Les salaires dans les ateliers de couture du Vietnam et du Bangladesh ont augmenté entre 2020 et 2025, avec des progressions variables selon les pays et les régions. Pourtant, les donneurs d’ordre occidentaux n’ont pas rapatrié leurs commandes. La théorie économique prédit qu’un avantage comparatif qui s’efface entraîne une recomposition géographique des chaînes de production, le terrain raconte autre chose.
L’essentiel
- Les coûts salariaux du textile en Asie du Sud-Est ont augmenté entre 2020 et 2025 ; les évolutions salariales varient fortement selon le pays, la région et le poste, et aucun taux régional uniforme n’est établi.
- Une part limitée des usines textiles d’Asie du Sud-Est a automatisé une partie significative de leur production ; une hausse salariale peut accroître certains coûts unitaires, mais son effet dépend notamment de la productivité, des prix, des taux de change et de la structure de production.
- Recertifier une chaîne d’approvisionnement mobilise des ressources juridiques, logistiques et relationnelles substantielles que peu de donneurs d’ordre sont prêts à engager dans un délai court.
- Le retour-shoring déclaré reste quasi nul : les actifs fixes (machines, bâtiments, réseaux de sous-traitants) ne bougent pas, car les coûts de migration sont substantiels et peuvent dépasser les gains escomptés.
- Les économistes et les dirigeants d’entreprise s’interrogent sur le seuil de coût à partir duquel un ajustement géographique devient inévitable.
Les salaires ont monté, les usines sont restées
Au Vietnam, les salaires dans le textile ont augmenté entre 2020 et 2025. Au Bangladesh, le minimum légal des travailleurs du prêt-à-porter a été augmenté de 8 000 à 12 500 taka, selon les données officielles du gouvernement. Les minima régionaux ont augmenté, avec des progressions variables selon les pays et les régions.
Ces chiffres comptent parce qu’ils bouleversent un calcul qui a structuré la mode mondiale depuis les années 1990. Le modèle reposait sur un principe simple : délocaliser là où la main-d’œuvre est bon marché, ajuster à mesure que les salaires montent, recommencer ailleurs. Sri Lanka, Thaïlande, Chine, puis Vietnam et Bangladesh, la géographie de la confection a suivi la carte des bas salaires avec une régularité quasi mécanique.
Ce mécanisme supposait que les ajustements seraient fluides. Ils ne le sont pas.
Un écart de coût qui rétrécit sans déclencher de mouvement
Prenons les chiffres à leur valeur faciale. Un opérateur textile au Portugal coûte environ 900 à 1 100 euros par mois charges comprises. En Roumanie, autour de 600 à 700 euros. Au Vietnam, à 300 dollars, soit environ 275 euros, l’écart reste significatif, mais il était encore plus vaste en 2020. Et surtout, la comparaison ne s’arrête pas au salaire brut.
Une usine au Portugal ou en Roumanie bénéficie d’une chaîne logistique plus courte vers les marchés européens, d’une réglementation environnementale intégrée, et d’une main-d’œuvre formée sur des équipements différents. Ces facteurs comptaient moins quand l’écart salarial atteignait un rapport de 1 à 10. À un rapport de 1 à 3 ou 1 à 4, ils commencent à peser dans les tableurs des directeurs des achats.
Le retour-shoring reste pourtant quasi nul. Les grandes enseignes et les marques de sport n’ont rapatrié qu’une part limitée de leur production. Les volumes fabriqués en Asie du Sud-Est n’ont pas décliné significativement sur la période. Cette inertie s’explique par la nature des investissements en jeu.
Les actifs fixes ne voyagent pas
Une chaîne d’approvisionnement textile repose sur des machines à coudre industrielles achetées sur dix ans, des bâtiments loués à long terme et des réseaux de sous-traitants spécialisés (brodeurs, teinturiers, fabricants de fermetures) installés dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres. Déplacer cet ensemble vers le Portugal ou la Turquie implique de reconstruire un écosystème industriel entier, bien au-delà d’un simple changement de fournisseur.
Le coût de migration est substantiel et s’inscrit dans une temporalité longue. Il peut dépasser les gains escomptés : si l’usine relocalisée peine à atteindre les volumes et la qualité escomptés, le donneur d’ordre risque de ne pas récupérer l’investissement consenti dans la transition.
La recertification d’une chaîne d’approvisionnement implique audit social, certification environnementale, conformité aux normes de sécurité propres à chaque client et vérification des sous-traitants ; durant cette phase, la chaîne subit des contraintes opérationnelles qui réduisent sa capacité habituelle. Pour une enseigne dont les collections tournent à un rythme bimensuel, ce délai représente un risque opérationnel majeur.
C’est ainsi que l’avantage comparatif s’érode sans que la reconfiguration attendue se produise immédiatement. Le gain futur reste incertain au regard du coût présent de la transition.
Moins de 5 % des usines ont automatisé
Une sortie par le haut existe pourtant : l’automatisation. Si les salaires montent, les usines pourraient investir dans des équipements qui réduisent leur dépendance à la main-d’œuvre. C’est le chemin qu’ont suivi les secteurs de l’électronique et de l’automobile en Asie du Nord-Est.
Le textile est un cas à part. La souplesse des tissus rend l’automatisation de la couture incomparablement plus difficile que l’assemblage de composants rigides. Les machines qui cousent de manière autonome existent, mais elles restent lentes, coûteuses, et limitées à certaines opérations standards, col de chemise, coutures droites. Pour les modèles complexes, la main humaine reste irremplaçable à un coût raisonnable.
Résultat : une part limitée des usines textiles d’Asie du Sud-Est a automatisé une partie significative de leur production. C’est un seuil remarquablement bas pour un secteur qui subit depuis cinq ans une pression salariale intense. Une hausse de coûts peut affecter les marges ou les prix, mais la répercussion dépend de la productivité, des contrats, des prix d’achat et de la concurrence.
Quelques acteurs testent des solutions intermédiaires : des chaines semi-automatisées pour les opérations répétitives, couplées à des équipes humaines pour les finitions. Le groupe Eclat Textile, à Taiwan, a investi dans ce type de configuration pour ses clients américains. Mais ces expérimentations restent marginales à l’échelle du secteur, et elles nécessitent des capitaux que les ateliers bangladais ou vietnamiens de taille moyenne peinent à mobiliser.
La géographie du prochain ajustement
Si le retour-shoring vers l’Europe ou les États-Unis reste une hypothèse de travail plus qu’une réalité mesurable, les chaînes d’approvisionnement ne sont pas figées pour autant. Les chaînes d’approvisionnement se réorientent partiellement vers d’autres pays à bas salaires plutôt que vers les marchés consommateurs.
Des pays comme le Myanmar, le Cambodge, et certains segments du Bangladesh absorbent progressivement une part des commandes sensibles au prix. C’est la logique classique, celle qui avait déjà conduit de la Corée du Sud au Sri Lanka, puis en Chine, puis au Vietnam. La carte se redessine, mais sur les mêmes principes.
Cette dynamique concerne directement des pays comme l’Inde, qui tente de capter une partie des volumes perdus par la Chine dans la recomposition géopolitique post-2022. L’Inde crée 3 millions d’emplois formels pour 12 millions d’entrants sur le marché : cet écart illustre pourquoi le textile, même à salaires croissants, reste une industrie stratégique pour l’emploi dans les économies en développement. Perdre ces volumes au profit du Myanmar ou du Bangladesh de deuxième génération constitue un ajustement lourd de conséquences.
Le seuil de déclenchement d’une relocalisation reste incertain. Les coûts de migration deviendraient acceptables pour les donneurs d’ordre à un niveau salarial que les données actuelles ne permettent pas encore de déterminer. Les chercheurs qui travaillent sur la théorie de l’avantage comparatif, de Ricardo aux versions modernes développées par des économistes comme Dani Rodrik sur la politique industrielle et les chaînes de valeur, avaient modélisé un monde où les coûts de transaction sont négligeables. Les 9 à 18 mois de recertification, les actifs immobilisés et les relations fournisseurs construites sur dix ans entrent dans un calcul que la théorie standard sous-estime.
On pourrait se demander si l’horizon 2030 verra un point de basculement. Les projections restent fragiles : une nouvelle hausse de 30 % des salaires vietnamiens sur la prochaine décennie, combinée à une baisse du coût de l’automatisation textile, pourrait modifier le calcul. Mais ce scénario conditionnel reste à prouver. Pour l’heure, l’inertie domine.
La stratégie réelle des donneurs d’ordre
Face à la pression salariale, les grandes enseignes n’ont pas déclenché de rapatriement massif. Elles ont adopté trois stratégies qui méritent d’être nommées précisément.
La première consiste à répercuter une partie de la hausse sur les prix de vente au détail. L’inflation vestimentaire observée en Europe entre 2022 et 2024 tient pour partie à cette dynamique, pas seulement aux coûts logistiques post-Covid.
La deuxième stratégie est la consolidation des fournisseurs. Plutôt que de travailler avec cinquante ateliers dispersés, les acheteurs réduisent leur base à quinze ou vingt partenaires capables d’absorber des volumes plus importants et de négocier des conditions de coût plus serrées. Ce mouvement de concentration profite aux grands fabricants intégrés, les groupes coréens et taïwanais présents au Vietnam, par exemple, et fragilise les ateliers indépendants de taille moyenne.
La troisième stratégie est la diversification géographique défensive : garder le Vietnam comme ancre principale, ajouter le Bangladesh pour les volumes sensibles au prix, tester le Pakistan ou le Cambodge pour réduire l’exposition au risque pays. Cette approche est souvent présentée comme une politique de résilience ; elle est surtout une façon de différer la décision de relocaliser sans jamais la prendre.
Ces stratégies ont en commun de ne pas résoudre le problème à long terme. Elles achètent du temps. Le fait que le secteur du textile partage cette logique d’ajustement progressif avec d’autres industries sous pression salariale, le temps partiel imposé a des effets durables sur les trajectoires de carrière et les systèmes de protection sociale, suggère que l’inertie des structures d’emploi est un phénomène plus général que la seule géographie industrielle.
Rythme et ampleur des ajustements prévisibles
L’inertie actuelle ne dure pas indéfiniment. Les chaînes d’approvisionnement mondiales ont déjà connu des reconfigurations profondes, le déplacement du textile de la Chine vers le Vietnam entre 2010 et 2018 en est l’exemple le plus récent, mais ces transitions se sont déroulées sur dix à quinze ans, pas sur deux ou trois ans.
Ce qui est nouveau dans la période actuelle, c’est la conjonction de plusieurs pressions simultanées : hausse salariale, durcissement des normes de diligence raisonnable en Europe (la directive (UE) 2024/1760 sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité), instabilité géopolitique qui renchérit les coûts logistiques, et émergence d’une demande de traçabilité que les chaînes longues et fragmentées peinent à satisfaire. L’ensemble de ces facteurs crée des tensions structurelles qui dépassent les ajustements ponctuels.
Pour les fabricants vietnamiens et bangladais, la sortie la plus viable à moyen terme passe par la montée en gamme, produire des pièces plus complexes, mieux rémunérées, qui justifient des salaires plus élevés. C’est le chemin qu’a suivi la Corée du Sud dans les années 1980, puis Taïwan. Mais cette transition exige des investissements en formation, en équipements, et en développement commercial que la plupart des ateliers actuels n’ont pas les moyens d’engager seuls. Elle suppose aussi des politiques publiques actives, des programmes de montée en compétences, des incitations à l’investissement, un soutien aux exportations de milieu de gamme, qui sont inégalement déployées dans la région.
La question qui reste ouverte n’est pas de savoir si les chaînes d’approvisionnement textiles se reconfigureront. Elles le feront, comme elles l’ont toujours fait. Elle porte sur qui finance la transition, qui en paie le coût social, et si les pays producteurs actuels en sortent avec des industries plus solides ou simplement moins visibles dans le commerce mondial.
Sources
- Banque mondiale, Base de données sur le travail et les indicateurs économiques
- Vietnam General Statistics Office, Rapport annuel sur les salaires et l’emploi 2025 (General Statistics Office of Vietnam, Hanoi)
- Organisation internationale du Travail, ILO Global Wage Report 2024/2025 (Bureau international du Travail, Genève)
- Banque mondiale, World Development Report 2024 : The Middle Income Trap (Washington D.C.)
- Better Work / ILO, Rapports de conformité sectorielle textile Bangladesh et Vietnam 2024



