La France a perdu la moitié de son industrie en un demi-siècle. Sa part dans le PIB est tombée à 9,38 %, au niveau de la Grèce [1]. En 2024, pour la première fois depuis que l’État tient le compte, plus d’usines ont fermé qu’ouvert [3]. L’arbitrage de 2027 est simple à nommer, difficile à tenir : transférer la compétence d’allocation de l’épargne longue vers les territoires, ou laisser cet argent continuer à financer la dette sociale.

De 22 % à 9 % du PIB en un demi-siècle

La part de l’industrie manufacturière dans le PIB est passée de 22,13 % en moyenne sur la période 1950-1970 à 9,38 % au premier trimestre 2025, selon France Industrie [1]. La France comptait 5,1 millions d’emplois industriels en 1980. Elle en comptait 2,7 millions en 2020 [10]. Entre 1970 et 2020, elle est le pays d’Europe qui s’est le plus désindustrialisé.

Ce résultat tient à des choix délibérés : le modèle dit « fabless », la tertiarisation assumée, la priorité accordée aux services sur les ateliers. Une doctrine libérale a convaincu les dirigeants que la France pouvait rester compétitive en se concentrant sur la seule haute valeur ajoutée en fin de chaîne. Elle a encouragé la désindustrialisation et la dévalorisation du travail manuel. Anaïs Voy-Gillis documente ce choix dans Pour une révolution industrielle (Presses de la Cité, 2025) [17].

Le bref réveil de 2017-2023 et le mur de 2024

Après des décennies de recul ininterrompu, un rebond s’est esquissé. La réduction des charges sur les bas salaires, la réforme de l’apprentissage et le plan France 2030, doté de 54 milliards d’euros, ont produit des résultats visibles. Entre 2021 et 2025, plus de 300 usines nettes ont été créées, générant 100 000 emplois directs [2].

Puis le mur. La dynamique de réindustrialisation s’est nettement ralentie en 2024. Elle est passée en terrain négatif pour la première fois depuis la création du baromètre industriel de l’État en 2022. Ce baromètre a recensé 114 ouvertures de nouvelles usines cette année-là. Il a aussi recensé 119 fermetures, soit un solde net de -5 usines [3].

Le solde net de créations d’emplois dans l’industrie est resté positif en 2024, mais a reculé de plus de 60 %. Il s’établit à 31 223 emplois nets, contre 81 637 un an plus tôt [3]. Les suppressions d’emplois ont bondi de 77 %. Les créations ont reculé de 18 % [3].

En 2025, la France affiche un solde positif de +19 grâce aux extensions de sites existants. Mais le ralentissement se confirme, avec un solde en recul par rapport à 2024 (+88). L’industrie classique, notamment automobile, chimique et métallurgique, est davantage en souffrance [4].

Nicolas Dufourcq, depuis Bpifrance, est direct : « La réindustrialisation est très difficile. Nous sommes aujourd’hui sur un plateau, avec grosso modo chaque année autant d’usines qui ouvrent que d’usines qui ferment. »

Au niveau de la Grèce dans l’Union européenne

Avec une industrie pesant 10 % du PIB, la France se classe aux derniers rangs de l’Union européenne, au niveau de la Grèce. La moyenne de l’UE s’élevait à 23,5 % en 2022, selon les données de la Banque mondiale [1].

La balance commerciale en biens illustre le coût de ce décrochage. En 2024, le déficit commercial s’améliore à 81,0 milliards d’euros, après 100,0 milliards en 2023 [5]. Le point de comparaison reste éloquent : en 2019, avant le Covid, ce déficit était de 58 milliards [5].

En 2025, il se réduit encore à 69,2 milliards [6]. La trajectoire s’améliore, mais depuis un niveau historiquement dégradé. Depuis 2004, la balance commerciale de la France reste durablement en déficit [13].

L’effort de recherche et développement raconte la même histoire. En 2023, la France y consacre 2,18 % de son PIB [9]. L’Allemagne y consacre 3,13 % [9].

La cible fixée par l’UE est à 3 %. La moyenne des pays de l’OCDE se situe à 2,70 % [9]. Si la France avait la même structure économique que l’Allemagne, avec une industrie plus présente et en conservant ses intensités de recherche sectorielles, l’effort de recherche des entreprises atteindrait 2,7 % contre 1,4 % actuellement [8]. L’écart de R&D avec l’Allemagne est largement mécanique : il reflète l’absence d’industrie lourde plutôt qu’un sous-investissement en recherche à structure comparable.

Trois mécanismes profonds, au-delà des symptômes

Le discours habituel sur la réindustrialisation liste les symptômes : coût du travail trop élevé, réglementations excessives, manque de foncier. La chaîne causale est plus profonde.

Premier mécanisme, financier. Près de 2 000 des 3 500 milliards d’euros de dette publique proviennent de dépenses sociales réglées à crédit, établit Nicolas Dufourcq dans La Dette sociale de la France (Odile Jacob, octobre 2025) [18]. Chaque mois, trois jours de retraites, de RSA ou d’allocations chômage sur trente sont financés par l’emprunt.

Au début des années 1980, la dette ne finançait qu‘1 % de la dépense sociale. Elle en finance désormais 10 % [18]. L’argent ainsi mobilisé n’a pas financé les 200 milliards d’euros d’investissement productif qu’Olivier Lluansi estime nécessaires à la réindustrialisation [11]. Le financement à crédit du social a vidé la capacité d’investir dans la base productive qui serait la seule capable de pérenniser ce même social.

Deuxième mécanisme, énergétique. La décarbonation et la réindustrialisation sont simultanément nécessaires et physiquement contraintes. Au premier semestre 2024, les entreprises françaises paient en moyenne 172 euros par MWh pour leur électricité [7].

C’est 1,5 fois plus qu’en 2021, avant la crise énergétique [7]. Lluansi avait prévenu : rejoindre la moyenne européenne d’industrie, autour de 16 % du PIB, nécessitera deux décennies. La France se heurtera à un problème de disponibilité d’électricité décarbonée si elle veut aller plus vite. À l’horizon 2035, la cible soutenable se situe entre 12 et 13 % du PIB [11].

Troisième mécanisme, démographique et de compétences. Les tensions sur les métiers industriels sont déjà réelles. Plus de 35 % des ouvriers de l’industrie partiront en fin de carrière dès 2030 dans certains métiers [12]. L’attractivité reste faible, en particulier dans les postes les moins qualifiés et les plus pénibles [12]. L’industrie ne peut recruter ce qu’elle n’a pas formé.

L’IA industrielle, une rupture dans la rupture

Par-dessus ces trois mécanismes structurels, une innovation technologique redessine les paramètres du problème. Philippe Aghion (prix Nobel d’économie 2025) voit dans l’IA un levier de productivité potentiellement décisif pour l’industrie. Il lui attribue la capacité de réinventer la structure même des marchés et des entreprises, bien au-delà de la simple automatisation des tâches [19]. À l’échelle des établissements industriels, la robotisation produit un effet légèrement positif sur l’emploi des moins qualifiés et un effet positif pour les ingénieurs et les managers. Les établissements qui robotisent créent des emplois [19].

L’histoire impose une contre-épreuve. La stagnation économique a longtemps été la norme, et même aujourd’hui les économies les plus avancées ont manqué leurs attentes. Carl Benedikt Frey identifie dans How Progress Ends (Princeton University Press, 2025) une tension récurrente : la décentralisation favorise l’exploration de nouvelles technologies, mais la bureaucratie est cruciale pour les déployer à échelle. Quand les institutions ne parviennent pas à s’adapter au changement technologique, la stagnation s’installe [20].

La leçon directe pour la France : le plan France 2030 et les ambitions de Bpifrance financent l’exploration. Bpifrance a déployé 25 milliards d’euros pour le secteur industriel depuis 2021, soit environ 50 % de l’ensemble des moyens injectés par la banque dans l’économie [14]. Le déploiement à échelle de l’IA industrielle bute sur les mêmes freins institutionnels, réglementaires et de formation que Frey identifie comme les fossoyeurs historiques de l’innovation [20].

Quarante ans de fermetures, les territoires en première ligne

La réindustrialisation répond à des enjeux de cohésion territoriale, de souveraineté économique et de réduction de l’empreinte environnementale. Lluansi juge soutenable un objectif de balance commerciale en biens équilibrée, correspondant à une part d’industrie comprise entre 12 et 13 % du PIB d’ici 2035 [15] [16].

Pour dix points d’emplois industriels perdus, on observe en moyenne la disparition de 9,5 équipements de proximité pour 10 000 habitants [11]. Moins d’usines, c’est moins de médecins de ville, moins de commerces, moins d’associations. Le lien entre désindustrialisation et désertification rurale est un fait mesuré.

La réindustrialisation peut réussir en s’appuyant sur des atouts réels : l’épargne mobilisable, la faible densité d’occupation des sols, l’électricité relativement bon marché et décarbonée, un système de formation adaptable [15]. La contrainte de financement est symétrique : l’argent de l’investissement productif ne peut venir que d’une réorientation de l’épargne privée, abondante en France, et d’une réduction du financement à crédit de la dépense courante [18]. Cette réorientation a son pendant fiscal, détaillé dans le billet « La charge fiscale pèse sur le travail pendant que l’IA vide l’assiette ». La contribution sur le capital automatisé y taxe le capital de substitution au travail et préserve le capital productif.

L’épargne des ménages bascule vers l’investissement industriel régional, ou elle reste dans l’assurance-vie

La décision à prendre en 2027 est un choix de gouvernance : décider qui contrôle l’orientation de l’épargne française. Aujourd’hui, les intermédiaires financiers nationaux placent l’épargne des ménages, l’une des plus élevées d’Europe, majoritairement dans la dette publique et l’immobilier.

Le verrou est politique. Le droit européen n’empêche rien : Lluansi le dit sans détour, en 2025 [15]. Le choix architectural est donc celui-ci : créer des fonds d’épargne régionaux dotés d’une compétence propre d’allocation vers l’investissement industriel de long terme, avec une gouvernance ancrée dans les territoires, distincte de l’État central et de Bpifrance. Paris ne déciderait plus seul de l’affectation de l’épargne longue.

Des fonds régionaux autonomes déplacent la compétence d’investissement industriel vers l’échelle où Lluansi situe les vrais potentiels : les territoires hors grandes métropoles, là où la faible densité, le foncier disponible et les bassins de main-d’œuvre sont des atouts [15]. Ce transfert fragmente la doctrine d’investissement. Il crée des risques de disparités entre régions. Il prive l’État central d’un levier de pilotage macroéconomique qu’il a toujours tenu.

Dufourcq pose la contrainte en termes arithmétiques : la réindustrialisation ne peut être financée par un surcroît de dette publique [18]. Si l’épargne privée reste dans les circuits actuels, les 200 milliards d’investissement productif estimés par Lluansi resteront hors de portée [11]. Rodrik ajoute la condition de cohérence : une politique industrielle localisée n’est viable que si elle articule financement, qualification et commande sur le même périmètre territorial [21]. Des fonds régionaux sans compétence sur la formation et la commande publique locale reproduiraient le morcellement que le choix est censé corriger. L’architecture n’est cohérente que si les trois compétences, épargne, formation et achat, se retrouvent à la même échelle.

Sources

[1] France Industrie, « Tableau de bord de France Industrie : Juillet 2025 », juillet 2025, http ://www.franceindustrie.org/app/uploads/2025/07/TABLEAU-DE-BORD-DE-FRANCE-INDUSTRIE-Juillet-2025.pdf (consulté le 16/09/2026).

[2] Direction générale des Entreprises (DGE), « Baromètre industriel de l’État : en 2025, les extensions d’usines portent la réindustrialisation avec un solde positif malgré un contexte international dégradé », mars 2026, https ://www.entreprises.gouv.fr/espace-presse/barometre-industriel-de-letat-en-2025-les-extensions-dusines-portent-la (consulté le 16/09/2026).

[3] DGE / AFP, « Net ralentissement de la réindustrialisation de la France en 2024 selon le gouvernement », relayé par autoactu.com, 14 mars 2025, https ://www.autoactu.com/actualites/net-ralentissement-de-la-reindustrialisation-de-la-france-en-2024-selon-le-gouvernement (consulté le 16/09/2026).

[4] L’Usine Nouvelle, « Bilan complet des créations et fermetures d’usines en France en 2025 », 12 février 2026, https ://www.usinenouvelle.com/made-in-france (consulté le 16/09/2026).

[5] Direction générale du Trésor, « Rapport 2025 sur le commerce extérieur de la France », 7 février 2025, https ://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2025/02/07/rapport-2025-sur-le-commerce-exterieur-de-la-france (consulté le 16/09/2026).

[6] Direction générale des Douanes et Droits Indirects, « Résultats du commerce extérieur de la France pour le mois de décembre et pour l’année 2025 », 6 février 2026, https ://www.douane.gouv.fr/actualites/resultats-du-commerce-exterieur-de-la-france-pour-le-mois-de-decembre-et-pour-lannee (consulté le 16/09/2026).

[7] SDES / Eurostat, « Prix de l’électricité en France et dans l’Union européenne en 2024 », juillet 2025, https ://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/prix-de-lelectricite-en-france-et-dans-lunion-europeenne-en-2024-0 (consulté le 16/09/2026).

[8] OCDE, « Études économiques de l’OCDE : France 2024 », juillet 2024, https ://www.oecd.org/en/publications/2024/07/oecd-economic-surveys-france-2024_ea032499.html (consulté le 16/09/2026).

[9] Eurostat / OCDE, « Dépenses intérieures de R&D : Statistiques pays, 2024 », in Finance Innovation, avril 2026, https ://www.financeinnovation.fr/2026/04/15/rapport-ocde-3-400-milliards-de-dollars-investis-en-rd (consulté le 16/09/2026).

[10] INSEE / DARES, « Le recul de l’emploi industriel en France entre 1980 et 2007 », Économie et Statistique, n° 438-439-440, 2010, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/1377172?sommaire=1377175 (consulté le 16/09/2026).

[11] France Stratégie / DGE (rapport Lluansi), « Réindustrialiser la France à l’horizon 2035 : besoins, contraintes et effets potentiels », juillet 2024, https ://www.strategie-plan.gouv.fr/files/2025-02/fs-2024-dt-mission-industrie-22juillet10h-couv-final%20(2).pdf (consulté le 16/09/2026).

[12] DGE, « Les Thémas de la DGE, n° 20 : mai 2024 », mai 2024, https ://www.entreprises.gouv.fr/files/files/Publications/2024/themas/2024-themas-dge-n20.pdf (consulté le 16/09/2026).

[13] INSEE, « Solde de la balance commerciale en biens », série longue 1971-2024, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/2381430 (consulté le 16/09/2026).

[14] Bpifrance, « 25 milliards d’euros déployés depuis 2021 pour le secteur industriel », https ://www.bpifrance.fr/nos-actualites/lambition-de-bpifrance-pour-lindustrie-creer-des-ponts-entre-la-tech-et-la-fab (consulté le 16/09/2026).

[15] Olivier Lluansi, « Réindustrialiser pour mieux vivre en France : agir pour tous et sur tous les territoires », Futuribles, n° 465, 2025, p. 39-59, https ://shs.cairn.info/revue-futuribles-2025-2-page-39?lang=fr (consulté le 16/09/2026).

[16] Olivier Lluansi, Réindustrialiser, le défi d’une génération, 2024, https ://forcesfrancaisesdelindustrie.fr/produit/olivier-lluansi-reindustrialiser-le-defi-dune-generation/ (consulté le 16/09/2026).

[17] Anaïs Voy-Gillis, Pour une révolution industrielle, Presses de la Cité, janvier 2025, https ://www.pressesdelacite.com/livre/pour-une-revolution-industrielle-anais-voy-gillis (consulté le 16/09/2026).

[18] Nicolas Dufourcq, La Dette sociale de la France, Odile Jacob, octobre 2025, https ://clubturgot.com/nicolas-dufourcq-la-dette-sociale-de-la-france-eds-odile-jacob-octobre-2025-525-pages/ (consulté le 16/09/2026).

[19] Philippe Aghion, entretien sur IA, destruction créatrice et productivité, La République des Pyrénées, décembre 2025, https ://www.leconomistemaghrebin.com/2025/12/02/ia-destruction-creatrice-philippe-aghion/ (consulté le 16/09/2026).

[20] Carl Benedikt Frey, How Progress Ends : Technology, Innovation, and the Fate of Nations, Princeton University Press, 2025, https ://press.princeton.edu/books/hardcover/9780691233079/how-progress-ends (consulté le 16/09/2026).

[21] Dani Rodrik, Shared Prosperity in a Fractured World : A New Economics for the Middle Class, the Global Poor, and Our Climate, Harvard, 2025, https ://drodrik.scholars.harvard.edu/publications (consulté le 16/09/2026).