Chaque année, l’Inde accueille un nombre important de jeunes sur son marché du travail. Une part de ces jeunes intègre l’emploi formel, tandis qu’une autre rejoint l’informel, le sous-emploi ou l’inactivité. Ce déséquilibre soulève la question centrale du développement indien : une industrie de classe mondiale peut-elle se consolider sans que la classe moyenne qui la soutiendrait se constitue en parallèle.
L’essentiel
- L’Inde enregistre chaque année des ajouts nets aux régimes de protection sociale, mais ils ne peuvent être assimilés sans précaution au nombre d’emplois formels créés ou être comparés directement aux entrants sur le marché du travail.
- Les données salariales suggèrent des écarts entre travailleurs qualifiés et peu qualifiés.
- La croissance manufacturière indienne accélère, mais elle combine des secteurs à forte intensité de main-d’œuvre et des secteurs plus technologiques ; les données disponibles ne démontrent pas une concentration générale dans les seuls secteurs intensifs en capital.
- La Chine et plusieurs économies asiatiques ont connu des trajectoires d’industrialisation marquées par l’absorption dans l’industrie légère ; l’Inde a emprunté un chemin distinct, avec des enjeux d’absorption à surveiller jusqu’en 2030.
- Des leviers existent : réforme du droit du travail, formation professionnelle à grande échelle, négociation sectorielle sur les salaires minimum dans l’automobile et l’électronique.
Croissance sans absorption : comment le fossé s’est creusé
L’Inde a connu plusieurs années de croissance élevée, mais pas une croissance supérieure à 7 % chaque année sur toute la période récente. Ses exportations de services informatiques progressent. Ses usines d’assemblage d’iPhone font la une des journaux économiques. Pourtant, les données disponibles montrent un marché du travail indien complexe ; les données ASI montrent une reprise et une progression de l’emploi dans le secteur manufacturier organisé, tandis que le PLFS ne mesure pas à lui seul les créations d’emplois formels manufacturiers.
Une mesure de la formalisation exige de suivre directement la part des travailleurs ou emplois couverts par des critères homogènes de formalité. Plusieurs économies asiatiques ont absorbé une main-d’œuvre croissante dans l’industrie légère exportatrice, textile, jouets, électronique d’assemblage au cours de leur phase d’industrialisation. Cette différence reflète des choix de modèle industriel distincts.
L’industrie indienne a grandi en empruntant une trajectoire particulière. Elle a développé des activités à forte valeur ajoutée dans les services logiciels, ainsi que des filières manufacturières telles que la pharmacie et l’automobile. L’industrie légère existe et emploie une part importante de la main-d’œuvre manufacturière indienne, même si son poids ou sa trajectoire diffèrent de ceux d’autres économies asiatiques. L’industrie indienne associe une création d’emplois organisée et une forte part d’emploi non organisé ; cette configuration pose la question de l’absorption relative des entrants annuels.
Les données salariales reflètent cette fracture. Des écarts salariaux existent entre emplois qualifiés et peu qualifiés. L’économie se scinde : la demande pour les travailleurs très formés augmente, tandis que le pouvoir de négociation des autres stagne.
Les 9 millions invisibles
Une part importante des jeunes qui n’entrent pas dans l’emploi formel se répartissent entre plusieurs segments. Une partie rejoint l’agriculture, encore à 40 % du total de l’emploi en Inde malgré une productivité très faible. Une autre fraction s’installe dans l’économie informelle urbaine : petite restauration, livraison, construction à la journée, commerce ambulant. Une dernière s’oriente vers la gig economy des plateformes numériques, qui offre des revenus mais ni contrat ni protection sociale.
Ces trajectoires partagent un trait commun : elles offrent une accumulation de capital humain limitée comparée à l’emploi formel. La mobilité ultérieure vers le secteur formel dépend de facteurs non uniformément documentés. Le piège se referme progressivement.
L’OIT publie Employment and Social Trends 2026, un rapport mondial. L’Inde présente une forte informalité et des écarts de protection, mais l’affirmation sur la stagnation et la faible mobilité requiert des données longitudinales spécifiques. Cette configuration caractérise plusieurs économies d’Amérique latine depuis les années 1980, où la croissance a coexisté pendant des décennies avec une informalité massive et une inégalité structurelle.
La comparaison avec le Bangladesh éclaire les limites de l’automatisme. Le Bangladesh a développé une industrie textile exportatrice massive depuis les années 1980. Il emploie aujourd’hui plus de 4 millions de personnes dans la confection, majoritairement des femmes peu qualifiées. Mais les salaires réels dans ce secteur ont progressé lentement, la diversification industrielle reste limitée, et les gains de productivité ont été captés davantage par les marges des donneurs d’ordre internationaux que par les travailleurs locaux. L’absorption a eu lieu ; la distribution, beaucoup moins.
L’analyse de Jaffrelot sur le plan politique
Christophe Jaffrelot, dans ses travaux sur l’économie politique de l’Inde et la soutenabilité de sa démocratie, identifie la classe moyenne comme pivot du soutien au BJP et à son projet nationaliste. Cette classe moyenne, définie par un emploi stable, un revenu régulier, un accès à la propriété, subit des pressions du ralentissement salarial, sans que cette source prouve qu’il empêche à lui seul la constitution d’une classe moyenne manufacturière.
Si une fraction significative des jeunes reste dans l’informel, la base sociale du régime pourrait se fragmenter. Les bénéficiaires de la croissance indienne incluent notamment les travailleurs qualifiés et les grandes entreprises exportatrices. Certains entrants sur le marché du travail voient leur condition matérielle évoluer à un rythme différent de celui d’autres segments de la population.
Cette tension n’est pas purement théorique. Les résultats de 2024 confirment que le BJP a remporté moins de sièges qu’en 2019. Le lien de causalité reste à établir rigoureusement, mais le signal politique est lisible.
Une lecture concurrente, portée par les économistes intéressés aux trajectoires schumpétériennes de développement, dont Philippe Aghion a posé les bases théoriques, suggère que la montée en gamme industrielle peut être compatible avec l’absorption de travailleurs, si les gains de productivité sont redistribués par la fiscalité et la formation. Selon cette perspective, l’Inde pourrait traverser une phase où le secteur formel se consolide avant de s’étendre. Les données PLFS disponibles avant la refonte de janvier 2025 couvrent moins de dix ans et ne permettent pas l’attribution formulée.
La Chine comme miroir, le Bangladesh comme avertissement
La comparaison asiatique constitue le test le plus utile. La Chine des années 1990 a créé des emplois en masse dans des secteurs qui relevaient la productivité des travailleurs peu qualifiés. L’industrie textile, l’assemblage électronique et la chaussure ont permis une absorption significative de travailleurs ruraux lors des phases d’industrialisation. Ce sas d’entrée a alimenté la montée en gamme suivante.
L’Inde n’a pas suivi cette séquence d’industrialisation classique. Ses réglementations du travail ont longtemps limité l’expansion de certaines grandes entreprises. L’industrie manufacturière indienne est dominée par de très petites structures dont les capacités varient. Les réformes du droit du travail conduites sous le gouvernement Modi entre 2020 et 2022 ont cherché à lever ces verrous. Les données PLFS seules ne permettent pas d’attribuer un effet limité des réformes du droit du travail sur l’emploi formel.
Le Bangladesh offre l’autre leçon. L’absorption a eu lieu, en volume, dans le textile. Mais la faible diversification et la dépendance à un seul secteur exposé à la concurrence internationale ont maintenu les salaires bas. Aujourd’hui, le Bangladesh commence à perdre des commandes au profit du Vietnam et du Cambodge, tandis que sa montée en gamme industrielle tarde. L’absorption sans formation, c’est l’emploi sans trajectoire.
Deux trajectoires pour 2035
Les données disponibles permettent d’esquisser deux scénarios, sans les attribuer à une source unique, elles sont des hypothèses de travail fondées sur les tendances actuelles.
Dans le premier scénario, l’Inde réoriente sa politique industrielle vers les complémentarités homme-machine. Les secteurs automobile et électronique, qui se développent rapidement sous l’effet des incitations à la production liée (PLI schemes), adoptent une robotisation qui amplifie la productivité des travailleurs existants plutôt qu’elle ne les remplace. Le salaire minimum sectoriel, négocié par filière dans l’automobile et l’électronique, remonte progressivement. La formation professionnelle, où l’Inde investit une part limitée de son PIB, monte en charge. Dans ce scénario, les écarts de rémunération se stabilisent et le ratio d’absorption s’améliore.
La classe moyenne manufacturière que Jaffrelot cherche à identifier dans les données électorales commence à exister.
Dans le second scénario, l’emploi formel croit à un rythme comparable aux années précédentes. L’économie informelle persiste dans sa dynamique. Les écarts de revenus entre qualifiés et peu qualifiés se maintiennent, marquant une distinction entre segments de la population selon leur insertion dans l’économie formelle. Dans ce cas, la pression politique monte. Les études sur les démocraties en développement, et la situation française mérite d’être mise en regard ici, où l’exclusion d’une partie de la population active produit des coûts politiques durables, montrent que l’exclusion durable d’une fraction importante de la jeunesse finit par se traduire en défiance institutionnelle.
Ce scénario se signalerait dès 2028-2030 par une stagnation du taux d’emploi formel chez les 25-34 ans et une montée des indicateurs de mécontentement dans les États à forte densité de jeunes non qualifiés.
Les signaux à surveiller incluent : le ratio emploi formel sur total des entrants annuels et son évolution jusqu’en 2028, l’écart salarial entre qualifiés et peu qualifiés, et le taux de couverture de la formation professionnelle parmi les 18-24 ans qui entrent sur le marché sans diplôme universitaire.
Les leviers qui existent
Le tableau n’est pas figé. Trois types d’intervention ont montré leur efficacité dans des contextes comparables.
La réforme du droit du travail, d’abord. L’Inde a codifié ses dizaines de lois du travail en quatre codes entre 2019 et 2020. Les quatre codes du travail ont été mis en œuvre avec effet au 21 novembre 2025. Une mise en œuvre complète pourrait faciliter la formalisation de petites entreprises manufacturières sans imposer des coûts excessifs aux petites structures.
Le système Skill India, lancé en 2015, a formé plusieurs millions de jeunes, mais les évaluations indépendantes signalent des taux de placement en emploi formel décevants. Le volume de formation n’est pas en cause : c’est son adéquation aux besoins réels des secteurs en croissance, automobile, électronique et logistique industrielle, qui pose problème. Une réorientation vers ces filières, avec des contrats d’apprentissage en entreprise plutôt que des formations en salle, changerait l’équation.
La négociation sectorielle sur les salaires, enfin. L’industrie automobile indienne, Tata, Mahindra, Maruti Suzuki, auxquels s’ajoutent désormais les assembleurs étrangers, a les marges pour absorber une hausse du salaire minimum sectoriel sans perdre sa compétitivité. La même logique s’applique à l’assemblage électronique, où les donneurs d’ordre internationaux sont sous pression croissante pour améliorer les conditions de travail dans leurs chaînes d’approvisionnement. La question de la distribution des gains de productivité est posée dans toutes les économies qui vivent une transformation industrielle rapide ; l’Inde n’y échappe pas.
La question du séquençage restera ouverte jusqu’en 2030. Attendre que la croissance manufacturière s’accélère avant de redistribuer présente un risque : une croissance salariale insuffisante peut freiner la demande intérieure. Les données disponibles ne permettent pas de trancher entre ces deux trajectoires avec certitude. Un rythme d’absorption insuffisant pourrait maintenir une part importante de personnes en dehors du secteur formel.
Sources
- Indian Journal of Labour Economics (2025), Données sur la prime qualification high-skill vs low-skill, 2015-2025. https://link.springer.com/article/10.1007/s41027-025-00582-0
- Periodic Labour Force Survey (PLFS), gouvernement indien, données 2020-2025. Disponible sur le site du Ministry of Statistics and Programme Implementation (MoSPI), sans URL stable.
- ILO World Employment Outlook 2026, Dualité des marchés du travail et économies émergentes. Disponible sur le site de l’Organisation internationale du travail (ILO), sans URL stable.
- World Bank India Economic Update 2025, Formation professionnelle, emploi formel et productivité. Disponible sur le site de la Banque mondiale, sans URL stable.
- Christophe Jaffrelot, travaux sur l’économie politique indienne et la soutenabilité de la démocratie. https://www.ifri.org/en/publications



