Un million deux cent mille salariés travaillent à temps partiel sans l’avoir choisi et touchent environ 1 013 euros nets par mois [1], soit 203 euros sous le seuil de pauvreté de 1 216 euros [2], dans un emploi déclaré. L’État leur verse ensuite la prime d’activité pour compenser. Ce double paiement, prestation après emploi appauvri, est le signe d’un marché du travail que la politique fiscale a elle-même construit. Les exonérations de cotisations sociales coûtent 75 milliards d’euros par an [11] et ont rendu les postes courts structurellement plus rentables que les postes enrichis. En 2027, le choix est entre continuer à compenser par des transferts publics un mécanisme que la fiscalité alimente, ou réformer les exonérations, instaurer un droit au temps complet opposable et conditionner la commande publique aux employeurs qui ouvrent des heures.
Un recul en surface, une trappe en profondeur
En 2024, 4,2 millions de salariés travaillent à temps partiel dans leur emploi principal en France, soit 17,4 % des salariés hors apprentis [3]. La proportion a reculé de 2,9 points entre 2014 et 2022 puis s’est stabilisée [3]. Ce recul est réel. Il masque une réalité plus dure.
Un quart des salariés à temps partiel déclarent vouloir travailler davantage, selon l’INSEE [4]. Ce chiffre sous-estime le phénomène : une partie des personnes interrogées ont abandonné l’idée de travailler davantage [4]. En valeur absolue, 1,2 million de salariés souhaitent un volume horaire plus important mais ne l’obtiennent pas [4].
La trajectoire longue est instructive. Entre 1975 et 1999, la proportion de salariés à temps partiel a progressé de 11 points [5]. Dans les années 1980 et 1990, cette hausse résultait directement des politiques publiques incitant financièrement les entreprises à embaucher à temps partiel [3]. L’essor s’est interrompu quand ces incitations ont été supprimées [3]. Le temps partiel subi en France est en grande partie une construction politique.
La comparaison européenne le confirme par contraste. En décembre 2024, le taux de temps partiel atteint 16,5 % en France contre 38,6 % aux Pays-Bas [6]. L’écart ne réside pas dans le volume : aux Pays-Bas, ce temps partiel est massivement voulu, notamment par des femmes hautement qualifiées. En France, il est concentré dans les emplois les moins qualifiés et le plus souvent imposé.
Femmes, ouvriers, services du quotidien
La géographie du temps partiel subi est précise. En 2023, 26,6 % des femmes salariées travaillent à temps partiel contre 7,5 % des hommes [7]. Les femmes représentent près de 78 % des salariés à temps partiel [7]. Les trois quarts des salariés en temps partiel subi sont des femmes.
Le temps partiel subi est deux fois plus fréquent chez les ouvriers que chez les cadres [4]. Les secteurs les plus exposés sont les services administratifs et de soutien, dont le nettoyage en entreprise, avec 8,3 % des emplois du secteur concernés contre 4,2 % tous secteurs confondus [7]. Viennent ensuite l’enseignement à 7,8 %, les activités artistiques et de loisirs à 7,7 %, l’hôtellerie-restauration à 7,5 % et la santé et l’action sociale à 5,8 % [7].
Ces emplois sont aussi les plus fragmentés. En 2021, le taux de pauvreté monétaire des salariés à temps partiel atteignait 15,7 % contre 5,2 % pour les salariés à temps complet [9]. Un salarié dont l’employeur plafonne le contrat à 24 heures hebdomadaires au SMIC, le plancher légal, perçoit environ 1 013 euros nets par mois [1]. Pour atteindre le SMIC à temps plein, soit environ 1 478 euros nets, il lui faudrait travailler 52 heures de plus par mois que ce que son contrat autorise [1].
Ces emplois de service sont les héritiers d’un modèle où la sous-traitance a externalisé le coût humain de fonctions essentielles. Les politiques de baisses de cotisations sociales des années 1990-2010 ont contribué à les enfermer dans une trappe à bas salaires et à moindre protection sociale [10].
L’architecture fiscale qui paie les employeurs pour ne pas enrichir les postes
La chaîne causale part des exonérations de cotisations sociales, dont le coût pour les finances publiques atteint 75 milliards d’euros en 2023 [11]. Leur forte dégressivité crée des trappes à bas salaires et freine les promotions [11]. Le mécanisme est simple : les heures supplémentaires et les augmentations salariales deviennent plus coûteuses que le maintien d’un poste court. Les employeurs multiplient donc les contrats brefs plutôt qu’ils n’enrichissent les postes existants.
La prime d’activité compense partiellement la perte de revenu du salarié, mais ne modifie pas l’incitation de l’employeur. On redistribue sur un marché du travail qu’on a soi-même appauvri.
Le rapport Bozio-Wasmer de 2024 documente cette dynamique et propose de réduire les allègements de cotisations sociales employeur au niveau du SMIC pour « désmicardiser » l’économie française [12]. La réforme vise à favoriser les dynamiques d’emploi et de salaires entre 1,2 et 2,5 SMIC [12]. Ses effets sur l’emploi seraient légèrement positifs, de l’ordre de 10 000 à 20 000 emplois selon les hypothèses retenues [12].
La même polarisation joue à l’échelle macro. La technologie de service qui automatise les tâches à faible valeur ajoutée peut soit éliminer des postes, soit les reconcevoir en emplois enrichis, selon l’orientation que la politique du travail donne à la demande. Paul Osterman, dans Disposable Workers (Harvard UP, 2026), en tire la conséquence : il faut bâtir des contraintes qui donnent aux entreprises la flexibilité dont elles ont besoin, sans que cela conduise à de mauvais emplois [14]. Des obstacles persistants dans le système socio-fiscal freinent l’augmentation du volume horaire pour les salariés à temps très partiel [8]. Le rapport IGAS de décembre 2024 souligne des lacunes dans la mobilisation des politiques d’emploi et de formation envers ces travailleurs [8].
Réformer les exonérations ou financer indéfiniment la compensation
L’arbitrage de 2027 est architectural. Continuer à verser des prestations à des travailleurs sous le seuil de pauvreté tout en finançant 75 milliards d’euros d’exonérations est la configuration la plus coûteuse [11]. Réorienter une fraction de ces exonérations vers l’incitation à la qualité des emplois, c’est agir sur le mécanisme plutôt que sur ses conséquences.
Quatre leviers découlent de cette logique.
Modifier la structure des exonérations pour que le passage de 24 heures à 35 heures hebdomadaires cesse de pénaliser l’employeur. La réforme Bozio-Wasmer trace cette voie en cassant la dynamique qui renforce sans cesse les exonérations sur les bas salaires [12]. Un chiffre cadre le débat : les effets positifs estimés sur l’emploi se situent entre 10 000 et 20 000 postes [12]. Ce recalibrage paramétrique est la mécanique transitoire d’une architecture de branche, détaillée dans le billet « L’État subventionne la stagnation salariale ».
Responsabiliser les donneurs d’ordre sur la qualité des emplois en sous-traitance. La commande publique peut imposer des clauses de durée minimale de travail dans les marchés de propreté, de restauration collective et d’aide à domicile. C’est une politique de l’offre d’emplois de qualité, pas de la redistribution.
Consolider le plancher légal de 24 heures et lever les dérogations sectorielles opaques. Le rapport IGAS de décembre 2024 formule 22 recommandations pour garantir qu’un recours accru au temps partiel se traduise par un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle [8]. Parmi elles figurent un droit au temps partiel dans les grandes entreprises et l’ouverture d’une négociation interprofessionnelle [15]. Ce droit doit s’accompagner d’un droit au temps complet opposable pour les salariés contraints.
Investir dans la formation des salariés à temps partiel subi pour leur ouvrir une mobilité réelle. En 2021, ces salariés avaient un accès plus limité à la formation professionnelle que les salariés à temps complet [9]. Un cadre rénové doit adapter l’offre aux contraintes horaires de ces travailleurs [8].
La première option, financer indéfiniment les effets d’un système fiscal mal calibré, coûte plus cher chaque année et laisse 1,2 million de personnes bloquées sous leur propre potentiel [4]. La seconde restructure les incitations pour que l’heure de travail vaille assez pour n’en manquer aucune, au prix d’une réforme paramétrique des exonérations dont les effets budgétaires restent à calibrer précisément sur la durée.
Sources
[1] Calculs d’après SMIC au 1er juin 2026, taux horaire brut 12,31 €, DARES/INSEE. Montant 24h/semaine : environ 1 013 € nets ; SMIC à temps plein : environ 1 478 € nets. URL : https ://www.insee.fr/fr/statistiques/serie/000879878 (consulté le 09/08/2026).
[2] INSEE, seuil de pauvreté 2026 à 1 216 € net/mois. URL : https ://salerya.fr/bulletin/seuil-pauvrete-salaire-2026-si-tu-touches-moins-1216-euros/ relais INSEE (consulté le 09/08/2026).
[3] INSEE, DARES, « Temps partiel : Emploi, chômage, revenus du travail », Enquête Emploi 2024, édition 2024. URL : https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8376858?sommaire=8376908 (consulté le 09/08/2026).
[4] Centre d’observation de la société, « La part d’actifs à temps partiel est revenue à son niveau des années 1990 », mai 2026, d’après données INSEE Enquête Emploi 2024. URL : https ://www.observationsociete.fr/hommes-femmes/emploi/evolution-temps-partiel/ (consulté le 09/08/2026).
[5] INSEE, DARES, « Depuis 1975, le temps de travail annuel a baissé de 350 heures, mais avec des horaires moins réguliers et plus contrôlés », France, portrait social, édition 2019. URL : https ://www.insee.fr/fr/statistiques/4238439?sommaire=4238781 (consulté le 09/08/2026).
[6] Eurostat, « Part-time employment rate », série tesem100, données décembre 2024. URL : https ://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/tesem100/default/table (consulté le 09/08/2026).
[7] DARES, « Quelle organisation du temps de travail pour les salariés à temps partiel ? », Dares Analyses n° 74, décembre 2024. URL : https ://dares.travail-emploi.gouv.fr/sites/default/files/2cdc75ee24e32517b8dc3b5534c4e12a/Dares_DA_Organisation_travail_temps_partiel.pdf (consulté le 09/08/2026).
[8] IGAS, Antoine Magnier et Louis-Charles Viossat, « Temps partiel et temps partiel contraint : des inflexions possibles pour un cadre rénové », décembre 2024. URL : https ://www.igas.gouv.fr/temps-partiel-et-temps-partiel-contraint-des-inflexions-possibles-pour-un-cadre-renove (consulté le 09/08/2026).
[9] UNSA, « Temps partiel subi : agir pour réduire la précarité de l’emploi », juin 2025, d’après données DREES/INSEE 2021. URL : https ://www.unsa.org/Temps-partiel-subi-agir-pour-reduire-la-precarite-de-l-emploi.html (consulté le 09/08/2026).
[10] Bruno Palier, Christine Erhel, Travailler mieux, PUF/Vie des idées, 2025. URL : https ://www.linkedin.com/in/bruno-palier-10ba40ab/ (consulté le 09/08/2026).
[11] Cour des comptes, évaluation « Les politiques d’exonérations de cotisations sociales : une inflexion nécessaire », d’après rapport Bozio-Wasmer, Haut-commissariat au Plan, octobre 2024. URL : https ://www.ccomptes.fr/fr/plateformes-citoyennes/plateforme-evaluations-politique-publique/explorer-evaluations/les-46 (consulté le 09/08/2026).
[12] Antoine Bozio et Étienne Wasmer, « Les politiques d’exonérations de cotisations sociales : une inflexion nécessaire », rapport au Premier ministre, Haut-commissariat à la stratégie et au plan, octobre 2024. URL : https ://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/mission-bozio-wasmer-politiques-dexonerations-de-cotisations-sociales-une-inflexion (consulté le 09/08/2026).
[13] Simon Johnson, citation WBUR All Things Considered, MIT News, octobre 2024. URL : https ://news.mit.edu/in-the-media?page=81 (consulté le 09/08/2026).
[14] Paul Osterman, Disposable Workers : The Transformation of Employment, Harvard University Press, 2026. URL : https ://mitsloan.mit.edu/ideas-made-to-matter/companies-use-disposable-workers-transforming-employment (consulté le 09/08/2026).
[15] AEF Info, « Temps partiel : l’IGAS recommande des modifications du cadre légal et l’ouverture d’une négociation interprofessionnelle », 19 décembre 2024. URL : https ://www.aefinfo.fr/depeche/723382 (consulté le 09/08/2026).
