Le Moyen-Orient pétrolier entre en 2026 dans une zone de turbulences que les chiffres rendent difficiles à ignorer. La Banque mondiale prévoit 0,7 % de croissance pour les exportateurs d’hydrocarbures de la zone en 2026, après une révision de -3,8 points depuis janvier, un chiffre qui masque des réalités radicalement opposées selon les pays. Les prévisions disponibles projetaient une croissance du CCG positive mais fortement dégradée en 2026 : +2,0 % selon le FMI en avril 2026 et +1,3 % selon la Banque mondiale dans le Global Economic Prospects de juin 2026. Les perspectives des États non membres du CCG sont hétérogènes.

L’essentiel

  • La croissance des exportateurs d’hydrocarbures au Moyen-Orient atteint 0,3 % en 2026, soit une révision à la baisse de 4,3 points depuis janvier, selon la Banque mondiale.
  • Les pays du CCG (Arabie saoudite, Émirats arabes unis) amortissent le choc grâce à leurs fonds souverains et à une économie partiellement diversifiée.
  • Les États exportateurs non membres du CCG, sans ces réserves, convergent vers une stagnation qui fragilise leurs équilibres budgétaires et sociaux.
  • La structure de l’économie, plus que le prix du pétrole, détermine la capacité de résistance au choc.
  • L’horizon 2030-2035 exige de tous ces pays un pivot vers une économie post-fossile que les fonds souverains ne peuvent indéfiniment reporter.

Un choc commun, des socles différents

En juin 2026, la Banque mondiale projetait un prix moyen du Brent élevé, à 94 dollars le baril pour l’année, forte volatilité et de perturbations d’approvisionnement. Cela n’est pas nouveau. Depuis 2014, la région a subi au moins deux grands épisodes de chute des cours : le choc de 2014-2016 et l’effondrement lié à la pandémie en 2020. Dans le GEP de juin 2026, la révision des exportateurs d’hydrocarbures est de -3,8 points depuis janvier. Une correction de cette magnitude en milieu d’année signale que quelque chose a changé dans les fondamentaux, pas seulement dans les prévisions.

La divergence entre CCG et non-CCG tient à des choix économiques et budgétaires différents. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont renforcé, grâce à une partie de leurs excédents pétroliers des années 2000 et 2010, des fonds souverains préexistants parmi les plus importants du monde. L’Abu Dhabi Investment Authority gère un portefeuille mondial diversifié ; les estimations chiffrées de ses actifs proviennent généralement de bases privées ou de médias spécialisés, pas d’une estimation officielle de l’IFSWF. Le Public Investment Fund saoudien, associé à Vision 2030, gère des actifs de plusieurs centaines de milliards de dollars. Ces portefeuilles d’actifs diversifiés à l’international sont conçus pour produire des revenus indépendants du cours du brut.

Les trajectoires de l’Algérie, de l’Iraq, du Yémen et de la Libye diffèrent de celles des pays du CCG. L’Iraq, deuxième producteur de l’OPEP, tire encore plus de 90 % de ses recettes publiques des exportations pétrolières selon les données de la Banque mondiale. Quand les cours corrigent, le budget corrige avec eux. Les capacités d’amortissement budgétaire diffèrent selon les pays.

Les fonds souverains comme pare-chocs de cycle

La mécanique de résistance des pays du CCG mérite d’être décrite précisément, parce qu’elle n’est pas magique : elle a un coût et des limites.

Un fonds souverain de stabilisation peut jouer un rôle contracyclique si ses règles de dépôt, de retrait et de gouvernance sont crédibles et intégrées au budget. Quand les revenus pétroliers baissent, le gouvernement peut puiser dans le fonds pour maintenir ses dépenses publiques, infrastructures, salaires de fonctionnaires, subventions, sans recourir à une austérité immédiate. Lors du choc de 2015-2016, l’Arabie saoudite a surtout utilisé ses dépôts auprès de la SAMA et accru l’endettement public ; il ne s’agissait pas principalement d’un retrait du PIF. Le FMI projetait un déficit budgétaire central de 19,5 % du PIB en 2015.

En 2026, certains États ont mobilisé des amortisseurs face aux perturbations d’exportation et de production, prix pétroliers élevés, non de baisse des cours. Les Émirats arabes unis présentent une économie dont plus de la moitié du PIB provient déjà de secteurs non pétroliers, tourisme, finance, logistique, commerce de transit. Dubaï a construit depuis les années 1990 un modèle délibérément post-pétrolier : la ville-État ne produit presque plus de pétrole elle-même, mais elle a capté la rente régionale sous forme de services. Ce pivot ne s’est pas fait spontanément : il a résulté d’une stratégie explicite, portée par des investissements massifs dans les infrastructures, l’éducation technique et l’attractivité fiscale.

Riyadh suit la même logique à une échelle différente. Vision 2030, le plan de transformation économique lancé par Mohammed ben Salmane en 2016, a produit des résultats mesurables même si inégaux. Le secteur du tourisme s’est développé et a attiré un nombre important de visiteurs en 2024 selon l’Autorité saoudienne du tourisme. NEOM reste une vitrine plus qu’une réalité économique, mais les zones économiques spéciales, les partenariats industriels avec des entreprises étrangères, et la réforme du marché du travail ont diversifié la base productive du royaume de manière tangible.

L’Iraq, l’Algérie et le piège de la mono-dépendance

Le contraste avec l’Iraq illustre ce que la mono-dépendance produit concrètement quand les prix baissent.

L’Iraq produit environ 4 millions de barils par jour, ce qui en fait un acteur majeur de l’OPEP. Mais cette richesse brute ne se traduit pas en résilience budgétaire. Les infrastructures restent vétustes après des décennies de conflits et de sous-investissement. Le secteur privé non pétrolier est embryonnaire. L’emploi public absorbe une part démesurée de la main-d’œuvre : environ 40 % des travailleurs sont employés par l’État ou les entreprises publiques selon les estimations de la Banque mondiale.

Quand les revenus pétroliers se contractent, le budget de l’État est fortement affecté et la réduction de la masse salariale est difficile.

L’Algérie présente un profil analogue, avec une nuance : le pays dispose d’un fonds de régulation des recettes qui a joué le rôle d’amortisseur dans les années 2000 et 2010. Le FRR algérien a été fortement sollicité après le choc de 2014-2015 et a été entièrement épuisé en 2017. En 2026, les marges de manœuvre sont beaucoup plus étroites. Selon cette annexe du FMI, le prix d’équilibre budgétaire de l’Algérie est projeté à un niveau élevé en 2026 ; il était également élevé en 2025.

La dépendance aux revenus pétroliers peut fragiliser les équilibres budgétaires lorsque les cours baissent. Les situations économiques et budgétaires varient toutefois selon les pays.

Vision 2030 et ses pairs : les paris en cours

Pointer les vulnérabilités ne suffit pas pour comprendre ce qui se joue. Les pays du CCG ne se contentent pas de gérer leurs rentes : ils investissent activement pour s’en affranchir, avec des résultats déjà visibles.

L’Arabie saoudite a lancé des programmes ambitieux dans l’énergie solaire. NEOM concentre les critiques, son échelle pharaonique et ses coûts humains documentés, mais d’autres projets avancent plus discrètement. Le projet Sudair Solar Energy fait partie des grands projets solaires du pays. L’Arabie saoudite vise 50 % d’électricité renouvelable d’ici 2030 selon ses engagements officiels, contre moins de 1 % il y a dix ans. Ce pivot n’est pas idéologique : il est économique.

Le solaire peut réduire l’emploi domestique de combustibles liquides et préparer une infrastructure bas-carbone ; son effet net à court terme sur les recettes dépend des conditions de marché et de politique énergétique.

Les Émirats arabes unis ont poussé la logique plus loin. Masdar, leur bras d’investissement dans les énergies propres, opère dans une cinquantaine de pays et gère des actifs renouvelables à l’international. La centrale nucléaire de Barakah, entrée en service progressivement depuis 2020, fournit environ 25 % de l’électricité des EAU, selon l’Emirates Nuclear Energy Corporation (ENEC). Ces investissements ne signifient pas que les Émirats abandonnent le pétrole, ADNOC continue d’augmenter sa capacité de production, mais ils renforcent la sécurité énergétique et peuvent libérer des hydrocarbures pour l’exportation.

Le Qatar, troisième membre majeur du CCG, a choisi une troisième voie : spécialiser encore davantage dans le gaz naturel liquéfié, perçu comme carburant de transition, tout en développant une économie de services sophistiqués. L’organisation de la Coupe du monde 2022, au-delà du symbole, a servi à tester la capacité logistique et touristique du pays à une échelle internationale.

2030-2035 : l’horizon des producteurs qui n’ont pas pivoté

Le choc de 2026 pose aux exportateurs non diversifiés un problème structurel dont l’horizon est déjà visible, au-delà de ses effets conjoncturels.

Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande mondiale de pétrole culminerait autour de 2030, puis diminuerait graduellement dans son scénario de politiques déclarées. L’IEA World Energy Outlook 2025 identifie un scénario de politique déclarée dans lequel la demande de brut stagne puis recule dans la première moitié des années 2030. Dans le WEO 2025, le scénario normatif pertinent est le scénario Net Zero Emissions by 2050 ; l’édition ne contient pas de scénario APS supposant que tous les engagements nationaux annoncés sont respectés.

Pour un pays comme l’Iraq, dont le prix d’équilibre budgétaire projeté pour 2026 est d’environ 80,4 dollars le baril et dont les réformes structurelles avancent lentement, ce scénario constitue un risque budgétaire à moyen terme. Des pistes de pivot existent : agriculture irriguée, tourisme (le pays possède des sites archéologiques parmi les plus importants du monde), industrie manufacturière légère. Ces secteurs exigent des années de construction institutionnelle, une amélioration de la sécurité et une réforme de l’administration. La rente pétrolière peut réduire l’urgence politique de certaines réformes, mais elle n’explique pas seule les retards de diversification et de transformation institutionnelle.

L’Algérie dispose d’atouts que l’Iraq n’a pas : un tissu industriel hérité des années 1970, une agriculture méditerranéenne, un secteur informel très actif, une classe de PME qui survit malgré les obstacles réglementaires. Mais les réformes nécessaires, ouverture aux investissements étrangers, simplification administrative, diversification fiscale, se heurtent à des résistances politiques que l’État-rente n’a pas eu besoin de surmonter jusqu’ici. La transition exigerait de construire une légitimité politique alternative à la redistribution des rentes, ce qui est un défi aussi politique qu’économique.

Ce clivage entre producteurs riches et diversifiés et producteurs pauvres et mono-dépendants dépasse le Moyen-Orient. Daniel Yergin, dans sa lecture longue des transitions énergétiques, souligne que chaque grand cycle fossile a laissé des gagnants capables de se réinventer et des perdants bloqués dans leur modèle. Le Venezuela bolivarien en constitue un cas d’école contemporain. Pour l’Iraq et l’Algérie, l’enjeu est de mobiliser, avant que la fenêtre ne se ferme, les coalitions politiques internes capables d’imposer des réformes structurelles que la rente rendait superflues.

Les signaux qui permettront de juger de la trajectoire

Trois indicateurs permettront de suivre si les pays non diversifiés du Moyen-Orient amorcent un pivot réel dans les prochaines années, ou si les pressions de court terme l’emportent sur les réformes de fond.

Le premier est la part des recettes fiscales non pétrolières dans le budget. Si cette part augmente significativement, à travers une TVA, un impôt sur les sociétés élargi, ou une fiscalité foncière, cela signale que l’État commence à construire les instruments d’une économie post-rente. L’Arabie saoudite a introduit une TVA à 5 % en 2018, portée à 15 % en 2020 : une décision douloureuse mais révélatrice d’une volonté de diversifier la base fiscale. L’Iraq demeure fortement dépendant des recettes pétrolières, mais a déjà mis en œuvre certaines taxes indirectes ; l’ampleur et l’efficacité de la diversification fiscale restent limitées.

Le deuxième est l’évolution du cadre d’investissement étranger. Les pays qui ouvrent réellement leur économie, pas seulement sur le papier, attirent des capitaux et des compétences qui accélèrent la diversification. Les Émirats ont réformé en profondeur leur droit des sociétés en 2020, autorisant la pleine propriété étrangère dans la plupart des secteurs. La CNUCED peut constater une évolution des flux d’investissements directs étrangers aux Émirats arabes unis, mais l’attribution causale directe aux réformes du droit des sociétés et des visas exige une étude spécifique.

Le troisième signal est moins quantifiable mais peut-être plus décisif : la capacité des gouvernements à maintenir des investissements dans l’éducation technique et universitaire même en période de contrainte budgétaire. La transition économique exige des compétences que la rente n’a pas eu besoin de développer. Les pays du CCG investissent massivement dans leurs universités et attirent des établissements étrangers. Là encore, l’écart avec les États non membres est saisissant, et il se creuse.

Le choc de 2026 n’a pas créé ces divergences. Il les révèle, en accéléré. Et il pose aux acteurs extérieurs, Banque mondiale, FMI, partenaires commerciaux européens et asiatiques, la question de savoir comment accompagner un pivot que les producteurs les plus vulnérables ne peuvent pas financer seuls.


Sources

  1. Banque mondiale, Global Economic Prospects, juin 2026, https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2026/06/11/global-economic-prospects-june-2026-press-release
  2. Agence internationale de l’énergie (AIE), World Energy Outlook 2025, https://www.iea.org/reports/world-energy-outlook-2025
  3. Institut des fonds souverains internationaux (IFSWF), données sur l’Abu Dhabi Investment Authority, rapports annuels
  4. FMI, Article IV Consultations, Iraq et Algérie, estimations des prix d’équilibre budgétaire
  5. CNUCED, World Investment Report, données sur les investissements directs étrangers aux Émirats arabes unis
  6. Autorité fédérale de l’énergie nucléaire des Émirats arabes unis (FANR), données sur Barakah