L’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis dominent la capacité régionale de data centers et ont mobilisé d’importants investissements pour l’infrastructure IA d’ici 2030. C’est le pari le plus visible du Moyen-Orient sur l’économie numérique, et peut-être le plus ambigu. Construire les tuyaux de l’intelligence artificielle mondiale ne garantit pas d’en maîtriser la production, ni d’en capter la valeur durablement.

L’essentiel

  • L’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis dominent la capacité régionale de data centers et mobilisent d’importants investissements pour l’énergie, les réseaux et les infrastructures d’IA d’ici 2030.
  • Selon la SDAIA, l’Arabie Saoudite est classée 14e mondiale et 1re dans le monde arabe dans le Global AI Index.
  • La stratégie mobilise des capitaux importants pour les infrastructures sans nécessairement créer les conditions de l’innovation endogène.
  • L’économiste Philippe Aghion souligne le rôle central de la concurrence dans une croissance fondée sur l’innovation et la destruction créatrice.
  • Le signal à surveiller d’ici 2030 est moins la taille des centres de données que l’émergence de startups locales capables de produire des applications d’IA.

Les investissements significatifs : l’usage qui détermine la portée

La mécanique est simple à décrire. Les États du Golfe disposent de capitaux abondants, d’une énergie bon marché, d’un foncier disponible et d’une volonté politique d’accélérer la diversification économique. L’infrastructure IA coche toutes les cases : investissement massif, effet d’annonce international, diversification affichée des revenus. Les États du Golfe ont annoncé d’importants investissements pour des data centers, des réseaux à haut débit et des capacités énergétiques dédiées au numérique.

Derrière le chiffre, la réalité est plus précise. Les hyperscalers étrangers développent leur présence, aux côtés d’opérateurs et de projets soutenus localement. L’Arabie Saoudite est indiquée 14e mondiale dans le Global AI Index cité par la SDAIA. Ce classement mesure la vitesse de déploiement, pas la profondeur de l’écosystème. Construire vite, en grand, avec des capitaux publics : c’est exactement ce que la rente pétrolière avait appris à faire.

Héberger l’infrastructure de l’IA mondiale présente des défis distincts pour créer les conditions du développement d’une IA propre.

La thèse d’Aghion appliquée au désert

Philippe Aghion, dans Le Pouvoir de la destruction créatrice, développe une thèse centrale : la croissance durable vient de l’intérieur. Elle émerge quand des entrepreneurs contestent les acteurs en place, quand des marchés sont ouverts à la concurrence, quand l’État crée des conditions favorables sans substituer son allocation à celle du marché. Sans ces mécanismes, sans ce que les économistes appellent l’innovation endogène, l’allocation centralisée de capital risque de maintenir des formes de dépendance vis-à-vis des décisions centrales.

Appliquée au Golfe, la thèse est précise dans ses prédictions. Les États du Golfe allouent du capital par décision souveraine vers des secteurs choisis par les planificateurs. Les acteurs étrangers arrivent, construisent, opèrent. Les revenus rentrent dans les caisses publiques ou dans les fonds souverains. Mais les startups locales qui auraient pu contester les opérateurs en place, les ingénieurs qui auraient pu inventer des modèles de langage propres, les chercheurs qui auraient pu produire des avancées publiées dans Nature ou NeurIPS : ils restent rares, et leur rarité n’est pas un accident.

L’environnement compte autant que le capital. Une infrastructure de données requiert, pour son inscription dans un écosystème productif, des universités de recherche compétitives, des marchés du travail attractifs pour les talents et une culture du risque entrepreneurial. Le Golfe a compris une partie du problème : KAUST en Arabie Saoudite recrute des chercheurs internationaux, et le Mohamed Bin Zayed University of Artificial Intelligence à Abu Dhabi est la première université entièrement dédiée à l’IA au monde. Ce sont des signaux réels. Mais ils restent modestes face à l’échelle des investissements infrastructure.

La lecture concurrente : l’État comme entrepreneur du rattrapage

Une lecture différente existe, et elle mérite d’être prise au sérieux. Mariana Mazzucato, dans ses travaux sur l’État entrepreneurial, montre que les grandes percées technologiques, internet, le GPS, les semi-conducteurs, ont souvent émergé de décisions publiques massives et orientées, et non de marchés spontanément organisés. Dans cette perspective, l’allocation centralisée du Golfe vers l’infrastructure IA reproduirait moins la rente pétrolière qu’elle ne préparerait un socle sur lequel une industrie locale pourrait s’élever.

L’argument a une force réelle. Les expériences de rattrapage technologique montrent des phases initiales d’investissement public massif dans les infrastructures de base : énergie, réseaux, formation. La Corée du Sud des années 1970-1980, Taïwan et ses champions de la fonderie, Singapour et son port numérique ont tous commencé par construire avant d’innover.

L’État peut amorcer l’investissement, mais l’amorçage doit déboucher sur un écosystème capable de générer innovation endogène et dynamiques concurrentielles.

C’est précisément là que les deux lectures divergent. Aghion reconnaît le rôle de l’État dans la phase initiale ; il insiste sur la nécessité d’une transition vers des marchés contestables et concurrentiels. Les trajectoires asiatiques combinent intervention initiale et ouverture progressive à la concurrence. Les États du Golfe attirent les géants étrangers comme opérateurs, tandis que les marchés locaux demeurent concentrés sur un nombre limité d’acteurs. Les écosystèmes entrepreneuriaux saoudien et émirati sont dynamiques et soutenus, tout en présentant encore des limites, notamment dans la pérennisation des nouvelles entreprises.

Les marchés publics vont aux grands intégrateurs.

Les leçons de l’histoire de la rente énergétique

La comparaison avec la rente fossile n’est pas une rhétorique : c’est une structure analytique utile. Pendant cinq décennies, les États du Golfe ont exporté du pétrole, importé des travailleurs qualifiés et rapatrié des revenus dans des fonds souverains. Les économies du Golfe restent fortement liées aux hydrocarbures et à l’État, tout en poursuivant des stratégies de diversification et de développement du secteur privé. Les entreprises locales opèrent principalement dans les secteurs protégés, construction, commerce, services publics, là où la rente pétrolière crée de la demande captive.

La stratégie IA présente des caractéristiques structurelles rappelant des dynamiques d’allocation centralisée de ressources. Des entreprises étrangères participent à certains projets, mais des entités locales saoudiennes et émiraties construisent également des data centers; les géants numériques mondiaux sont partenaires ou clients de certains projets, tandis que des opérateurs locaux tels que HUMAIN et Khazna exploitent aussi des infrastructures. La valeur capturée localement comprend emplois de maintenance, revenus fiscaux et transferts de connaissances, mais reste concentrée dans certains segments. Le Golfe renforce fortement son rôle d’hébergeur et d’investisseur dans l’IA mondiale, tout en développant aussi certaines capacités locales de production.

Détenir l’infrastructure numérique mondiale représente une position géopolitique et économique substantielle. Plusieurs analyses comparables éclairent ce point, dont la transition énergétique documentée par Daniel Yergin, qui montre que les transformations d’infrastructures de cette ampleur prennent des décennies et empruntent des chemins non linéaires. Une rente infrastructurelle reste toutefois une rente : elle finance le présent sans nécessairement préparer l’après.

Les paris qui feraient la différence

Trois leviers pourraient transformer l’infrastructure en écosystème d’innovation. Chacun est partiellement engagé, aucun n’est suffisamment avancé pour conclure.

Le premier est la recherche. KAUST et MBZUAI publient dans les meilleures revues internationales. L’Arabie Saoudite a lancé le Roshn Group et plusieurs plateformes Smart City, qui génèrent des données réelles et potentiellement des problèmes de recherche appliquée originaux. Le nombre de chercheurs en IA formés localement demeure limité en comparaison international, et la capacité à retenir les talents après formation est un problème non résolu.

Le deuxième est l’écosystème de startups. La scène des startups technologiques au Moyen-Orient progresse, des entreprises comme Careem (racheté par Uber) ou Anghami (musique streaming) ont montré qu’une exitologie régionale est possible. Mais les valorisations restent modestes, les marchés de capitaux-risques peu profonds, et un nombre croissant de startups IA de la région combinent intégration de solutions étrangères et développement progressif de capacités locales. Pour un parallèle sur la difficulté de créer de l’emploi formel à grande échelle dans des économies en développement à fort investissement, l’exemple indien est éclairant.

Le troisième est la réglementation. Les Émirats disposent d’un décret-loi fédéral sur la protection des données personnelles et leur charte IA fait de la vie privée, de la sécurité des données et de la conformité légale des priorités explicites, tout en maintenant une ouverture aux expérimentations dans l’espoir d’attirer des acteurs. C’est un pari cohérent. Son risque est symétrique : une réglementation laxiste attire les expérimentateurs, pas nécessairement les bâtisseurs de long terme qui ont besoin d’un État de droit solide et de marchés prévisibles.

Les indicateurs de 2030

Les plans saoudiens sont structurés autour de 2030, tandis que la stratégie nationale émiratie pour l’IA est couramment formulée à l’horizon 2031; cet horizon est à la fois proche et loin. Proche parce que les data centers se construisent vite, trois à cinq ans du projet à l’exploitation. Loin parce qu’un écosystème d’innovation se compte en générations de chercheurs et d’entrepreneurs formés, pas en mégawatts installés.

Deux trajectoires sont plausibles à cet horizon. Dans la première, le Golfe devient un hub d’hébergement régional solide, attire des centres de recherche appliquée de multinationales et développe une industrie locale d’intégration et de déploiement. L’innovation reste importée, mais la valeur capturée localement augmente graduellement. C’est le scénario de la Singapour numérique, une économie qui joue un rôle central dans les flux sans en contrôler les sources. C’est un résultat défendable.

Dans la seconde trajectoire, les investissements infrastructure créent les conditions d’un écosystème plus autonome. Des chercheurs formés à MBZUAI fondent des startups qui entraînent des modèles sur des données arabiques de haute qualité, langue, santé, agriculture, logistique régionale. Des marchés de capitaux-risques s’approfondissent. Des applications IA conçues dans le Golfe s’exportent vers l’Afrique, l’Asie du Sud et le monde arabophone. Ce scénario existe dans les plans stratégiques.

Il demande des décennies, pas des milliards seuls.

Ce qui permettra de distinguer les deux trajectoires avant 2030 n’est pas le nombre de data centers opérationnels. Les signaux pertinents sont ailleurs : le nombre de publications IA par des chercheurs formés localement dans des revues internationales à comité de lecture ; le volume de capital-risque levé par des startups fondées dans la région sans capitaux souverains ; la part des revenus des data centers qui reste dans l’économie domestique plutôt que rapatriée par les opérateurs étrangers. Ces métriques sont aujourd’hui largement absentes des annonces officielles.

Le FMI d’avril 2026 appelle les économies du CCG à renforcer leurs agendas de diversification et leur résilience face aux chocs, soulignant des besoins persistants de développement du secteur privé. L’infrastructure IA s’inscrit dans cette dynamique générale de diversification progressive.

Un modèle à surveiller, pas encore à imiter

Le Golfe construit vite et grand, atout qu’il mobilise pleinement dans l’infrastructure numérique. Pour la décennie à venir, la question centrale est de savoir si cette vitesse de construction débouche sur une capacité d’innovation ou si elle consolide une position d’hébergeur de premier rang sans produire les conditions de la création endogène.

La thèse d’Aghion établit que des marchés contestables sont nécessaires à la dynamique d’innovation. Les expériences de rattrapage technologiques asiatiques montrent des combinaisons variables d’intervention publique, de capacités privées et de concurrence. Dans les plans saoudiens et émiratis, l’État demeure l’acteur central, l’allocateur principal et le donneur d’ordres, ce qui rend ce retrait incertain. C’est la variable à surveiller.

Les trajectoires de transformation d’une rente initiale en écosystème productif ont combiné formation de talents et environnements favorables au risque entrepreneurial et à l’expérimentation. Les investissements infrastructure ne suffisent pas seuls. Les décisions liées aux talents et à la formation des ressources humaines seront déterminantes.


Sources

  1. S&P Global Market Intelligence & Oxford Economics, Key Themes Shaping Middle East & North Africa 2026 (janvier 2026) : https://www.spglobal.com/market-intelligence/en/news-insights/research/2026/01/key-themes-shaping-middle-east-north-africa-2026
  2. Philippe Aghion, Céline Antonin, Simon Bunel, Le Pouvoir de la destruction créatrice, Odile Jacob : https://www.odilejacob.fr/catalogue/journees-internationales/21-avril-journee-mondiale-de-la-creativite-et-de-l-innovation/pouvoir-de-la-destruction-creatrice_9782738149466.php
  3. FMI, MENA Economic Update, avril 2026 (fonds.monétaire.international, rapport régional)
  4. Oxford Economics, GCC Economic Outlook 2026 (rapport trimestriel, sans URL stable)