois privés productifs pour les nationaux. Ce risque est documenté : les producteurs de pétrole du Golfe ont commencé à réorienter leurs économies bien avant que la transition énergétique ne les y contraigne, mais la consolidation d’un tissu industriel privé reste un objectif de diversification économique.
La vraie variable en jeu avant 2035
Les données internationales disponibles montrent des résultats importants mais hétérogènes selon les pays ; une affirmation sur les données de 2026 pour l’ensemble du Golfe nécessite une base régionale explicitement citée. L’enjeu de la décennie à venir est de savoir si cet investissement public génère une économie du savoir autonome ou s’il crée une dépendance durable à l’orientation étatique, dont l’arrêt fragiliserait l’ensemble du système.
Deux trajectoires sont envisageables. Dans la première, les diplômées STEM de la décennie 2010-2020 occupent d’ici 2035 des postes de direction technique dans des entreprises privées viables, exportent leurs compétences, créent des start-ups, et le capital humain constitué devient auto-entretenu. Les universités de la région attirent des étudiants étrangers, les partenariats de recherche s’équilibrent, et l’État peut progressivement lever les contraintes réglementaires sans que le système ne se désagrège. Dans cette trajectoire, le modèle du Golfe devient une leçon transférable : une preuve que la mobilité du capital humain est un choix institutionnel, pas une fatalité culturelle.
Dans la seconde trajectoire, le marché du travail privé ne suit pas. Les femmes diplômées en STEM se retrouvent concentrées dans le secteur public, qui les emploie par obligation politique plus que par besoin économique réel. Les salaires de l’ingénierie privée restent structurellement bas parce que l’État subventionne la demande, décourageant l’investissement privé autonome. Le modèle produit des statistiques, mais pas de la compétitivité. Un écart d’innovation ne suffit pas à conclure que la formation n’a produit que de la qualification ; il faut analyser séparément les capacités de R&D, le financement et le tissu entrepreneurial.
Les signaux qui permettront de distinguer ces deux trajectoires avant 2030 sont observables dès maintenant : l’évolution du taux d’emploi privé des diplômées STEM par rapport au secteur public, la progression des dépenses de R&D privées en pourcentage du PIB, et la capacité des universités du Golfe à retenir leurs meilleurs enseignants chercheurs sans alignement salarial public. Ces indicateurs sont plus révélateurs que le taux de diplômées lui-même.
La question de la légitimité démocratique de cet État entrepreneur mérite également d’être posée. Mazzucato l’identifie comme le défi central de son modèle : un État qui co-crée de la valeur doit aussi rendre compte des choix qu’il opère au nom du bien commun. Les mécanismes de redevabilité varient selon les pays et les politiques concernées. Les modalités de décision et de consultation publique diffèrent selon les politiques concernées. Cela n’invalide pas les résultats, mais cela signifie que leur transférabilité vers des démocraties libérales est partielle : les mécanismes de coordination sont importables, mais la vitesse et la verticalité de la décision ne le sont pas.
Les leçons que les démocraties peuvent tirer du modèle sans l’adopter intégralement
La leçon ne plaide pas pour que l’Europe ou les États-Unis imitent des politiques autoritaires top-down. Elle plaide pour que les démocraties cessent de traiter le manque de femmes en STEM comme un problème de préférences individuelles à corriger par la communication, et commencent à le traiter comme un problème de structure à corriger par l’architecture institutionnelle.
Cela implique de coordonner réellement les financements universitaires avec les besoins du marché du travail, plutôt que de laisser les deux évoluer en parallèle. Cela implique de conditionner les aides publiques à l’industrie technologique à des engagements mesurables sur l’emploi féminin qualifié, plutôt que de se satisfaire de chartes volontaires. Et cela implique d’accepter que l’État peut co-créer de la valeur sans pour autant planifier l’économie : la différence tient à la qualité des institutions qui arbitrent entre objectifs politiques et réalité des marchés.
En 2026, la question pratique pour les démocraties est d’identifier quelles institutions sont capables de coordonner une telle politique sans sacrifier la redevabilité ni s’exposer à la capture. Les politiques de coordination entre formation, emploi et investissement public produisent des résultats variables selon les pays et les secteurs. La viabilité de ces politiques lorsque l’État réduit son intervention directe doit être évaluée par des données de long terme.
Sources
- Forbes NewsMag, « How the Middle East Became a Global Leader in Female Tech Talent » (juin 2026) : https://www.forbesnewsmag.com/2026/06/30/how-the-middle-east-became-a-global-leader-in-female-tech-talent/
- Technology Innovation Institute, Analysis on Female STEM Participation in the Middle East (mars 2026), sans URL vérifiée
- Mariana Mazzucato, The Common Good Economy: A New Compass : https://marianamazzucato.com/books/the-common-good-economy/