En 2024, la France enregistre le taux de fécondité le plus bas depuis la fin de la Première Guerre mondiale [1]. Le Conseil d’orientation des retraites révise ses projections à la baisse. Sans changement de trajectoire démographique ou d’emploi, le déficit du système de retraite atteindra 2,4 % du PIB en 2070 [2]. La décision qui attend 2027 est architecturale : choisir entre trois leviers aux délais et aux coûts radicalement différents, ou continuer à différer.
Un taux de fécondité au plus bas depuis un siècle
L’indicateur conjoncturel de fécondité s’établit à 1,62 enfant par femme en 2024 [1]. C’est le niveau le plus bas depuis la fin de la Première Guerre mondiale. En 2010, cet indicateur atteignait 2,02 enfants par femme. Le nombre de naissances en 2024 est inférieur de 21,5 % à celui de 2010 [1].
La baisse s’accélère. Entre 2014 et 2019, l’indicateur conjoncturel de fécondité reculait de 1,6 % par an en moyenne [1]. Entre 2022 et 2023, le recul a atteint 6,6 %, puis 2,2 % en 2024 [1]. Ce rythme traduit un changement de régime, pas un ajustement de cycle.
La France reste au-dessus de la moyenne européenne. En 2023, l’indicateur français s’établit à 1,68 selon l’INSEE (1,65 au périmètre Eurostat), contre 1,38 dans l’Union européenne [2]. Mais l’écart se referme.
La Finlande affiche 1,26 [2]. L’Italie atteint 1,20 [2]. L’Espagne descend à 1,16 [2]. La France perd en 2023 sa place de pays le plus fécond de l’Union, qu’elle occupait depuis 2012.
Un premier piège de lecture mérite d’être désamorcé. L’indicateur conjoncturel capte les effets d’un report de l’âge à la maternité, qui dépasse désormais 31 ans en France [1]. Une partie de la baisse traduit un décalage dans le temps, pas forcément une renonciation définitive.
Mais la descendance finale des générations récentes se stabilise en dessous du seuil de renouvellement. Entre 1995 et 2024, le nombre de femmes de 20 à 40 ans a diminué de 7,9 % [1]. Ce recul amplifie mécaniquement la chute des naissances, quelle que soit la fécondité individuelle.
Un vieillissement déjà visible dans le solde naturel
L’espérance de vie à la naissance s’établit à 85,6 ans pour les femmes et à 80,0 ans pour les hommes [1]. Les générations du baby-boom arrivent aux âges de forte mortalité. Le solde naturel, naissances moins décès, tombe à 17 000 en 2024 [1]. C’est le niveau le plus faible depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
En 1980, les personnes de 65 ans et plus représentaient 14 % de la population française [2]. Cette part atteint aujourd’hui 21 %. Les projections médianes de l’ONU la portent à 28 % en 2050 [2]. En sept décennies, la France triple sa proportion de personnes âgées.
La comparaison avec les voisins n’est qu’un maigre réconfort. En Italie, l’âge médian pourrait atteindre 53 ans en 2050, contre 45 ans aujourd’hui [2]. Le Japon cumule une fécondité autour de 1,3 et l’une des plus grandes longévités du monde [2]. Mais avoir une pyramide des âges moins dégradée que Rome ou Tokyo ne résout rien si les institutions de financement ne sont pas dimensionnées pour le choc.
Les projections de la DREES, révisées en mars 2024 et étendues en décembre 2025, donnent la mesure concrète [11]. En 2050, près de 23 millions de personnes de 60 ans ou plus vivront en France. C’est 5 millions de plus qu’en 2021.
Parmi elles, 738 000 personnes supplémentaires seront en perte d’autonomie [11]. Pour maintenir le niveau de prise en charge actuel, il faudrait créer 365 000 places en Ehpad entre 2021 et 2050, qui s’ajouteraient aux 640 000 existantes en 2021 [11]. Entre 150 000 et 200 000 emplois supplémentaires seront nécessaires pour assurer les soins à domicile ou en établissement [11].
Les finances du secteur reflètent déjà la tension. Entre 2020 et 2023, la part des Ehpad déficitaires est passée de 27 % à 66 % [11]. La branche autonomie de la Sécurité sociale représentait 40,64 milliards d’euros en 2024 [3]. Elle reste structurellement insuffisante. Le reste à charge continue de creuser de profondes inégalités territoriales [11].
Le mécanisme causal des retraites par répartition
Le choc démographique frappe au cœur du modèle de financement des retraites. En 1970, la France comptait 3,1 actifs pour un retraité [2]. En 2026, ce ratio est tombé à 1,7, pour 17,4 millions de retraités [2]. Le COR projette 1,62 actifs par retraité en 2070 [2].
Le rapport annuel du COR publié le 11 juin 2026 marque une rupture [2]. L’hypothèse centrale de fécondité est abaissée de 1,8 à 1,45 enfant par femme à partir de 2028. Cet ajustement seul ajoute 1 point de PIB au déficit projeté du système de retraite en 2070. Le déficit passe ainsi de 1,4 % à 2,4 % du PIB [2]. C’est la plus forte révision annuelle depuis la création du COR en 2000.
Les dépenses de retraite représentent 14,1 % du PIB en 2025 [2]. Cette part resterait à 14,2 % en 2045 selon le scénario de référence du COR, avant de progresser jusqu’à 15,3 % en 2070 [2]. Le déficit actuel atteint 5,1 milliards d’euros en 2025, soit 0,2 % du PIB [2].
Augmenter les cotisations ou décaler l’âge de départ compense l’effet sans toucher au mécanisme. Le volume de cotisants futurs dépend du nombre d’enfants qui naissent aujourd’hui et de leur entrée effective dans l’emploi. Les comptes de transferts nationaux, développés par Hippolyte d’Albis dans ses travaux sur l’économie des âges, documentent cette chaîne [4] : le temps long des générations détermine les équilibres que l’instant médiatique ne fait que gérer en urgence.
L’emploi des seniors relève de la même logique. L’Allemagne emploie 75,2 % de ses 55-64 ans [7]. Les Pays-Bas atteignent 75,3 % [7].
La France peine à 60,4 %, selon l’OCDE, contre 65,2 % dans l’UE-27 en 2024 [7]. Ce retard reflète des règles institutionnelles qui rendent la sortie précoce d’activité rationnelle pour les salariés comme pour les employeurs, comme Bruno Palier et Christine Erhel le documentent [6]. Un problème de design incitatif, pas d’attitude culturelle vis-à-vis du travail.
Le solde migratoire contribue aussi à l’équilibre du système. Le COR 2026 l’a lui-même révisé à la hausse dans ses projections, le portant de 70 000 à 150 000 personnes par an [2]. Environ 80 % des immigrés sont en âge de travailler [5].
Ils arrivent déjà formés, contribuent au financement des retraites et élargissent la base des actifs. Sur la période 1994-2008, la hausse des flux migratoires permanents est corrélée à la croissance du PIB par habitant et à une baisse du taux de chômage [5]. Le débat politique traite presque exclusivement de la dimension identitaire et sécuritaire de l’immigration ; il esquive sa fonction de variable d’ajustement démographique et budgétaire.
La qualité des emplois compte autant que leur nombre. Un système financé par des emplois mal rémunérés, à temps partiel subi, à forte pénibilité génère moins de ressources qu’un système appuyé sur des emplois stables et productifs [6]. Les gains de productivité ne se convertissent en base de cotisations que si les institutions du marché du travail orientent ces gains vers les revenus du travail, un point qu’Acemoglu et Johnson documentent dans leurs travaux récents sur la répartition des gains de productivité [8].
Trois décisions d’architecture que 2027 ne peut plus remettre à plus tard
Le choix principal porte sur la clé de répartition entre trois leviers, chacun supposant un engagement institutionnel irréversible.
Reconstruire les conditions d’accueil de la petite enfance plutôt que distribuer des allocations de naissance. Les études comparatives européennes montrent que la fécondité réagit à la confiance dans la capacité à concilier travail et parentalité [9]. La disponibilité effective des modes de garde pour les enfants de moins de 3 ans, les conditions de logement et la sécurité de l’emploi en début de carrière sont les variables corrélées à la décision d’avoir un enfant [9].
Une politique nataliste qui compense la décision par des transferts financiers facilite un choix sans s’attaquer aux causes du report ou de la renonciation. Cela suppose un investissement public massif dans les crèches, une politique du logement orientée vers les jeunes ménages, et une sécurisation des parcours professionnels en début de vie active. Le délai d’effet sur les équilibres de retraite est de vingt ans.
Porter le taux d’emploi des seniors à 70 %, en agissant sur la pénibilité plutôt que sur le seul âge légal. Le taux d’emploi des 55-64 ans souffrant d’affections de longue durée atteint 52 % [7]. Chez ceux en bonne santé, il monte à 69 % [7].
Les pays qui obtiennent les meilleurs taux d’emploi senior sont ceux qui ont investi dans la qualité du travail en milieu de carrière [6]. L’action sur l’ergonomie, la prévention des maladies professionnelles et la reconversion réduit les besoins de dépendance ultérieure. Ce levier produit des effets sur les comptes de retraite dans un délai de cinq à dix ans. Sa contrepartie est un investissement en conditions de travail que les employeurs, à ce stade, n’ont aucune incitation à porter seuls.
Créer un financement pérenne de la dépendance avant que le choc de 2030-2040 ne rende les arbitrages impossibles. Le coût de la dépendance est estimé entre 41 et 45 milliards d’euros par an dans une mesure globale incluant soins, hébergement et aide informelle [11]. La DREES table sur 30 milliards d’euros annuels pour les seuls bénéficiaires de l’aide personnalisée à l’autonomie, soit 1,4 % du PIB en projection [11]. Le modèle actuel, fragmenté entre l’État, les départements et les ménages, produit des inégalités territoriales documentées et un reste à charge que les classes moyennes ne peuvent absorber [11]. Choisir entre un financement assurantiel obligatoire, une cinquième branche plus dotée ou un recours à l’épargne retraite fléchée vers le risque dépendance est un arbitrage d’architecture que la démographie ne permet plus de différer.
Ces trois décisions sont liées [4]. Financer la dépendance sans activer l’emploi des seniors revient à augmenter les prélèvements sur une base de cotisants qui se contracte. Miser sur l’immigration sans améliorer la qualité des emplois élargit une base de cotisants sous-payés dont les droits futurs seront eux-mêmes insuffisants. Investir dans la natalité sans créer les conditions matérielles de l’accueil dépense sans effet mesurable. Les comptes de transferts nationaux permettent de mesurer les flux réels entre générations et d’orienter la politique vers la qualité des transferts en direction des jeunes, plutôt que de rejouer le débat sur le niveau des pensions [4].
Sources
[1] INSEE, « Bilan démographique 2024 », INSEE Première n° 2033, janvier 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8327319 (consulté le 09/08/2026).
[2] COR, Rapport annuel : Évolutions et perspectives des retraites en France, juin 2026, https ://www.cor-retraites.fr/rapports-du-cor/rapport-annuel-cor-juin-2026-evolutions-perspectives-retraites-france (consulté le 09/08/2026).
[3] Assemblée nationale, question écrite n° 238, 17e législature, PLFSS 2025 : branche autonomie 40,64 milliards d’euros en 2024, https ://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/questions/QANR5L17QE238.pdf (consulté le 09/08/2026).
[4] Hippolyte d’Albis, Économie des âges de la vie, Odile Jacob, 2026, https ://www.parisschoolofeconomics.eu/en/personnes/hippolyte-dalbis/ (consulté le 09/08/2026).
[5] Hippolyte d’Albis, Ekrame Boubtane, Dramane Coulibaly, « Immigration Policy and Macroeconomic Performance in France », Annals of Economics and Statistics, n° 121-122, 2016 ; présentation SFDS, « L’immigration en France : quels effets », 2026, https ://www.sfds.asso.fr/sdoc-14815-5896cc62e08c9cdf63962130b913f9ab-2026_02_cafe_stat.pdf (consulté le 09/08/2026).
[6] Bruno Palier et Christine Erhel, Travailler mieux, PUF/Vie des idées, 2025, https ://www.sciencespo.fr/centre-etudes-europeennes/fr/actualites/travailler-mieux/ (consulté le 09/08/2026).
[7] OCDE, Perspectives de l’emploi 2025 : Les travailleurs âgés, juillet 2025, https ://www.oecd.org/en/publications/2025/07/oecd-employment-outlook-2025_5345f034/full-report/component-7.html (consulté le 09/08/2026).
[8] Daron Acemoglu et Simon Johnson, « Can A.I. Be Pro-Worker? », The New Yorker, 2026, https ://www.newyorker.com/contributors/john-cassidy (consulté le 09/08/2026).
[9] Eurostat, statistiques de fécondité par pays membres, série demo_find, extraction novembre 2024, https ://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Fertility_statistics (consulté le 09/08/2026).
[10] INED, « Enjeux et perspectives démographiques en France 2020-2050 », document de travail, https ://www.ined.fr/fr/publications/editions/document-travail/enjeux-et-perspectives-demographiques-en-france-2020-2050 (consulté le 09/08/2026).
[11] DREES-INSEE, modèle LIVIA « Projections du nombre de personnes âgées en perte d’autonomie par lieu de vie », décembre 2025 ; étude sur les besoins en personnel, février 2026, https ://drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications-communique-de-presse/etudes-et-resultats/soutien-autonomie-personnes-agees (consulté le 09/08/2026).
