La France dépense 57 % de son PIB en dépenses publiques. La France figure parmi les pays de l’OCDE aux dépenses publiques les plus élevées, la moyenne OCDE étant de 42,6 % du PIB en 2023 ; elle avait atteint 48,3 % au pic pandémique de 2020. Agnès Verdier-Molinié, directrice de l’iFRAP, en tire la conclusion que beaucoup évitent d’énoncer clairement : il n’y a plus de marge pour financer de nouveaux besoins sans toucher à ce qui existe déjà. Face au mur est un livre de diagnostic, mais aussi un livre d’urgence, et son argument central est que l’ajustement choisi vaut mieux que l’ajustement subi.
L’essentiel
- La France consacrait environ 57 % de son PIB aux dépenses publiques en 2023, contre 42,6 % en moyenne dans l’OCDE, avec une dette dépassant 110 % du PIB.
- Verdier-Molinié défend la nécessité d’une réduction des dépenses pour éviter un ajustement imposé par les marchés.
- L’exemple italien de 2011 structure la démonstration : un ajustement imposé par les marchés diffère d’un ajustement décidé politiquement.
- La tension intellectuelle centrale porte sur la possibilité de comprimer la dépense sans sacrifier les fonctions productives de l’État, éducation, santé et investissement.
Une économiste qui compte les euros depuis vingt ans
Agnès Verdier-Molinié dirige l’iFRAP (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques) depuis 2007. Elle a passé deux décennies à produire des comparaisons internationales sur la dépense publique française, à éplucher les budgets des collectivités territoriales et à chiffrer les coûts de l’inaction réformatrice. Ses travaux, souvent inconfortables pour les gouvernements successifs, ont alimenté les débats sur les retraites, la fonction publique et l’assurance chômage. Face au mur, publié en juin 2025, est moins un manifeste idéologique qu’un état des lieux chiffré, rédigé au moment où la Cour des comptes et l’OCDE alertent sur la dégradation des finances publiques françaises et recommandent un ajustement budgétaire.
Le mur, en chiffres
La thèse de Verdier-Molinié repose sur un constat arithmétique. La France dépense 57 % de son PIB en dépenses publiques. La dette dépasse 110 % du PIB. Les intérêts de cette dette absorbent une part croissante du budget de l’État. Selon la Cour des comptes, la charge de la dette a fortement augmenté en 2024.
Plusieurs facteurs structurels expliquent ce niveau de dépense : des structures héritées, un mille-feuille territorial qui multiplie les doublons, des transferts sociaux dont l’effet redistributif est réel mais dont la lisibilité et la conditionnalité se sont perdues, et une fonction publique dont les effectifs ont augmenté sur longue période, avec des reculs notamment en 2017 et 2018. Cette dette réduit la marge budgétaire disponible pour répondre à de nouveaux chocs.
L’argument est calibré pour contredire une rhétorique qui a longtemps fonctionné en France : celle qui consiste à dire qu’on peut dépenser davantage pour régler les problèmes non résolus tout en ne touchant à rien d’existant. Ce calcul est devenu contestable selon Verdier-Molinié.
L’Italie comme miroir
Le passage le plus frappant du livre est la comparaison italienne. En 2011, la crise financière et politique a contribué au remplacement de Berlusconi par Mario Monti, nommé puis investi par le Parlement. Les taux sur la dette italienne ont bondi. La BCE a demandé des réformes dans une lettre d’août 2011. Le gouvernement Monti n’a pas été élu directement, mais il a été constitué selon la procédure constitutionnelle et investi par le Parlement.
L’ajustement a comporté des mesures structurelles, notamment la réforme Fornero des retraites.
Verdier-Molinié utilise cet épisode comme avertissement, non comme modèle. Un ajustement imposé par les marchés diffère d’un ajustement négocié sur le calendrier et les priorités politiques. Verdier-Molinié en tire une leçon de limitation des marges de manœuvre.
Cette démonstration s’appuie sur les travaux d’Alberto Alesina et coauteurs sur les épisodes de consolidation budgétaire en Europe, qui soutiennent que les consolidations par les dépenses et les transferts sont, dans leur échantillon, moins dommageables pour l’activité que les hausses d’impôts. La France n’est pas encore l’Italie de 2011. Mais les signaux, spread qui s’écarte, agences de notation qui dégradent, budget 2025 adopté dans la douleur politique, indiquent que la distance se réduit.
Les questions que le livre laisse ouvertes
Verdier-Molinié est économiste libérale, et sa proposition de sortie par le bas repose sur la réduction des dépenses plutôt que sur la hausse des prélèvements. Ce choix est assumé, mais il mérite d’être mis en tension.
Les travaux d’économistes comme Dani Rodrik sur la politique industrielle et l’emploi, ou ceux de l’OFCE sur les effets de la consolidation budgétaire en période de faible croissance, rappellent une limite réelle : toutes les dépenses publiques ne se valent pas. Couper dans les transferts improductifs n’a pas le même effet macroéconomique que couper dans la formation professionnelle, la recherche ou les investissements d’infrastructure. Les dépenses publiques n’ont pas toutes le même effet macroéconomique : réduire les allocations n’a pas le même impact sur la croissance future que réduire les investissements en formation, recherche ou infrastructure.
Sur ce point, Face au mur propose des pistes, les collectivités territoriales, la simplification des transferts, la révision des niches fiscales -, mais sans hiérarchie robuste entre les coupes qui appauvrissent durablement la capacité productive de l’État et celles qui nettoient des rentes accumulées. C’est le point aveugle du livre. Verdier-Molinié fait confiance au signal prix et à la discipline budgétaire pour allouer ensuite les ressources libérées. Un keynésien modéré lui répondrait que, dans une économie à faible croissance potentielle, cette confiance est une hypothèse, pas un acquis.
Il reste que la thèse centrale tient : on peut débattre de la composition de l’ajustement. La Cour des comptes appelle à l’ajustement, l’OCDE préconise la consolidation, tandis que l’OFCE anticipe une consolidation budgétaire en 2026.
La question que le livre pose à la démocratie française
La section la plus stimulante de Face au mur porte moins sur les chiffres que sur la politique. Verdier-Molinié s’attache à comprendre comment convaincre une majorité de citoyens de soutenir des réformes structurelles avant que la crise les impose. Cette difficulté touche au fonctionnement des démocraties contemporaines.
La France a une tradition de réforme par le haut, des plans de rigueur annoncés par décret, mis en œuvre par ordonnances, et contestés dans la rue. La réforme des retraites de 2023 en est l’illustration la plus récente : elle a été conduite dans des conditions qui ont miné son acceptation et durci les résistances pour les réformes suivantes. Ce cycle, réforme imposée, rejet social, recul partiel ou total, rend plus difficiles les ajustements ultérieurs.
Verdier-Molinié pose le diagnostic sans y répondre entièrement. Elle esquisse la pédagogie : publier des comptes publics lisibles, fixer des règles budgétaires contraignantes, rendre visibles les coûts de l’inaction. C’est une réponse institutionnelle, et elle est juste. Mais elle suppose que les citoyens, correctement informés, feront des choix différents. L’expérience récente, en France, en Allemagne avec le Schuldenbremse (le frein constitutionnel à la dette), en Grande-Bretagne après l’épisode Truss, montre que l’information seule ne suffit pas.
La confiance dans les institutions qui portent les réformes compte au moins autant. Cet article a déjà exploré comment l’État subventionne parfois des structures qui freinent les ajustements nécessaires.
Ce qui se joue entre 2027 et 2035
L’horizon qu’ouvre Face au mur est celui de la prochaine décennie. Si la France n’engage pas de consolidation significative, entre 0,5 et 1 point de PIB de réduction annuelle du déficit structurel pendant plusieurs années -, deux trajectoires deviennent plausibles.
La première est celle d’un ajustement lent et douloureux : une dégradation progressive des services publics par le gel des recrutements et le report des investissements, sans que personne ne l’annonce clairement. C’est le scénario du mur invisible, on ne le voit que lorsqu’on y est. La croissance potentielle décline, les inégalités d’accès aux services augmentent, et la défiance envers les institutions se creuse. Les effets de cette désintégration se lisent déjà dans certains segments du marché du travail, où les investissements publics en formation font défaut précisément au moment où les transitions technologiques les rendraient les plus utiles.
La seconde est celle d’un ajustement politique. Elle suppose qu’un gouvernement parvienne à construire une coalition suffisamment large pour porter des réformes. Les conditions politiques de 2025, marquées par une Assemblée fragmentée et l’absence de majorité stable, rendent ce chemin étroit.
La troisième trajectoire est celle d’un ajustement sous contrainte externe, lorsque des événements extérieurs forcent un calendrier non choisi politiquement.
Ce qui permettrait de distinguer ces scénarios dans les années qui viennent tient à quelques signaux concrets : l’évolution du spread entre l’OAT française et le Bund allemand, la capacité du prochain gouvernement à faire voter un budget en première lecture sans recourir à l’article 49.3, et l’attitude des partenaires européens sur les marges de flexibilité du Pacte de stabilité. L’évolution de ces signaux influerait sur les options politiques disponibles.
Intérêt du livre
Face au mur s’adresse à quiconque veut comprendre pourquoi les débats sur les services publics, les retraites ou la transition écologique butent sur la même contrainte budgétaire. Le livre présente un cadre d’analyse de cette contrainte budgétaire.
Verdier-Molinié n’est pas une catastrophiste. Elle pense que l’ajustement est possible et qu’il peut être juste s’il est conduit avec discernement. Elle se montre plus précise sur le diagnostic que sur le remède, et c’est peut-être voulu : la composition exacte de l’ajustement appartient au débat politique, pas à l’économiste. Ce qu’elle refuse, c’est que ce débat continue d’être esquivé.
Le lecteur sceptique quant à la nécessité de la réforme trouvera l’ouvrage inconfortable. Celui qui en est convaincu y trouvera les arguments et les comparaisons internationales qui font souvent défaut aux discussions publiques françaises.
Informations bibliographiques Titre : Face au mur Auteur : Agnès Verdier-Molinié Éditeur : Éditions Observatoire Date de publication : 15 juin 2025
Sources
- Agnès Verdier-Molinié, Face au mur, Éditions Observatoire, 2025
- Cour des comptes, rapport sur la situation et les perspectives des finances publiques, 2024-2025
- OCDE, Economic Outlook, données sur les dépenses publiques comparées, 2024
- OFCE, prévisions macroéconomiques pour la France, 2026
- Travaux iFRAP sur les dépenses des collectivités territoriales et les transferts sociaux (www.ifrap.org)



