La charge fiscale pèse sur le travail pendant que l’IA vide l’assiette

La France va devoir choisir sur quoi elle prélève. Si elle ne le fait pas, l’IA le fera à sa place, en effaçant l’assiette sur laquelle repose aujourd’hui l’essentiel de ses recettes.

La France, deuxième prélèvement d’Europe sur une assiette mal répartie

Commençons par ce que le chiffre cache. La France prélève 45,3 % de sa richesse nationale en 2024, deuxième taux de la zone euro [1]. Mais ce qui compte, c’est sur quoi ce prélèvement pèse, pas seulement combien il pèse.

L’écart avec la moyenne européenne est de 4,4 points, soit une différence de 40,9 % pour la zone euro et 40,9 % également pour l’Allemagne [1]. Le Danemark, seul pays devant la France à 45,8 %, finance son modèle très différemment : par l’impôt sur le revenu, large et progressif, pas par des cotisations sur le coût du travail. Ce n’est pas la même chose pour une entreprise qui embauche.

L’argument souvent avancé est que les périmètres ne sont pas comparables, notamment pour la santé et les retraites [20]. C’est vrai, mais partiel. À services comparables, la France reste au sommet.

Sur trente ans, la progression s’est faite par paliers [5]. Le taux tournait autour de 41 % au début des années 1990. Il a franchi 43 % à la fin de la décennie, puis a frôlé 45 % en 2013. La dernière décennie a connu un double mouvement : une baisse de 2018 à 2024, interrompue par une pointe en 2022. En 2025, il s’établit à 43,6 % du PIB, après 42,8 % en 2024 [3].

Ce que le taux agrégé cache : une charge massivement concentrée sur le travail

Une moyenne, par définition, dissimule ce qu’elle additionne. Ici, ce qu’elle dissimule est décisif.

Premier déséquilibre : les impôts sur la production, ceux que les entreprises acquittent avant d’avoir gagné le premier euro. En France, ils représentent 4,4 % du PIB. En Allemagne, 1,0 %. La moyenne de la zone euro est à 2,2 % [6].

Concrètement, une usine française paie une taxe foncière, une taxe sur les salaires et diverses contributions locales avant même de savoir si elle sera bénéficiaire cette année. Une usine allemande non. C’est un handicap structurel à la compétitivité. La suppression de la CVAE, engagée depuis 2021, illustre le problème : repoussée à 2030 dans la loi de finances 2025, elle est désormais prévue pour 2028 dans le projet de loi pour 2026 [7].

Deuxième déséquilibre : le coût direct du travail salarié. La France taxe le travail à 38,8 % en taux implicite, contre 37,5 % en moyenne dans la zone euro et 36,3 % en Allemagne [8]. Les employeurs français paient 26,6 % de la masse salariale en cotisations sociales, niveau le plus élevé de l’OCDE [12]. Chaque salarié embauché coûte donc davantage ici qu’ailleurs, à salaire net identique.

En regard, la taxation des dividendes des hauts revenus est réelle. La France se classe au quatrième rang de l’OCDE pour les personnes gagnant vingt fois le salaire moyen, avec un taux moyen de 51 % [9]. Mais le déséquilibre tient moins aux taux affichés qu’à ce qui échappe à l’assiette. Les revenus du capital accumulé en holding ne déclenchent ni cotisations ni impôt sur le revenu tant qu’ils ne sont pas distribués. Chaque euro de salaire, lui, est prélevé à la source, sans exception.

Troisième déséquilibre : les niches fiscales, c’est-à-dire les impôts auxquels l’État renonce volontairement. En 2024, leur coût a dépassé 100 milliards d’euros pour la première fois, atteignant 101,4 milliards [10]. En 2024, 467 niches privent l’État de 83,29 milliards d’euros, soit plus du quart des recettes fiscales nettes [11].

Le crédit impôt recherche représente à lui seul 7,8 milliards et profite d’abord aux grandes entreprises. Les exonérations sur l’intéressement concernent les salaires les mieux dotés [11]. Vingt ans de prolifération ont rendu le système opaque et rogné le consentement à l’impôt.

L’IA contracte l’assiette avant que la politique ne l’ait vue

Voici le mécanisme qui change tout. La fiscalité française repose très largement sur le travail salarié : cotisations sociales, impôt sur le revenu prélevé à la source, TVA générée par la consommation des ménages qui travaillent. Si le nombre d’emplois salariés se contracte, les recettes se contractent avec eux.

C’est exactement ce que l’IA est en train de préparer. En 2026, 3,8 % des emplois sont exposés à l’IA générative de façon immédiate [14]. Ce taux monte à 16,3 % à horizon deux à cinq ans, soit environ 5 millions de postes sur 30 millions [14]. Ce ne sont pas des emplois peu qualifiés : les cadres et les cols blancs, qui paient davantage de cotisations et d’impôts que les autres, sont en première ligne. Un choc de cette ampleur produit un effet ciseau violent sur les finances publiques : moins d’emplois bien rémunérés, donc moins de recettes, face à des dépenses sociales qui, elles, augmentent [15].

Le capital immatériel (données, algorithmes, logiciels) qui capte une partie croissante de la valeur économique reste, lui, très partiellement taxé. L’IA accélère ce déplacement d’assiette sans que personne ne l’ait compensé [14].

Daron Acemoglu et Simon Johnson, Prix Nobel 2024, concluent dans Power and Progress qu’il faut réduire significativement les cotisations salariales et y substituer une taxation modeste mais réelle du capital [16]. La réorientation fiscale vers l’investissement en capital humain figure parmi les conditions d’une IA qui profite aux travailleurs plutôt qu’aux seuls détenteurs de capital [17]. La distinction entre capital productif et capital de rente, centrale dans les travaux de Philippe Aghion, Prix Nobel 2025, trace la même frontière par un autre chemin : l’impôt sur la production, prélevé avant le premier euro de bénéfice, est l’exact inverse d’une fiscalité orientée vers la prise de risque [18].

Déplacer l’assiette ou laisser l’IA le faire par défaut

Voici la chaîne causale dans sa totalité. Les cotisations employeurs les plus élevées de l’OCDE renchérissent le coût du travail [12]. Les impôts sur la production frappent les entreprises avant qu’elles sachent si elles gagnent de l’argent [6].

Les niches fiscales prolifèrent comme compensation partielle, mais de façon opaque et inégale [10]. Pendant ce temps, le capital immatériel reste très peu taxé. L’IA va accélérer ce déplacement d’assiette vers des pôles que la fiscalité actuelle ne touche pas [14].

Ajouter des prélèvements sur le travail pour combler le trou approfondit exactement le déséquilibre qui creuse ce trou. La France est déjà à 45,3 % du PIB [1]. La correction budgétaire 2025 a consisté en 27 milliards de hausses d’impôts pour 3 milliards d’économies [19]. Le déficit public 2025 s’établit à 5,1 % du PIB, la dette à 115,6 % [4]. La trajectoire actuelle ne corrige rien : elle aggrave le déséquilibre à coups de rustines sur l’assiette la plus vulnérable.

Quatre chantiers sont documentés et peuvent être conduits simultanément.

Le premier est l’achèvement de la suppression des impôts sur la production. Même après la CVAE, l’écart avec l’Allemagne restera de l’ordre de 100 milliards d’euros [7]. Le coût budgétaire est estimé à 4,5 milliards par an [7]. Il doit être compensé par un élargissement d’assiette, non par une hausse d’autres charges sur le travail.

Le deuxième est un réalignement de la taxation du capital sur l’investissement productif. Distinguer le capital qui crée des emplois et finance la R&D du capital de rente pure suppose une différenciation fiscale [18]. Ni le prélèvement forfaitaire unique de 30 % ni l’IFI remplaçant l’ISF ne l’ont opérée. Le débat sur les holdings et sur les bénéfices réinvestis versus distribués reste entier.

Le troisième est la création d’une assiette numérique. Si 16,3 % des emplois basculent à cinq ans [14], l’assiette cotisations-salaires se contracte mécaniquement. La protection sociale ne peut pas rester exclusivement assise sur le salaire [15]. Une contribution sur la valeur ajoutée automatisée, fondée sur la valeur produite par les systèmes d’IA, est à l’étude dans plusieurs pays de l’OCDE. En France, elle n’est pas encore en discussion budgétaire formelle.

Cette contribution suit la distinction posée plus haut : taxer le capital de substitution au travail, préserver le capital productif qui crée des capacités industrielles.

Le quatrième est la rationalisation des niches fiscales. Leur nombre et leur coût n’ont pas baissé depuis 2017 [10]. Un audit décennal de chaque niche, avec extinction automatique sauf renouvellement explicitement motivé, change l’architecture : ce n’est plus à l’État de prouver qu’une niche ne sert à rien, c’est à ses bénéficiaires de prouver le contraire.

L’arbitrage de 2027 s’impose entre deux trajectoires. Traiter chaque crise budgétaire par une hausse de prélèvements sur les salaires et les entreprises implantées sur le territoire approfondit l’écart entre ce qui produit de la valeur et ce qui est prélevé. Conduire simultanément le désendettement et la bascule d’assiette, en prélevant moins sur le coût du travail et davantage sur les revenus du capital immatériel, anticipe ce que l’IA rendra inévitable par défaut de recettes, avant que le défaut ne force la main.

Sources

[1] Eurostat / FIPECO, François Ecalle, « Les prélèvements obligatoires en France et dans la zone euro en 2024 », novembre 2025, https ://www.fipeco.fr/commentaire/Les%20prélèvements%20obligatoires%20en%20France%20et%20dans%20la%20zone%20euro%20en%202024 (consulté le 09/08/2026).

[2] INSEE, « Taux de prélèvements obligatoires rapportés au PIB », comptes nationaux annuels base 2020, données 1959-2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/2381412 (consulté le 09/08/2026).

[3] FIPECO, François Ecalle, « L’évolution des prélèvements obligatoires », 2025, https ://www.fipeco.fr/fiche/L’évolution-des-prélèvements-obligatoires (consulté le 09/08/2026).

[4] INSEE, DGFiP, DG Trésor, « En 2025, le déficit public s’élève à 5,1 % du PIB, la dette publique à 115,6 % du PIB », Informations rapides n° 78, mars 2026, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8956575 (consulté le 09/08/2026).

[5] FIPECO, François Ecalle, « L’évolution des prélèvements obligatoires », 2025, https ://www.fipeco.fr/fiche/L’évolution-des-prélèvements-obligatoires (consulté le 09/08/2026).

[6] FIPECO, François Ecalle, « Les impôts sur la production de 2016 à 2024 », novembre 2025, https ://www.fipeco.fr/commentaire/Les%20impôts%20sur%20la%20production%20de%202016%20à%202024 (consulté le 09/08/2026).

[7] FIPECO, François Ecalle, « La cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises », octobre 2025, https ://www.fipeco.fr/fiche/La-cotisation-sur-la-valeur-ajoutée-des-entreprises (consulté le 09/08/2026).

[8] FIPECO, François Ecalle, « Les prélèvements obligatoires sur le travail », 2024, https ://www.fipeco.fr/fiche/Les-prélèvements-sur-le-travail (consulté le 09/08/2026).

[9] FIPECO, François Ecalle, « L’imposition des salaires et dividendes en France et dans l’OCDE », octobre 2024, https ://www.fipeco.fr/commentaire/L’imposition%20des%20salaires%20et%20dividendes%20en%20France%20et%20dans%20l’OCDE (consulté le 09/08/2026).

[10] FIPECO, François Ecalle, « Les dépenses fiscales », 2024-2025, https ://www.fipeco.fr/fiche/Les-dépenses-fiscales (consulté le 09/08/2026).

[11] Cour des comptes / Assemblée nationale, rapport sur les niches fiscales, PLF 2024-2025, cité dans Wikipédia « Niche fiscale », consulté le 09/08/2026.

[12] OCDE, « Taxing Wages 2026 », rapport annuel sur les coins fiscaux, https ://www.oecd.org/fr/publications/les-impots-sur-les-salaires_20725132.html (consulté le 09/08/2026).

[13] Axelle Arquié (CEPII / OEM), Coface, « Mapping of French employment’s exposure to AI », mars 2026, https ://anthemcreation.com/en/artificial-intelligence/ai-jobs-5-million-at-risk-france-coface-oem/ (consulté le 09/08/2026).

[14] Axelle Arquié, « Le double choc de l’IA : emploi et fiscalité », L’Économie politique, n° 110, 2026/2, https ://shs.cairn.info/publications-de-axelle-arquie–111394 (consulté le 09/08/2026).

[15] Daron Acemoglu, Simon Johnson, Power and Progress : Our Thousand-Year Struggle over Technology and Prosperity, Basic Books, 2023 (traduction française : Pouvoir et progrès, Pearson France, 2024).

[16] Daron Acemoglu, David Autor, Simon Johnson, « Building Pro-Worker Artificial Intelligence », NBER Working Paper n° 34854, février 2026, https ://ssrn.com/abstract=6290347 (consulté le 09/08/2026).

[17] Philippe Aghion (Prix Nobel d’économie 2025), Resetting the Innovation Clock, 2025 ; entretiens et cours au Collège de France 2024-2025, https ://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/cion-eco/l17cion-eco2526012_compte-rendu.pdf (consulté le 09/08/2026).

[18] Agnès Verdier-Molinié (iFRAP), « Déficit public : nous arrivons face au mur », 2025, https ://www.ifrap.org/budget-et-fiscalite/deficit-public-nous-arrivons-face-au-mur-constate-agnes-verdier-molinie (consulté le 09/08/2026).

[19] FIPECO, François Ecalle, « D’où provient l’écart entre les prélèvements obligatoires de la France et de la zone euro », novembre 2025, https ://www.fipeco.fr/fiche/Do%C3%B9-provient-l%C3%A9cart-entre-les-pr%C3%A9l%C3%A8vements-obligatoires-de-la-France-et-de-la-zone-euro (consulté le 09/08/2026).

[20] FIPECO, François Ecalle, « D’où provient l’écart entre les prélèvements obligatoires de la France et de la zone euro », novembre 2025, https ://www.fipeco.fr/fiche/Do%C3%B9-provient-l%C3%A9cart-entre-les-pr%C3%A9l%C3%A8vements-obligatoires-de-la-France-et-de-la-zone-euro (consulté le 09/08/2026).