Seniors bloqués hors de l’emploi, assiette sociale qui rétrécit
Perdre son emploi après 50 ans en France, c’est prendre un risque statistiquement documenté de ne plus en retrouver un. C’est le produit d’une architecture de financement social qui tient debout tant que les cols blancs restent en poste. L’IA générative menace précisément ceux-là. Le choix de 2027, c’est de changer l’assiette avant que le choc ne décide à la place des politiques.
Un record d’emploi qui masque deux anomalies persistantes
Le taux de chômage a reculé de 3,1 points entre 2015 et 2022 [9]. En 2025, 69,3 % des 15-64 ans sont en emploi, un record depuis 1975 [7]. C’est réel. Mais la moyenne ici dissimule deux situations très différentes.
La féminisation de l’emploi est un acquis solide : le taux d’emploi des femmes a progressé de 12,1 points en trente ans [6]. Ce progrès tient.
Aux deux extrémités de la vie active, le tableau est moins rassurant.
Pour les seniors, la comparaison européenne est sévère. La France n’emploie que 60,3 % de ses 55-64 ans [10]. L’Allemagne en emploie 75,2 %, les Pays-Bas 75,3 % [10].
Quinze points d’écart. Pour les 60-64 ans, la Suède atteint 69,5 %, l’Allemagne 66,8 %, les Pays-Bas 68,7 % [10]. La France reste sous la moyenne européenne, qui est pourtant à 53 % [10].
Pour les jeunes, le signal s’est retourné depuis 2024. Le taux d’emploi des 15-24 ans, porté un temps par l’alternance, a reculé de 0,6 point à 34,4 % [6]. Fin 2025, environ 1,5 million de jeunes n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation [26]. C’est 15 % de la jeunesse française, soit presque le double de l’Allemagne ou des Pays-Bas [26].
Sept virgule neuf pour cent de chômage, et cinq millions et demi de personnes contraintes
À la fin 2025, 2,5 millions de personnes sont au chômage au sens strict [3]. Le taux atteint 7,9 %, soit 0,6 point de plus qu’un an auparavant [3], et le niveau le plus élevé depuis l’été 2021.
Le chiffre officiel sous-estime la réalité du malaise. Certains cherchent un emploi sans être comptabilisés dans le chômage officiel, d’autres travaillent moins d’heures qu’ils ne le souhaitent. En moyenne sur l’année 2025, 5,5 millions de personnes de 15 à 64 ans sont dans cette situation de contrainte [5]. C’est 16,6 % de la population active au sens large [5]. Un actif sur six.
La qualité des contrats avance, mais lentement. La part des emplois à durée limitée dans l’emploi total recule depuis trois ans consécutifs : elle atteint 9,4 % en 2025 [7]. Mais la trajectoire longue tempère cet optimisme.
La précarité chez les moins de 25 ans était à 18,7 % en 1982 [14]. Elle montait à 49 % en 1999, puis à 58,5 % en 2016 [14]. Elle est redescendue légèrement à 56 % depuis 2017 [14]. Sur quarante ans, la précarité a été multipliée par trois pour les jeunes.
La France affiche 15,5 % d’emplois temporaires dans l’emploi total, contre 12,8 % en moyenne dans l’Union européenne [10]. Les jeunes portent l’essentiel de ce fardeau.
Le chômage de longue durée, lui, a reculé depuis son pic de 2016 : il représente 1,7 % de la population active en 2024, soit 1,4 point de moins qu’au pic [4]. Mais parmi les chômeurs de 50 ans ou plus, 39,1 % sont sans emploi depuis au moins un an [7]. Une fois l’éloignement installé après 50 ans, il s’installe durablement.
Trois mécanismes qui fabriquent la fracture senior
Le taux d’emploi record additionne des réalités incomparables. Un senior reclassé à 62 ans sur un poste dégradé, un jeune en alternance de six mois, un temps partiel subi à vingt heures par semaine : tous entrent dans le même calcul [6]. Trois mécanismes produisent cette distribution.
Le premier dure depuis trente ans. La politique de l’emploi française a surtout abaissé le coût du travail peu qualifié, par des exonérations massives de cotisations sociales sur les bas salaires. L’idée était de créer de l’emploi rapidement. Résultat : un stock d’emplois à faible formation, faible progression salariale, faible productivité. Soutenir depuis des décennies le travail peu coûteux a coûté une fortune à l’État, sans améliorer la qualité du travail ni les performances des entreprises [23].
La chaîne de causalité est précise. Un emploi peu qualifié génère moins de cotisations. Il produit plus de passages en chômage et plus de dépenses sociales. Il génère moins d’investissement dans les compétences. La stratégie des exonérations a ainsi fabriqué les déséquilibres qu’elle prétendait corriger.
Le deuxième mécanisme est la trappe dans laquelle tombent les seniors. Les Français déclarent vouloir partir en retraite à 60,8 ans en moyenne, contre 64,5 ans pour les Allemands [16]. Cet écart reflète une moindre satisfaction au travail, mesurée par l’enquête européenne sur les conditions de travail [16].
Les seniors qui perdent leur emploi après 55 ans sont significativement moins susceptibles d’en retrouver un [15]. Repousser l’âge de la retraite sans améliorer les conditions d’emploi ne maintient pas les seniors en activité. Cela les fait passer du chômage au halo, en les rendant invisibles dans les statistiques.
Le troisième mécanisme est le seul qui ne figure pas encore dans les données : le déploiement de l’IA générative. L’Observatoire des emplois menacés et émergents, cofondé par Axelle Arquié du CEPII avec Coface, a publié en mars 2026 la cartographie la plus granulaire à ce jour de l’exposition de l’emploi français [21]. Aujourd’hui, 3,8 % des emplois sont vulnérables à l’IA générative [21]. Dans un horizon de deux à cinq ans, ce taux bondit à 16,3 % [21]. Sur une base de 30 millions d’emplois, cela représente environ 5 millions de postes [21].
Cette technologie cible principalement les tâches cognitives répétitives : autrefois le refuge des emplois de bureau qualifiés. Ce n’est plus l’ouvrier qui est menacé en premier, c’est le cadre administratif, le juriste, le comptable, l’analyste. Et ce sont précisément ces catégories qui paient les cotisations sociales les plus élevées.
Le risque pour les finances publiques est direct. Les dépenses d’assurance chômage atteignent 45,3 milliards d’euros en 2025, soit environ 700 euros par foyer français [18]. La dette nette de l’Unédic à fin 2025 atteint 58,4 milliards d’euros [18]. Ce régime a été fragilisé par les chocs successifs. Un second choc sur l’emploi des qualifiés pourrait avoir un effet ciseau très violent sur les finances publiques [20] : moins de cotisations qui rentrent, plus d’indemnisations à verser.
Carl Benedikt Frey montre dans How Progress Ends (2025) que le progrès technologique peut produire de la stagnation plutôt que de la croissance partagée, si les acteurs dominants d’une technologie générale capturent l’essentiel des gains de productivité [25].
Transférer une part du financement social du salaire vers la valeur ajoutée et le capital algorithmique
La politique de l’emploi française a créé beaucoup d’emplois en abaissant leur coût d’entrée. Les données confirment : plus d’emplois, mais un grand nombre d’entre eux peu formateurs, peu évolutifs, peu productifs [6]. Continuer dans cette voie revient à consolider une base d’emplois vulnérables à l’IA tout en maintenant un financement de la protection sociale dont l’assiette va se réduire.
Le choix d’architecture pour 2027 est de transférer une part du financement de la protection sociale des seules cotisations salariales vers la valeur ajoutée et le capital algorithmique des entreprises. Le double choc est documenté : l’IA détruit de l’assiette fiscale tout en augmentant les besoins d’indemnisation [20]. Après cette réforme d’assiette, la protection sociale ne dépend plus uniquement du volume de masse salariale des cols blancs en poste. Les exonérations patronales peuvent alors être réorientées vers la montée en compétence, plutôt que vers le maintien des bas salaires, sans creuser davantage les 58,4 milliards de dette de l’Unédic [18].
Ce choix rend possible ce que la réforme des retraites seule ne peut pas produire. L’écart de quinze points avec l’Allemagne et les Pays-Bas sur l’emploi des seniors exige une stratégie sur la qualité du travail, sur l’ensemble du parcours professionnel [15]. L’enjeu est de créer de l’emploi qui tienne, pas seulement de l’emploi qui compte dans une statistique.
Ce choix a un coût identifiable. Élargir l’assiette vers la valeur ajoutée ou le capital algorithmique augmente la contribution des entreprises les plus capitalistiques. Il rend aussi difficile à justifier la poursuite d’exonérations sans contrepartie de formation. Daron Acemoglu et Simon Johnson identifient le rapport de force institutionnel comme la variable déterminante entre une IA qui profite aux travailleurs et une IA qui profite au capital [24].
Sans cadre institutionnel, les gains de productivité liés à l’IA iront au capital. Les coûts d’ajustement iront au travail. La dette d’assurance chômage ira à l’État [25]. Après la réforme d’assiette, le financement de la protection sociale repose sur autre chose que la seule masse salariale des actifs en poste. C’est un système différent, avec des gagnants et des perdants différents.
Sources
[1] INSEE, « Halo autour du chômage et sous-emploi », Emploi, chômage, revenus du travail, juin 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8376850 (consulté le 07/09/2026).
[2] INSEE, « Au quatrième trimestre 2024, le taux de chômage est quasi stable (7,3 %) et le taux d’emploi se replie de 0,2 point (68,9 %) », Informations rapides n° 34, février 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8351234 (consulté le 07/09/2026).
[3] INSEE, « Au quatrième trimestre 2025, le taux de chômage atteint 7,9 % », Informations rapides n° 34, février 2026, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8735266 (consulté le 07/09/2026).
[4] INSEE, « L’essentiel sur… le chômage », mise à jour mai 2026, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/4805248 (consulté le 07/09/2026).
[5] INSEE, « Situations contraintes sur le marché du travail », Emploi, chômage, revenus du travail, juillet 2026, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8733069 (consulté le 07/09/2026).
[6] INSEE, « Une photographie du marché du travail en 2024 », INSEE Première n° 2044, mars 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8391807 (consulté le 07/09/2026).
[7] INSEE, « Une photographie du marché du travail en 2025 », INSEE Première n° 2096, juillet 2026, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8901327 (consulté le 07/09/2026).
[8] INSEE, « Évolution de la population active », Emploi, chômage, revenus du travail, juin 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8376846 (consulté le 07/09/2026).
[9] INSEE, « Évolution du chômage », Emploi, chômage, revenus du travail, juin 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8376836 (consulté le 07/09/2026).
[10] INSEE, « Emploi et chômage en Europe », France, portrait social, novembre 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8612578 (consulté le 07/09/2026).
[11] OCDE, Situation du marché du travail, T3 et T4 2024, janvier 2025, https ://www.oecd.org/content/dam/oecd/fr/data/perspectives/publications-statistiques/2025/1/labour-market-situation-oecd-01-2025-Fr.pdf (consulté le 07/09/2026).
[12] OCDE, Perspectives de l’emploi de l’OCDE 2024 : Note pays France, juin 2024, https ://www.oecd.org/en/publications/2024/06/oecd-employment-outlook-2024-country-notes_6910072b/france_b842dc68.html (consulté le 07/09/2026).
[13] DARES, L’emploi intérimaire de nouveau en baisse au 1er trimestre 2025, DARES Indicateurs n° 25, mai 2025, https ://dares.travail-emploi.gouv.fr/publication/lemploi-interimaire-de-nouveau-en-baisse-au-1er-trimestre-2025-05 (consulté le 07/09/2026).
[14] Direction générale du travail, Campagne 2025 de l’inspection du travail : précarité, annexe 3, 2025, https ://idf.drieets.gouv.fr/sites/idf.drieets.gouv.fr/IMG/pdf/dgt_campagneprecarite_annexe03_fichepresentationexterne.pdf (consulté le 07/09/2026).
[15] Sénat, Incidence du taux d’emploi des seniors sur l’équilibre financier du système de retraite, rapport n° 616, mai 2025, https ://www.senat.fr/rap/r24-616/r24-6162.html (consulté le 07/09/2026).
[16] OFCE, « Maintien des seniors dans l’emploi en Europe », Revue de l’OFCE n° 184, 2024, https ://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/revue/2024/4-184OFCE.pdf (consulté le 07/09/2026).
[17] Unédic, Prévisions financières de l’Unédic : février 2025, https ://www.unedic.org/publications/previsions-financieres-de-l-unedic-fevrier-2025 (consulté le 07/09/2026).
[18] Unédic, Situation financière de l’Assurance chômage 2025-2027, juin 2025, https ://www.unedic.org/storage/uploads/2025/06/12/Situation-financire-Assurance-chmage-2025-2027-12-juin-2025.pdf (consulté le 07/09/2026).
[19] FIPECO, « L’assurance chômage », François Ecalle, 2025-2026, https ://www.fipeco.fr/fiche/Lassurance-ch%C3%B4mage (consulté le 07/09/2026).
[20] Axelle Arquié (CEPII / OEM), « Le double choc de l’IA : emploi et fiscalité », L’Économie politique, 2026/2 n° 110, https ://shs.cairn.info/publications-de-axelle-arquie–111394 (consulté le 07/09/2026).
[21] Coface / OEM (Axelle Arquié), cartographie de l’exposition de l’emploi français à l’IA, mars 2026, https ://anthemcreation.com/en/artificial-intelligence/ai-jobs-5-million-at-risk-france-coface-oem/ (consulté le 07/09/2026).
[22] Bertrand Martinot et Franck Morel, Le travail est la solution : Réconcilier les Français avec le travail, Hermann, juin 2025.
[23] Bruno Palier et Christine Erhel, Travailler mieux, PUF, septembre 2025.
[24] Daron Acemoglu et Simon Johnson, « Can A.I. Be Pro-Worker? », The New Yorker, 2026, https ://www.newyorker.com/contributors/john-cassidy (consulté le 07/09/2026).
[25] Carl Benedikt Frey, How Progress Ends : Technology, Innovation, and the Fate of Nations, Princeton University Press, 2025.
[26] Les Entreprises pour la Cité, « Quelle proportion des jeunes français sont aujourd’hui NEET ? », juillet 2026, https ://www.reseau-lepc.fr/le-saviez-vous-quelle-proportion-des-jeunes-francais-sont-aujourdhui-sans-emploi-sans-etudes-ni-formation-neet/ (consulté le 07/09/2026).
