Trente ans au même plateau. En 2023, la France a consacré 2,18 % de son PIB à la R&D [1]. Les États-Unis et la Chine franchissaient chacun les 1 000 milliards de dollars de dépenses [4].
Le crédit d’impôt recherche coûte 8,06 milliards d’euros aux finances publiques en 2025 [6]. Le budget compétitif de l’ANR en représente moins d’un sixième [12]. L’arbitrage pour 2027 est là : réserver le CIR aux PME et aux ETI, basculer le reliquat vers un financement sur projet compétitif. L’alternative est un décrochage que les classements internationaux rendront difficile à contester.
Trente ans de plateau, et l’écart se creuse
En 2023, la R&D effectuée sur le territoire national représentait 61,5 milliards d’euros, soit 2,18 % du PIB [1]. C’est grosso modo le même ratio qu’en 2000. Entre 2013 et 2023, la dépense intérieure de R&D a progressé en volume de 0,8 % par an en moyenne. Le PIB, lui, a crû de 1,2 % [1]. L’effort relatif recule donc en tendance longue.
En 2022, la dépense intérieure de R&D atteignait 58,9 milliards d’euros [2]. L’effort représentait 2,22 % du PIB, comme en 2021. Depuis, il s’est replié.
En 2023, la dépense de R&D a diminué de 0,5 % en volume par rapport à 2022 [1]. Pour 2024, les données provisoires indiquent une hausse de 1,3 % en volume [1]. L’effort atteindrait 63,6 milliards d’euros. Mais la croissance du PIB neutralise ce gain : l’effort resterait à 2,18 % du PIB, comme en 2023 [1].
La comparaison internationale est sévère. En 2023, la France se place à 2,2 % du PIB [3]. La Corée du Sud est à 5,0 %, la Suède à 3,6 %, les États-Unis à 3,5 %, le Japon à 3,4 %, l’Allemagne à 3,1 %, le Royaume-Uni à 2,8 % [3]. L’objectif fixé par l’Union européenne dans la stratégie Europe 2020 était de 3,0 % du PIB [3]. La France ne l’a jamais atteint.
À l’échelle mondiale, en parité de pouvoir d’achat, la Chine aurait dépassé les États-Unis en 2024 [4]. Les deux pays font la course en tête avec chacun plus de 1 000 milliards de dollars de dépenses R&D. L’Union européenne atteindrait presque 600 milliards [4]. Les dépenses de R&D ont augmenté de 3,4 % aux États-Unis en 2024. Dans l’Union européenne, la croissance s’est établie à 0,4 % [4].
La structure interne révèle une deuxième fragilité. En 2023, les entreprises réalisent 66 % de la dépense intérieure de R&D, les administrations et universités 34 % [1]. Mais la part privée est très concentrée.
Les grandes entreprises réalisent 54 % de la dépense privée de R&D [1]. Les ETI en font 25 %. Les PME représentent 84 % des entreprises faisant de la R&D mais n’en réalisent que 20 % [1].
L’industrie mène le jeu. L’industrie manufacturière compte pour 66 % de la R&D des entreprises [1]. Les branches dominantes sont les industries diverses (13 %), l’automobile (11 %) et l’aéronautique et spatial (10 %) [1].
La géographie est tout aussi concentrée. En 2023, l’Île-de-France représente 39 % de la R&D française [1]. Auvergne-Rhône-Alpes pèse 16 %, Occitanie 12 % [1].
Sur les chercheurs, la France tient encore un rang honorable. Elle se place au 6e rang mondial en densité de chercheurs pour mille emplois [11]. Elle attire plus de jeunes chercheurs étrangers que la moyenne européenne ou de l’OCDE [11].
Mais entre 2012 et 2021, les effectifs de recherche ont progressé plus vite dans le privé que dans le public. Dans le privé, la hausse annuelle moyenne atteignait 2,3 % [11]. Dans le public, elle se limitait à 1,1 % [11]. Pour les seuls chercheurs, l’écart était encore plus net : 3,1 % dans le privé contre 1,5 % dans le public [11].
Sur les brevets, le signal est plus positif à court terme. En 2025, 16 807 demandes ont été déposées auprès de l’INPI, soit une progression de 8,7 % sur un an [10]. Neuf établissements publics figurent dans le top 50 des déposants, dont le CEA et le CNRS en 7e position [10]. Mais les dépôts reculent dans la pharmacie (−2,4 %) et la biotechnologie (−9,9 %) [10].
Le CIR absorbe l’argent public sans garantir la recherche de rupture
Le financement public de la recherche repose sur deux piliers. Le premier : le financement direct des organismes publics (CNRS, Inria, universités, CEA) et les appels à projets de l’ANR. En 2024, le budget d’intervention de l’ANR s’élevait à 1,24 milliard d’euros, en hausse de 3,9 % par rapport à 2023 [12].
Le second pilier est bien plus massif. Le crédit d’impôt recherche (CIR) est une réduction d’impôt automatique : une entreprise déclare des dépenses de R&D, elle obtient un remboursement de 30 %, sans sélection. Son coût est passé de 1,8 milliard d’euros en 2007 à 4,45 milliards en 2008 [6]. En 2024, il atteignait 7,65 milliards [6]. Le manque à gagner pour les finances publiques a franchi 8,06 milliards en 2025 [6].
Ce montant dépasse de plus de six fois le budget d’intervention de l’ANR [6][12]. Et la répartition révèle la logique du dispositif. Les PME forment 81 % des bénéficiaires du CIR, mais ne représentent que 30 % des dépenses déclarées et 31 % de la créance [9]. L’essentiel profite aux grandes entreprises, qui auraient de toute façon engagé ces dépenses.
Le résultat en 2025 : les grandes entreprises perçoivent des remboursements massifs sur des R&D qu’elles auraient financées sans aide, pendant que les chercheurs des laboratoires publics peinent à décrocher un financement sur projet [6][9]. Le dispositif favorise la R&D d’application dans les secteurs établis (automobile, aéronautique, pharmacie). La recherche fondamentale et les technologies de rupture passent après.
La loi de programmation de la recherche de 2020 devait corriger le sous-financement des organismes publics. Le bilan est mitigé. La hausse programmée pour 2025 s’élevait à 500 millions d’euros supplémentaires par rapport à 2024 [7].
Le projet de loi de finances 2025 n’en a concrétisé qu’environ un tiers [7]. Sur les 501 millions prévus pour les trois programmes concernés, moins de 169 millions ont été inscrits [7]. Les universités ont été invitées à mobiliser leurs réserves pour participer à l’effort d’économies [8].
L’IA redistribue les cartes en amplifiant les écarts de capacité
La rupture est technologique et structurelle. L’IA générative modifie le contenu de la R&D autant que la répartition de ses fruits.
L’intelligence artificielle porte un potentiel de croissance considérable, capable d’automatiser tant les tâches que la production d’idées [13]. Mais ses effets positifs sont freinés par la concentration excessive du marché. Une concurrence insuffisante entre innovateurs tue l’innovation [13]. Le rapport co-présidé par Philippe Aghion en mars 2024 défend une stratégie d’IA souveraine avec un fonds “France & IA” de 10 milliards d’euros, des investissements dans la recherche, la formation et les capacités de calcul [13]. Ce document est resté sans suite politique directe.
En 2023, la France consacrait 1,8 milliard d’euros à la R&D en intelligence artificielle dans les entreprises [17]. Cela représente 4,5 % de la dépense intérieure de R&D des entreprises [17]. Les PME y consacrent proportionnellement plus que les grands groupes : 7,7 % de leur dépense de R&D contre 4,2 % pour les ETI et 3,5 % pour les grandes entreprises [17]. Leur poids absolu reste marginal.
La question de la répartition des gains est distincte de celle de la création de richesse. Les gains du progrès technique reviennent aux élites bien plus qu’aux travailleurs, selon l’analyse d’Acemoglu et Johnson [14]. L’IA générative, dans cette lecture, se concentre sur la substitution des travailleurs plutôt que sur la complémentarité avec eux. L’automatisation des centres d’appels se révèle parfois moins productive que le travail humain, simplement moins chère [14]. Cette orientation est un choix institutionnel, pas une fatalité technologique.
Les intérêts établis constituent l’obstacle le plus durable. La concentration des entreprises, le pouvoir de lobbying et la recherche de rentes suppriment la concurrence et l’investissement en R&D [15]. L’histoire montre une tension récurrente : quand les institutions ne s’adaptent pas au changement technologique, la stagnation s’ensuit [15]. Un tissu de grandes entreprises bénéficiaires du CIR, peu exposées à la concurrence sur la frontière de l’IA, peut reproduire exactement ce schéma.
Réserver le CIR aux PME-ETI et basculer la part des grands groupes vers l’ANR
La décision d’architecture tient en deux étages. Le CIR cesse d’être un crédit d’impôt déclaratif universel : il devient un droit réservé aux PME et aux ETI, qui forment 81 % de ses bénéficiaires [9]. La part captée par les grandes entreprises, environ 70 % de la créance [9], doit basculer vers l’ANR sous forme de financement sur projet compétitif. Elle devient la dotation d’un organisme de pairs, ouvert à toute entité capable de démontrer qu’elle travaille sur la frontière scientifique : entreprise, laboratoire, consortium mixte. Le billet « La France invente, les autres industrialisent » détaille la frontière juridique de cette architecture.
Deux choses changent de nature. Qui décide. Et qui a le droit d’accéder à l’argent public.
L’arbitrage est net. Une grande entreprise qui déclarait 50 millions d’euros de R&D automobile n’a plus de créance automatique sur le Trésor. Elle concourt devant un jury de pairs, comme une PME de biotech ou un laboratoire du CNRS. En 2025, c’est la situation inverse qui prévaut [6][9].
Ce que cela ferme est réel. Les secteurs qui vivent du CIR actuel (automobile, aéronautique, pharmacie établie) perdent une rente prévisible et un avantage de bilan [6][9]. Les directions financières des grands groupes ne peuvent plus programmer le crédit comme une ligne comptable. Les entreprises qui n’investissaient en R&D que parce que l’État en remboursait 30 % sans condition sortiront du jeu. C’est le résultat cherché.
Ce que cela ouvre est symétrique. Le taux de succès ANR monte mécaniquement. La carrière scientifique publique redevient finançable. Les PME, qui représentent 84 % des entreprises faisant de la R&D mais captent à peine 31 % de la créance CIR [9], conservent le crédit d’impôt et concourent désormais à la même table ANR que les grands groupes. Les régions comme Occitanie ou Auvergne-Rhône-Alpes peuvent ancrer des consortiums locaux sans passer par les sièges parisiens des bénéficiaires actuels [1].
La compétence d’allocation passe des directions fiscales à l’ANR, dont le budget d’intervention quadruple d’un coup [12]. C’est une institution qui change d’échelle. L’orientation du progrès technique est un choix institutionnel, pas une fatalité [14]. Concentrer la décision dans un organisme de pairs plutôt que dans la déclaration fiscale d’un grand groupe, c’est poser ce choix.
Sources
[1] MESR-DGESIP/DGRI-SIES, « L’état de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation en France », n° 19, édition 2025, https ://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/FR/T923/l_effort_de_recherche_et_developpement_en_france/ (consulté le 09/08/2026).
[2] MESR-SIES, « La dépense intérieure de R&D de la France 2022 », Note Flash n° 23, septembre 2024, https ://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/sites/default/files/2024-09/nf-sies-2024-23-34670.pdf (consulté le 09/08/2026).
[3] Eurostat, « Total R&D expenditure 2024 : EU statistics », décembre 2025, https ://education.newstank.fr/article/view/425350 (consulté le 09/08/2026).
[4] OCDE, « Fondements pour la croissance et la compétitivité 2026 », données DIRD 2024 en PPA, avril 2026, https ://www.oecd.org/content/dam/oecd/fr/publications/reports/2026/04/foundations-for-growth-and-competitiveness-2026_f68a156b/df51b240-fr.pdf (consulté le 09/08/2026).
[5] OCDE, « Science, technologie et innovation : Perspectives de l’OCDE 2025 », octobre 2025, https ://www.oecd.org/content/dam/oecd/fr/publications/reports/2025/10/oecd-science-technology-and-innovation-outlook-2025_bae3698d/a7207a31-fr.pdf (consulté le 09/08/2026).
[6] François Ecalle, Fipeco, « Les dépenses publiques en faveur de la recherche et de l’innovation », mise à jour 03/09/2025, https ://www.fipeco.fr/fiche/Les-d%C3%A9penses-publiques-en-faveur-de-la-recherche (consulté le 09/08/2026).
[7] Sénat, Rapport sur le projet de loi de finances pour 2025, « Recherche », 2024, https ://www.senat.fr/rap/a24-149-51/a24-149-51_mono.html (consulté le 09/08/2026).
[8] Sénat, Rapport sur le projet de loi de finances pour 2026, « Enseignement supérieur », 2025, https ://www.senat.fr/rap/l25-139-323/l25-139-323_mono.html (consulté le 09/08/2026).
[9] Sénat, Rapport sur le PLF 2024, « Remboursements et dégrèvements (CIR) », 2023, https ://www.senat.fr/rap/l23-128-327/l23-128-3278.html (consulté le 09/08/2026).
[10] INPI, « Palmarès 2025 des déposants de brevets », mars 2026, https ://www.inpi.fr/a-la-une/palmares-2025-des-deposants-de-brevets (consulté le 09/08/2026).
[11] MESR-SIES, « L’état de l’emploi scientifique en France », édition 2025, https ://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/fr/l-etat-de-l-emploi-scientifique-en-france-2025 (consulté le 09/08/2026).
[12] ANR, « Budget 2024 », https ://anr.fr/fr/lanr/nous-connaitre/budget/ (consulté le 09/08/2026).
[13] Philippe Aghion, « Resetting the Innovation Clock : Endogenous Growth through Technological Turnover », 2025, https ://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/comptes-rendus/cion-eco/l17cion-eco2526012_compte-rendu.pdf ; Rapport « France & IA » co-présidé avec Anne Bouverot, mars 2024 (consulté le 09/08/2026).
[14] Daron Acemoglu et Simon Johnson, Power and Progress : Our Thousand-Year Struggle Over Technology and Prosperity, PublicAffairs, 2023 ; résumé analytique, MIT Economics, décembre 2024, https ://economics.mit.edu/news/daron-acemoglu-what-do-we-know-about-economics-ai (consulté le 09/08/2026).
[15] Carl Benedikt Frey, How Progress Ends : Technology, Innovation, and the Fate of Nations, Princeton University Press, 2025, https ://press.princeton.edu/books/hardcover/9780691233079/how-progress-ends (consulté le 09/08/2026).
[16] MESR-SIES, « La R&D en intelligence artificielle dans les entreprises », in EESRI n° 19, 2025, https ://publication.enseignementsup-recherche.gouv.fr/eesr/FR/T603/la_r_d_en_intelligence_artificielle_dans_les_entreprises/ (consulté le 09/08/2026).
