La France paie deux fois le temps partiel imposé

Un million deux cent mille salariés n’ont pas choisi leurs horaires. Leurs employeurs les maintiennent à 24 heures par semaine, le plancher légal, et leur versent 1 013 euros nets par mois [1]. C’est 203 euros sous le seuil de pauvreté [2].

L’État comble ensuite une partie du manque avec la prime d’activité. Autrement dit : le contribuable paie d’abord pour exonérer les employeurs qui créent ces postes courts, puis il paie une seconde fois pour rendre leurs salariés à peu près solvables. Ce double paiement n’est pas une fatalité. C’est le résultat d’une architecture fiscale que la politique a construite et peut défaire.

Un recul en surface, une trappe en profondeur

Le temps partiel recule, sur le papier. En 2024, 17,4 % des salariés français travaillaient à temps partiel, contre 20,3 % dix ans plus tôt [3]. Le mouvement est réel. Mais il ne dit pas tout.

Un quart des salariés à temps partiel veulent travailler davantage et n’y arrivent pas [4]. Ce chiffre est lui-même sous-estimé : une partie d’entre eux ont simplement renoncé à demander [4]. En personnes réelles, cela représente 1,2 million de salariés bloqués en deçà de ce qu’ils pourraient faire [4].

Pour comprendre pourquoi, il faut remonter à la source. Entre 1975 et 1999, la proportion de salariés à temps partiel a progressé de 11 points en France [5]. Cette hausse résultait directement de politiques publiques qui payaient les entreprises pour embaucher à temps partiel [3]. Quand ces incitations ont été supprimées, la progression s’est arrêtée [3]. Le temps partiel subi, en France, est en grande partie une création de l’État.

La comparaison européenne met cela en évidence. Aux Pays-Bas, 38,6 % des salariés travaillent à temps partiel, contre 16,5 % en France en 2024 [6]. L’écart pourrait laisser croire que la France fait mieux. Mais aux Pays-Bas, ce temps partiel est massivement choisi, notamment par des femmes très qualifiées. En France, il est concentré dans les emplois les moins qualifiés, et il est le plus souvent imposé.

Femmes, ouvriers, services du quotidien

Le temps partiel subi n’est pas réparti au hasard. En 2023, 26,6 % des femmes salariées travaillaient à temps partiel, contre 7,5 % des hommes [7]. Les femmes représentent près de 78 % des salariés à temps partiel [7]. Quand on s’intéresse au temps partiel subi spécifiquement, les trois quarts sont des femmes.

Les ouvriers sont deux fois plus touchés que les cadres [4]. Les secteurs les plus frappés sont le nettoyage en entreprise, l’enseignement, les activités culturelles et de loisirs, l’hôtellerie-restauration, la santé et l’aide à domicile [7]. Ce sont les emplois qui font tourner la vie quotidienne de tout le monde.

Ces emplois-là sont aussi les plus précaires. En 2021, le taux de pauvreté des salariés à temps partiel atteignait 15,7 %, contre 5,2 % pour ceux à temps complet [9]. Prenons un exemple concret : un salarié dont l’employeur plafonne le contrat à 24 heures hebdomadaires au SMIC perçoit environ 1 013 euros nets par mois [1]. Pour atteindre le niveau d’un SMIC à temps plein, soit environ 1 478 euros nets, il lui faudrait 52 heures de travail supplémentaires par mois que son contrat ne lui donne pas [1]. Ces emplois sont les héritiers d’un modèle où la sous-traitance a externalisé le coût humain de fonctions pourtant essentielles [10].

L’architecture fiscale qui paie les employeurs pour ne pas enrichir les postes

Le mécanisme est simple à comprendre, même s’il est rarement expliqué. Les exonérations de cotisations sociales coûtent 75 milliards d’euros par an aux finances publiques [11]. Ces exonérations sont très concentrées sur les bas salaires.

Elles dégressent ensuite : plus le salaire monte, moins l’employeur en profite. Résultat : augmenter un salarié ou lui donner plus d’heures coûte relativement plus cher que de le maintenir où il est. L’architecture fiscale rend la stagnation plus rentable que la progression.

La prime d’activité vient ensuite compenser une partie de la perte de revenu du salarié. Mais elle ne change rien à l’incitation de l’employeur. On redistribue sur un marché du travail qu’on a soi-même appauvri.

Le rapport Bozio-Wasmer de 2024 documente précisément cette dynamique [12]. Il propose de réduire les allègements de cotisations sociales concentrés au niveau du SMIC pour casser la logique qui enferme les salariés à ce plancher. Les effets estimés sur l’emploi seraient légèrement positifs, entre 10 000 et 20 000 postes créés ou consolidés selon les hypothèses [12]. Le gain réel serait une meilleure qualité des emplois existants, des postes mieux dotés en heures, en salaire et en formation.gain réel serait une meilleure qualité des emplois existants, des postes mieux dotés en heures, en salaire et en formation.

Le rapport IGAS de décembre 2024 pointe des lacunes dans la mobilisation des politiques d’emploi et de formation pour ces travailleurs [8]. Paul Osterman, dans Disposable Workers (Harvard UP, 2026), en tire la conséquence générale : la flexibilité dont les entreprises ont besoin peut exister sans produire de mauvais emplois, à condition que le cadre public l’exige [14].

Réformer les exonérations ou financer indéfiniment la compensation

L’arbitrage de 2027 est le suivant. Continuer à verser des prestations à des travailleurs sous le seuil de pauvreté tout en finançant 75 milliards d’euros d’exonérations qui bloquent leur progression revient à payer deux fois pour un résultat médiocre [11]. Réorienter une fraction de ces exonérations vers la qualité des emplois, c’est agir sur le mécanisme plutôt que sur ses conséquences.

Quatre leviers découlent de cette logique.

Modifier la structure des exonérations pour que passer de 24 heures à 35 heures hebdomadaires cesse de pénaliser l’employeur. La réforme Bozio-Wasmer trace cette voie [12]. C’est la mécanique de base d’une réforme plus large de la politique salariale, détaillée dans le billet « L’État subventionne la stagnation salariale ».

Responsabiliser les donneurs d’ordre sur la qualité des emplois en sous-traitance. La commande publique peut imposer des clauses de durée minimale dans les marchés de nettoyage, de restauration collective et d’aide à domicile. C’est une politique de l’offre d’emplois de qualité, pas de redistribution.

Consolider le plancher légal de 24 heures et lever les dérogations sectorielles. Le rapport IGAS formule 22 recommandations pour rééquilibrer le cadre du temps partiel [8]. Parmi elles figurent un droit au temps partiel dans les grandes entreprises et l’ouverture d’une négociation interprofessionnelle [15]. Ce droit doit s’accompagner d’un droit au temps complet opposable pour les salariés contraints.

Investir dans la formation des salariés à temps partiel subi. En 2021, ils avaient un accès plus limité à la formation que leurs collègues à temps complet [9]. Un cadre rénové doit adapter l’offre à leurs contraintes horaires [8].

La première option, compenser indéfiniment les effets d’un système fiscal mal calibré, coûte plus cher chaque année et laisse 1,2 million de personnes bloquées en deçà de ce qu’elles pourraient faire [4]. La seconde restructure les incitations pour que l’heure de travail vaille assez pour n’en manquer aucune, au prix d’une réforme des exonérations dont les effets budgétaires restent à calibrer sur la durée.

Sources

[1] Calculs d’après SMIC au 1er juin 2026, taux horaire brut 12,31 €, DARES/INSEE. Montant 24h/semaine : environ 1 013 € nets ; SMIC à temps plein : environ 1 478 € nets. URL : https ://www.insee.fr/fr/statistiques/serie/000879878 (consulté le 09/08/2026).

[2] INSEE, seuil de pauvreté 2026 à 1 216 € net/mois. URL : https ://salerya.fr/bulletin/seuil-pauvrete-salaire-2026-si-tu-touches-moins-1216-euros/ relais INSEE (consulté le 09/08/2026).

[3] INSEE, DARES, « Temps partiel : Emploi, chômage, revenus du travail », Enquête Emploi 2024, édition 2024. URL : https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8376858?sommaire=8376908 (consulté le 09/08/2026).

[4] Centre d’observation de la société, « La part d’actifs à temps partiel est revenue à son niveau des années 1990 », mai 2026, d’après données INSEE Enquête Emploi 2024. URL : https ://www.observationsociete.fr/hommes-femmes/emploi/evolution-temps-partiel/ (consulté le 09/08/2026).

[5] INSEE, DARES, « Depuis 1975, le temps de travail annuel a baissé de 350 heures, mais avec des horaires moins réguliers et plus contrôlés », France, portrait social, édition 2019. URL : https ://www.insee.fr/fr/statistiques/4238439?sommaire=4238781 (consulté le 09/08/2026).

[6] Eurostat, « Part-time employment rate », série tesem100, données décembre 2024. URL : https ://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/tesem100/default/table (consulté le 09/08/2026).

[7] DARES, « Quelle organisation du temps de travail pour les salariés à temps partiel ? », Dares Analyses n° 74, décembre 2024. URL : https ://dares.travail-emploi.gouv.fr/sites/default/files/2cdc75ee24e32517b8dc3b5534c4e12a/Dares_DA_Organisation_travail_temps_partiel.pdf (consulté le 09/08/2026).

[8] IGAS, Antoine Magnier et Louis-Charles Viossat, « Temps partiel et temps partiel contraint : des inflexions possibles pour un cadre rénové », décembre 2024. URL : https ://www.igas.gouv.fr/temps-partiel-et-temps-partiel-contraint-des-inflexions-possibles-pour-un-cadre-renove (consulté le 09/08/2026).

[9] UNSA, « Temps partiel subi : agir pour réduire la précarité de l’emploi », juin 2025, d’après données DREES/INSEE 2021. URL : https ://www.unsa.org/Temps-partiel-subi-agir-pour-reduire-la-precarite-de-l-emploi.html (consulté le 09/08/2026).

[10] Bruno Palier, Christine Erhel, Travailler mieux, PUF/Vie des idées, 2025. URL : https ://www.linkedin.com/in/bruno-palier-10ba40ab/ (consulté le 09/08/2026).

[11] Cour des comptes, évaluation « Les politiques d’exonérations de cotisations sociales : une inflexion nécessaire », d’après rapport Bozio-Wasmer, Haut-commissariat au Plan, octobre 2024. URL : https ://www.ccomptes.fr/fr/plateformes-citoyennes/plateforme-evaluations-politique-publique/explorer-evaluations/les-46 (consulté le 09/08/2026).

[12] Antoine Bozio et Étienne Wasmer, « Les politiques d’exonérations de cotisations sociales : une inflexion nécessaire », rapport au Premier ministre, Haut-commissariat à la stratégie et au plan, octobre 2024. URL : https ://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/mission-bozio-wasmer-politiques-dexonerations-de-cotisations-sociales-une-inflexion (consulté le 09/08/2026).

[13] Simon Johnson, citation WBUR All Things Considered, MIT News, octobre 2024. URL : https ://news.mit.edu/in-the-media?page=81 (consulté le 09/08/2026).

[14] Paul Osterman, Disposable Workers : The Transformation of Employment, Harvard University Press, 2026. URL : https ://mitsloan.mit.edu/ideas-made-to-matter/companies-use-disposable-workers-transforming-employment (consulté le 09/08/2026).

[15] AEF Info, « Temps partiel : l’IGAS recommande des modifications du cadre légal et l’ouverture d’une négociation interprofessionnelle », 19 décembre 2024. URL : https ://www.aefinfo.fr/depeche/723382 (consulté le 09/08/2026).