En 2024, les revenus des capitaux mobiliers bondissent de 32 % [1]. Selon France Stratégie, relayé par l’Observatoire des inégalités, 96 % de ces dividendes atterrissent dans les mains de 1 % des foyers fiscaux [10]. Ce chiffre dit le rétrécissement du moteur de l’économie, au-delà de l’enrichissement d’un petit nombre. Quand le capital est aussi concentré, il finance moins d’entreprises, alimente moins d’épargne productive, protège moins de retraites. L’enjeu posé à 2027 est là : élargir le nombre de Français qui détiennent du capital, pas simplement redistribuer la rente d’un petit nombre.
2 228 euros médians par mois, mais un record de pauvreté depuis 1996
En 2024, le niveau de vie médian atteint 2 228 euros par mois [1]. Après redistribution, ce niveau est 7,8 % plus élevé qu’en 2008 en euros constants [1]. Entre 2023 et 2024, il progresse de 1,8 % [1].
Cette progression moyenne cache des trajectoires opposées. Les revenus des capitaux mobiliers déclarés à l’administration fiscale, dividendes compris, augmentent de 32 % en 2024 [1]. Le niveau de vie des plus modestes, lui, avait baissé en 2023 en euros constants, faute de reconduction des mesures de soutien au pouvoir d’achat actives en 2022 [2].
En 2024, deux des trois principaux indicateurs d’inégalités atteignent leur niveau maximum depuis 1996 [1]. Le taux de pauvreté s’établissait à 15,4 % en 2023, un record depuis le début du suivi [2]. Plus d’une famille monoparentale sur trois vit sous le seuil de pauvreté, soit 34,3 % en 2023 [2]. Le taux de pauvreté des moins de 18 ans atteignait 21,9 % la même année [2]. En nombre d’enfants, cela représentait 2,9 millions [2].
Sur longue période, une forte baisse des inégalités avait commencé au début de la Première Guerre mondiale. Une tendance inégalitaire est réapparue au milieu des années 1980 [5]. Cette rupture n’a jamais été inversée.
Le patrimoine, la frontière qui décide tout
Les inégalités de patrimoine opèrent dans une autre catégorie que les inégalités de revenu. En 2024, la moitié des ménages disposent d’un patrimoine brut supérieur à 205 000 euros [3]. Les 10 % des ménages les mieux dotés détiennent près de la moitié de la masse totale [3].
À l’autre bout de l’échelle, les 10 % les moins fortunés possèdent au maximum 6 200 euros en 2024, l’équivalent d’une voiture d’occasion [3]. Au cours des dix années précédentes, une fois l’inflation prise en compte, leur plafond de patrimoine a progressé de 700 euros [3]. Les ménages situés entre les 10 % et les 40 % les moins dotés n’ont enregistré aucune progression réelle sur la même période [3]. Pour la moitié la plus dotée en revanche, la hausse est de 10 à 15 % [3].
Sur vingt ans, l’écart s’est creusé. La mesure de concentration du patrimoine brut (un score entre 0, répartition parfaitement égale, et 1, concentration totale) est passée de 0,639 à 0,662 entre 1998 et 2021, principalement sous l’effet de la hausse des prix de l’immobilier [4]. La Banque de France mesure une accélération récente, sur données de la Banque centrale européenne [11]. La part détenue par la moitié la moins fortunée stagne à 5 % du patrimoine total. Celle des 10 % les plus aisés a progressé de 1,7 point et atteint plus de 54 % à la fin 2023 [11].
Ce creusement patrimonial a une conséquence directe sur les revenus futurs. Les dividendes ont augmenté de 10 % en 2022, puis encore de 10 % en 2023 [10]. Ces revenus ne concernent qu’une fraction infime de la population. En 2021, selon France Stratégie, relayé par l’Observatoire des inégalités, 96 % des dividendes sont attribués à 1 % de l’ensemble des foyers fiscaux [10]. Quand le capital est aussi étroitement réparti, c’est toute l’économie qui se prive d’actionnaires, d’épargnants productifs et de retraites moins dépendantes du seul régime par répartition.
La fermeture comme destin, l’ouverture comme choix politique
Les sociétés prospèrent systématiquement quand elles embrassent l’ouverture aux échanges, aux idées et aux personnes, et déclinent quand elles s’en retirent. C’est la thèse centrale de Johan Norberg dans Peak Human (2025) [12]. Son apport le plus original est de traiter les âges d’or non comme des sommets sur une pente ascendante, mais comme des équilibres instables. Ces équilibres sont productifs parce qu’ils relâchent les contraintes sur le commerce, la croyance, l’identité, l’entreprise. Mais ils sont instables : le relâchement menace le contrôle.
Le mécanisme de déclin suit un schéma précis [12]. L’anxiété de statut s’installe. La peur de la disruption pousse à la fermeture. L’orthodoxie se solidifie. Les données françaises l’illustrent.
Les âges d’or donnent du pouvoir aux outsiders (marchands, immigrants, innovateurs) dont le succès menace les hiérarchies établies [12]. À mesure que la richesse s’accumule, l’incitation à contrôler l’entrée et à restreindre la concurrence se renforce. Les élites découvrent que la fermeture est plus sûre que l’ouverture, une fois qu’elles ont quelque chose qui vaut la peine d’être protégé.
Les détenteurs de seuls revenus du travail rencontrent une difficulté accrue d’accéder aux hauts patrimoines depuis les années 1970 [5]. Norberg documente ce mécanisme de fermeture du sommet dans l’histoire de la Chine des Song ou de la République hollandaise. Les données françaises le documentent dans le présent. La concentration croissante des revenus du patrimoine entre les mains du 1 % supérieur en est l’expression directe [12].
La variable-clé est la part du capital dans la distribution nationale. La part du travail dans la valeur ajoutée a reculé depuis les années 1990 dans la plupart des grands pays de l’OCDE [6]. Dans le secteur privé en France, la part de la masse salariale détenue par les 1 % des salariés les mieux rémunérés est passée de 7 % à 8 % entre 1998 et 2017 [5].
La divergence est encore plus nette sur les revenus du capital. En 1970, les 1 % les plus riches en patrimoine percevaient 28,7 % des revenus totaux du capital [5]. En 2014, cette part s’établissait à 34 % [5]. Dans le même temps, leur part dans les revenus du travail reculait de 4,6 % à 2,8 % [5]. Ceux qui sont au sommet vivent de moins en moins de leur travail et de plus en plus de leur rente.
La redistribution compense, elle ne corrige pas
Le réflexe politique face à ce tableau est d’augmenter la redistribution. Les données invitent à nuancer ce raccourci. La France redistribue déjà massivement : ses dépenses publiques représentent 57,3 % du PIB en 2024 [8]. La moyenne de l’Union européenne est à 49,1 % la même année [8]. Les dépenses consacrées à la protection sociale atteignent 32,6 points de PIB en France, contre 27,0 points en moyenne européenne [8].
Et pourtant, les inégalités avant redistribution restent parmi les plus élevées de l’Union européenne. La mesure de concentration des revenus bruts (un score élevé signifie plus d’inégalités) s’établit à 37,0 en France en 2024, contre une moyenne de 35,1 pour la zone euro [7]. Avant toute redistribution, la France se situe parmi les pays les plus inégalitaires, juste après les États-Unis et le Royaume-Uni.
Une fois les impôts payés, elle arrive en milieu de tableau. La mesure de concentration des revenus nets tombe à 29,9 en 2024 [7]. Au Royaume-Uni, elle reste à 36,7. Aux États-Unis, à 39,4 [7].
Cet apparent succès redistributif révèle le vrai mécanisme. La France produit d’abord ses inégalités à un rythme parmi les plus élevés d’Europe, puis les atténue à grands frais. En examinant les inégalités avant pensions et cotisations de retraite, la France est le pays le plus inégalitaire parmi les membres de l’Union européenne [7].
Corriger l’aval sans agir sur l’amont revient à vider la mer avec une cuillère, tout en laissant ouverts les robinets. Financer la redistribution par l’endettement reporte la correction des inégalités sur les générations à venir, sans toucher le mécanisme qui les produit. C’est la dette sociale que Nicolas Dufourcq a documentée dans La dette sociale de la France (Odile Jacob, 2025) [13].
Élargir la base des détenteurs de capital plutôt que redistribuer la rente d’un petit nombre
Les arrangements institutionnels qui génèrent la prospérité sont continuellement menacés par le succès même qu’ils produisent, comme le montre l’histoire longue des âges d’or [12]. Appliqué aux revenus et au patrimoine, ce cadre conduit à quatre leviers, distincts du réflexe redistributif.
Produire des revenus primaires moins concentrés. La progression de 1,8 % du niveau de vie médian en 2024 est tirée par les salaires et l’emploi [1]. Chaque point de taux d’emploi supplémentaire dans le bas et le milieu de la distribution réduit les inégalités primaires plus efficacement qu’un point de cotisation supplémentaire. Bertrand Martinot a cartographié les freins institutionnels : fiscalité du travail au bas de l’échelle, formation inadaptée, complexité des transitions [14]. Ce sont ces verrous qu’il faut lever.
Ouvrir l’accès au capital pour les classes moyennes et populaires. En 2024, des dizaines de millions de Français ne perçoivent aucun dividende. C’est le résultat d’une architecture fiscale et institutionnelle qui n’a jamais organisé leur entrée dans l’actionnariat [10].
Les politiques d’épargne salariale, d’actionnariat salarié et d’accession à la propriété peuvent investir les 20 à 30 % de ménages au patrimoine le plus faible, là où aucun capital n’existe aujourd’hui. La croissance par destruction créatrice suppose que des outsiders puissent entrer dans le jeu, et donc qu’ils en aient les ressources [15]. Multiplier le nombre de petits actionnaires, c’est aussi élargir la base de financement des entreprises et réduire la dépendance aux marchés étrangers.
Traiter le revenu du capital avec la même rigueur que le revenu du travail. En France, le taux de taxation des salaires au niveau du salaire moyen est de 44 % [9]. Pour vingt fois le salaire moyen, il monte à 64 % [9].
Le taux de taxation des dividendes pour un montant équivalent est de 41 % [9]. Ce différentiel (mesuré sur données OCDE) alimente structurellement la divergence des patrimoines. La réforme vise la neutralité fiscale entre revenus d’activité et revenus du capital, sans ajouter de taxe sur les richesses existantes.
Maintenir l’ouverture aux outsiders. Norberg avertit qu’en temps de crise, individus et sociétés cherchent la stabilité et s’écartent de ce qui est imprévisible [12]. Les âges d’or ont chacun connu leur moment de fermeture : retournement contre l’échange intellectuel ouvert, soutien aux hommes forts, abandon du commerce international. La tentation protectionniste répond à une détresse réelle, mais aggrave structurellement la situation qu’elle prétend soulager.
La contrainte budgétaire est réelle. À 57,3 % du PIB en 2024, la France dispose de très peu de marge pour augmenter ses dépenses sans affecter sa compétitivité [8]. Cela rend d’autant plus urgente la substitution partielle des dépenses de compensation par des politiques de formation, d’emploi et d’accès au capital, qui agissent sur le revenu primaire plutôt que sur sa correction après coup.
Le choix posé à 2027 est précisément là. Continuer à compenser la divergence primaire par la redistribution, c’est s’engager dans un endettement croissant qui nourrit la désillusion politique. Agir sur les mécanismes de production des revenus et d’accès au patrimoine, c’est rendre la prospérité moins tributaire de l’appartenance à une classe d’actifs. Pour que ce second chemin reste crédible, la progression des revenus doit atteindre effectivement ceux qui n’ont pas de capital [12].
Sources
[1] INSEE-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA, « Niveau de vie et pauvreté en 2024 », Insee Première n° 2117, juillet 2026, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/9019316 (consulté le 09/08/2026).
[2] INSEE, « Niveau de vie et pauvreté en 2023 », Insee Première n° 2063, juillet 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8600989 (consulté le 09/08/2026).
[3] INSEE, « Les montants de patrimoine détenus par les ménages en 2024 », Insee Focus n° 371, décembre 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8672665 (consulté le 09/08/2026).
[4] INSEE, « En vingt ans, les inégalités de patrimoine se sont accrues », in Revenus et patrimoine des ménages, édition 2024, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/7941439?sommaire=7941491 (consulté le 09/08/2026).
[5] Garbinti B., Goupille-Lebret J., Piketty T., « Inégalités de revenu et de richesse en France », Economie et Statistique n° 510-511-512, 2019, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/4253029/510_511_512_Garbinti_Goupille-Lebret_FR.pdf (consulté le 09/08/2026).
[6] Cette G., Koehl L., Philippon T., « La part du travail sur le long terme : un déclin ? », Economie et Statistique n° 510-511-512, 2019, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/4253021/510_511_512_Cette_Koehl_Philippon_FR.pdf (consulté le 09/08/2026).
[7] Ecalle F. (FIPECO), « Les inégalités et la redistribution des revenus en 2024 en France et dans l’Union européenne », mars 2026, https ://www.fipeco.fr/commentaire/Les%20in%C3%A9galit%C3%A9s%20et%20la%20redistribution%20des%20revenus%20en%202024%20en%20France%20et%20dans%20l%27Union%20europ%C3%A9enne (consulté le 09/08/2026).
[8] Ecalle F. (FIPECO), « Les dépenses par politique publique en Europe en 2024 », juillet 2026, https ://fipeco.fr/commentaire/Les%20d%C3%A9penses%20par%20politique%20publique%20en%20Europe%20en%202024 (consulté le 09/08/2026).
[9] Ecalle F. (FIPECO), « L’imposition des salaires et dividendes en France et dans l’OCDE », 2024, https ://www.fipeco.fr/commentaire/L%27imposition%20des%20salaires%20et%20dividendes%20en%20France%20et%20dans%20l%27OCDE (consulté le 09/08/2026).
[10] Observatoire des inégalités, « 2021-2024 : une hausse des revenus du patrimoine très favorable aux riches », https ://www.inegalites.fr/2021-2024-une-hausse-des-revenus-du-patrimoine-tres-favorable-aux-riches (consulté le 09/08/2026).
[11] Banque de France, « Indicateurs d’inégalités du patrimoine net », Bulletin de la Banque de France n° 250, 2024, https ://www.banque-france.fr/system/files/2024-02/BDF250-6_Comptes.pdf (consulté le 09/08/2026).
[12] Norberg J., Peak Human : What We Can Learn from the Rise and Fall of Golden Ages, Atlantic Books/Cato Institute, mai 2025, https ://www.cato.org/books/peak-human-0 (consulté le 09/08/2026).
[13] Dufourcq N., La dette sociale de la France, Odile Jacob, octobre 2025.
[14] Martinot B., Le travail est la solution, 2025.
[15] Aghion P., « Resetting the Innovation Clock : Endogenous Growth through Technological Turnover », 2025, https ://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/cion-eco/l17cion-eco2526012_compte-rendu.pdf (consulté le 09/08/2026).
