Fiche de lecture. “The Common Good Economy: A New Compass” de Mariana Mazzucato

Mariana Mazzucato soutient que la redistribution fiscale intervient après la création et la distribution de valeur, selon elle. Elle propose des partenariats où l’accès aux ressources publiques est conditionné à une contribution mesurable au bien commun. Le livre s’attache à montrer comment mettre en œuvre ce principe.

L’essentiel

  • Mazzucato soutient que la redistribution fiscale intervient trop tard : la valeur est déjà captée par le privé avant que l’État ne puisse la taxer.
  • Elle propose de conditionner l’accès aux ressources publiques à des engagements spécifiques de bien commun.
  • L’Allemagne et la France disposent de cadres publics de transition énergétique comportant des mécanismes de planification, de soutien et de coordination.
  • La conditionnalité ainsi définie pose la question de sa tenabilité démocratique dans des sociétés marquées par la défiance envers les institutions.

Une économiste qui conseille les gouvernements et les contredit

Mariana Mazzucato dirige l’Institut pour l’Innovation et l’Objectif Public (IIPP) à l’University College London. Économiste de formation, elle a construit sa réputation sur L’État entrepreneur (2013), qui documentait comment les technologies fondatrices de l’iPhone, GPS, écran tactile, internet, avaient toutes été financées par des fonds publics américains avant qu’Apple ne les assemble. Ce premier livre portait sur la création de valeur ; The Common Good Economy porte sur le partage de cette valeur par d’autres voies que l’impôt.

Mazzucato conseille l’OMS, la Commission européenne et la présidence brésilienne du G20 en 2024. Elle n’écrit pas depuis une tour d’ivoire : ses propositions ont été testées, parfois adoptées, souvent édulcorées. Ce livre est à la fois un bilan de ces expériences et un manifeste pour aller plus loin.


La thèse : la redistribution comme aveu d’échec

La proposition centrale de Mazzucato tient en une image. L’État actuel ressemble à un jardinier qui laisse pousser les mauvaises herbes, puis essaie de les arracher une fois qu’elles ont envahi le jardin. Selon Mazzucato, les instruments fiscaux traditionnels interviennent après que la valeur a été créée et partiellement distribuée. Elle corrige les conséquences d’un système sans en changer la logique.

Mazzucato propose de remonter en amont. L’accès aux ressources publiques, marchés publics, brevets issus de la recherche publique, données souveraines, subventions à l’innovation, serait conditionné à des engagements contraignants : maintien de l’emploi sur le territoire, réinvestissement d’une part des profits dans la R&D, plafonnement des rachats d’actions, participation aux objectifs climatiques nationaux. Elle appelle cela la « co-création de valeur » : l’État ne subventionne plus en espérant récupérer par l’impôt, il négocie une part des fruits avant de semer.

L’argument s’appuie sur un constat factuel. Aux États-Unis, selon les données de William Lazonick (Université du Massachusetts Lowell) portant sur des sociétés du S&P 500 entre 2004 et 2013, les entreprises ont reversé en rachats d’actions et dividendes une part importante de leurs profits. Certaines entreprises pharmaceutiques citées par Lazonick bénéficiaient de recherche publique et de soutiens publics, ainsi que de marchés publics. La redistribution fiscale n’a récupéré qu’une part de ces gains. Mazzucato en tire une conclusion directe : le problème de distribution commence avant la taxation, dans la structure même des contrats entre État et entreprises.


Les instruments proposés : du principe à la pratique

Le livre ne reste pas au niveau du diagnostic. Mazzucato détaille quatre instruments principaux.

Le premier est la conditionnalité des marchés publics. Les commandes publiques représentent environ 14 % du PIB dans les économies de l’OCDE. Plutôt que de les attribuer au moins-disant, les États pourraient les réserver aux entreprises qui respectent des critères de bien commun : salaires au-dessus du plancher sectoriel, empreinte carbone en baisse mesurable, transparence sur la chaîne de sous-traitance. Le Danemark a partiellement mis en œuvre cette logique dans ses appels d’offres pour la rénovation thermique des bâtiments publics.

Le deuxième est la directionnalité ; les règles de prix et de propriété intellectuelle sont rattachées à l’objectif d’accès équitable. Lorsque des brevets naissent d’une recherche co-financée par des fonds publics, Mazzucato propose des mécanismes permettant à l’État d’exercer des droits sur leur exploitation. Ces droits permettraient soit de pratiquer des prix réglementés sur les médicaments ou les technologies issus de cette recherche, soit de percevoir une redevance réinvestie dans de nouveaux programmes. Elle cite l’exemple du vaccin Moderna contre le Covid-19 : développé avec un soutien fédéral combinant R&D et achats anticipés de doses (environ 1 milliard pour la R&D et jusqu’à 1,5 milliard pour la fourniture), dont l’accès des pays à revenu faible ou intermédiaire a aussi été limité par l’offre, la logistique et l’inégalité de distribution.

Le troisième instrument est la banque publique d’investissement à mission. La Banque Publique d’Investissement allemande (KfW) et Bpifrance en sont les modèles de référence. Mazzucato va plus loin : ces institutions devraient conditionner leurs prêts à des objectifs de bien commun vérifiables, assortis de mécanismes de retour financier lorsque les entreprises aidées surperforment.

Le quatrième est la comptabilité du bien commun, une refonte des indicateurs par lesquels les entreprises mesurent et rendent compte de leur valeur. Mazzucato s’appuie ici sur les travaux de Diane Coyle sur les limites du PIB pour plaider en faveur de métriques qui capturent la valeur sociale et environnementale, et pas seulement les flux financiers.


Les enseignements des cas européens

L’Allemagne fournit le test le plus documenté de cette approche. L’Energiewende s’est construite à partir des années 2000 autour de lois de soutien aux renouvelables, d’objectifs fédéraux et d’une coordination entre le Bund et les Länder. Résultat : en 2024, les renouvelables ont représenté 54,4 % de la consommation brute d’électricité allemande, selon l’Agence fédérale des réseaux, avec une production d’environ 284 TWh. Le ministère allemand a comptabilisé plus de 406 000 emplois bruts dans les énergies renouvelables en 2023; ces chiffres mesurent l’emploi total, non les créations nettes d’emplois dans l’ensemble du secteur de l’énergie.

La France offre un contrepoint instructif. En 2024, les dépenses publiques françaises représentaient 57,0 % du PIB, deuxième niveau de l’Union européenne derrière la Finlande à 57,8 %. La politique française combine aides, fiscalité, réglementation, planification et, dans certains dispositifs, des engagements d’entreprises assortis de soutiens publics. La charge fiscale pèse sur le travail pendant que l’IA vide l’assiette : c’est précisément le type de distorsion que la conditionnalité à l’amont vise à corriger. La PPE3, adoptée le 12 février 2026 et entrée en vigueur le 14 février, contient des amorces de cette logique dans l’éolien offshore.

Les mécanismes de retour financier en cas de surprofit ne sont pas généralisés.

L’État peut dépenser beaucoup sans co-créer. La conditionnalité réelle exige une capacité de négociation que les administrations françaises n’ont pas encore pleinement développée.


Les angles morts du livre

The Common Good Economy est convaincant dans son diagnostic. Il l’est moins dans sa réponse à deux objections sérieuses.

La première est la question de la capacité administrative. Négocier des contrats conditionnels complexes avec des grandes entreprises, suivre les indicateurs de bien commun, arbitrer les conflits sur la mesure : tout cela suppose une administration compétente, outillée et indépendante des intérêts qu’elle régule. Mazzucato l’évoque, mais sans traiter frontalement le problème de la capture réglementaire. Là où les économistes libéraux comme Jean Tirole ont consacré des années à modéliser comment les régulateurs finissent par servir les régulés, Mazzucato suppose une administration publique suffisamment solide pour résister à ces pressions. C’est un pari, pas une démonstration.

La deuxième objection touche à la démocratie. Conditionner l’accès aux ressources publiques à des comportements définis par l’État pose la question du pouvoir conféré à l’exécutif sur les acteurs économiques. Dans des pays où la confiance envers les institutions recule, et la France figure parmi les pays où la confiance envers les institutions a reculé selon les baromètres du CEVIPOF, ce pouvoir est potentiellement mal utilisé, arbitrairement appliqué ou politiquement détourné. Mazzucato répond que les critères doivent être transparents et négociés démocratiquement. Mais elle ne dit pas qui négocie, avec qui, et selon quels mécanismes de contrôle.

Ce silence est le plus grand angle mort du livre.

Une troisième limite mérite d’être nommée : la faisabilité dans les petites et moyennes entreprises. Le modèle de conditionnalité décrit par Mazzucato est pensé pour les grandes entreprises qui bénéficient de marchés publics importants et de financements en R&D substantiels. Les PME, qui représentent l’essentiel de l’emploi dans les économies européennes, en sont largement absentes. La France paie deux fois le temps partiel imposé : ce type de coût structurel pèse d’abord sur les employeurs qui n’ont ni le levier ni les équipes pour naviguer dans des contrats conditionnels complexes.


La question de l’IA : le test qui vient

Le livre anticipe, sans le nommer explicitement, le problème posé par les grandes plateformes numériques et les modèles d’intelligence artificielle, dont les modèles économiques ne passent pas systématiquement par les marchés publics traditionnels ou les subventions directes. La conditionnalité telle que Mazzucato la conçoit suppose un point d’entrée : un marché public, un brevet co-financé, une aide d’État. Si la capture de valeur s’opère entièrement hors de ces points d’entrée, le modèle perd son levier.

C’est la question que l’IA pose avec acuité. 172 milliards pour héberger l’IA du Golfe, pas pour l’inventer illustre comment les flux de valeur dans ce secteur échappent aux catégories traditionnelles de la politique industrielle. Mazzucato en est consciente, ses travaux au IIPP sur la gouvernance de l’IA en témoignent, mais The Common Good Economy n’en tire pas encore toutes les conséquences théoriques. Ce sera probablement l’objet du prochain livre.


Raisons de lire ce livre

The Common Good Economy s’adresse à trois types de lecteurs. Aux responsables politiques d’abord : le livre offre une boîte à outils concrète, avec des exemples suffisamment documentés pour être adaptés. Aux économistes ensuite : Mazzucato pousse la frontière de la théorie de la valeur dans des directions que ni l’économie néoclassique ni le keynésianisme standard n’exploraient. Aux citoyens engagés enfin : le livre pose clairement la question de qui bénéficie du progrès technologique et sous quelles conditions cela peut changer.

Le ton est moins polémique que L’État entrepreneur. Mazzucato a vieilli avec ses idées et cela se sent : elle argumente davantage, assène moins. C’est un livre de construction, pas de démolition.

La tension qu’il laisse ouverte est celle-ci : un État qui co-crée la valeur suppose une légitimité démocratique forte pour exercer ce pouvoir de conditionnalité. Or c’est précisément cette légitimité qui fait débat dans plusieurs démocraties avancées. Mazzucato propose les instruments sans résoudre la question du sol institutionnel sur lequel ils doivent s’appuyer. C’est un livre indispensable sur l’économie du progrès partagé, et un livre honnêtement incomplet sur la politique qui rendrait ce progrès possible.


Titre : The Common Good Economy: A New Compass Auteur : Mariana Mazzucato Éditeur : Penguin Allen Lane Date de publication : 4 juin 2026 ISBN : 9780241722244


Sources

  1. Mariana Mazzucato, The Common Good Economy: A New Compass, Penguin Allen Lane, 2025, https://marianamazzucato.com/books/the-common-good-economy/
  2. Page officielle de l’ouvrage chez Penguin, https://www.penguin.co.uk/books/464576/the-common-good-economy-by-mazzucato-mariana/9780241722244
  3. William Lazonick, travaux sur les rachats d’actions et la distribution des profits dans les grandes entreprises américaines, Université du Massachusetts Lowell (Institute for New Economic Thinking)
  4. Agence fédérale des réseaux allemande (Bundesnetzagentur), données sur la part des renouvelables dans la production électrique, 2024
  5. CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique, vagues annuelles 2005-2025, Sciences Po Paris
  6. Diane Coyle, travaux sur la mesure du progrès économique au-delà du PIB, Bennett Institute for Public Policy, Université de Cambridge