Budgets en hausse, violences en hausse : la sécurité française doit passer du constat à l’élucidation
En 2024, l’État dépense 24,4 milliards d’euros pour la police et la gendarmerie, soit un tiers de plus qu’en 2016 [8]. Dans le même temps, les taux d’élucidation reculent sur presque tous les indicateurs de violence grave [8]. L’arbitrage que 2027 impose est direct : réorienter cette dépense vers une filière investigation digne de ce nom et un accueil spécialisé des victimes, ou continuer à financer une présence qui enregistre sans élucider.
450 000 victimes enregistrées, et une réalité bien plus large
Ces 450 000 victimes de violences physiques enregistrées en 2024 ne sont que la part visible [4]. Parmi elles, 103 700 sont mineures, soit près d’un quart du total [4]. Les violences sexuelles ont touché 122 600 victimes, et plus de la moitié d’entre elles sont des enfants [4]. Plus de la moitié des violences physiques enregistrées se produisent dans un cadre familial [4].
Mais derrière ces chiffres se cache une masse bien plus grande de faits qui ne remontent jamais jusqu’à un commissariat. L’enquête nationale Vécu et ressenti en matière de sécurité (VRS), conduite depuis 2022, interroge chaque année environ 200 000 personnes sur ce qu’elles ont réellement subi [17]. C’est huit fois plus que l’ancienne enquête sur le même sujet, menée de 2007 à 2021 [17]. Ces deux dispositifs ensemble forment la série la plus solide pour mesurer l’écart entre les faits déclarés par les victimes et les faits enregistrés par la police [2].
Cet écart est rapide. Pour les violences sexuelles, entre 2 % et 6 % des victimes portent plainte [2]. Pour les vols, 24 % seulement [6]. Parmi ceux qui ne signalent rien, un quart des victimes de violences sexuelles expliquent qu’elles n’y croyaient plus [6]. C’est la trace d’un système qui a perdu leur confiance. qui a perdu leur confiance.
Lire les statistiques policières comme si elles mesuraient la délinquance réelle est donc une erreur de méthode. En 2024, les violences sexuelles enregistrées progressent de 7 % [1]. Cette hausse peut venir d’une libération de la parole, d’un meilleur accueil dans les services, ou d’une augmentation réelle des actes. Les deux dynamiques coexistent probablement, et aucune donnée ne permet de les dissocier [1].
Les violences intrafamiliales n’augmentent que de 3 % en 2024, contre une moyenne de 11 % par an entre 2016 et 2023 [1]. Le nombre d’homicides baisse de 2 % pour la première fois depuis 2020, à 976 victimes [1]. Ce répit est fragile. En 2025, les violences physiques reprennent à +5 %, les violences intrafamiliales à +6 %, les violences sexuelles à +8 % [3].
Un décrochage d’une génération par rapport à l’Europe occidentale
La trajectoire longue est plus inquiétante encore. Depuis 2017, le taux d’homicides volontaires en France a augmenté de 21 % [7]. Sur la même période, la moyenne européenne a baissé de 11 % [7]. La France est passée de la 15e à la 8e place parmi les 33 pays classés par Eurostat [7].
En 2024, la France enregistre 1,28 homicide pour 100 000 habitants [7]. L’Allemagne est à 0,8, l’Espagne à 0,7, l’Italie à 0,6 [7]. La France n’est pas dans le même groupe que ses voisins immédiats.
L’écart se creuse encore davantage sur les tentatives d’homicide. Entre 2017 et 2024, elles ont bondi de 82 % en France [7]. L’Espagne suit à +57 %, la Suède à +44 % [7]. L’Allemagne affiche -1 % [7]. Cette divergence dure depuis une génération et elle appelle une explication de fond.
Le narcotrafic, moteur principal du décrochage
La hausse des tentatives d’homicide est régulière depuis 2016, à raison de 8 % par an en moyenne [1]. En 2016, on en comptait 2 259 [1]. Les fusillades et règlements de comptes liés à la drogue en sont le principal carburant.
En 2023, les forces de l’ordre avaient enregistré 418 homicides liés au narcotrafic, un record en hausse de 38 % par rapport à l’année précédente [5]. En 2024, 110 personnes sont mortes à cause du trafic de drogue [11]. La baisse par rapport aux 139 morts de 2023 s’explique en partie par la fin d’une guerre entre deux groupes rivaux à Marseille, non par un recul structurel [11].
Sur l’ensemble des années 2024 et 2025, le Sirasco a recensé 721 faits de violences criminelles liés aux réseaux, responsables de 214 morts et 657 blessés [12]. Sur le seul premier trimestre 2026, 90 assassinats et tentatives d’assassinat entre trafiquants ont été répertoriés à travers le pays [12]. Des zones rurales et des villes moyennes sont désormais touchées. La commission d’enquête sénatoriale établit que 90 % des règlements de comptes s’expliquent par des différends liés à la drogue [12]. L’assassinat de victimes collatérales a conduit le rapport à parler de « narcoterrorisme » [12].
La criminalité numérique, deuxième front invisible
Pendant que le débat public reste fixé sur les violences physiques, un second front s’ouvre. En 2025, le SSMSI a recensé 453 200 infractions liées au numérique, soit 14 % de plus qu’en 2024 [13]. La progression est de 12 % par an en moyenne depuis 2016 [13].
Les escroqueries en ligne, phishing industrialisé, usurpations d’identité, arnaques à la fausse location ou au faux support technique, profitent d’une automatisation croissante des attaques. En 2024, la plateforme Thésée, qui centralise les plaintes pour escroqueries en ligne, avait recueilli près de 51 000 plaintes [13]. C’est plus d’un cinquième de toutes les atteintes numériques aux biens recensées cette année-là.
24 milliards dépensés, des taux d’élucidation qui s’effondrent
Le paradoxe tient en deux lignes. Les crédits alloués à la sécurité atteignent 24,4 milliards d’euros en 2024 [8]. Les taux d’élucidation baissent pour presque tous les indicateurs de violence grave sur la même période [8].
Voici le mécanisme. Entre 2016 et 2024, le budget a progressé de 6,1 milliards, soit +33 % [8]. Les effectifs, eux, ont augmenté de 4,4 % [8].
Le budget a donc grossi sept fois plus vite que le nombre d’agents. Mais cet argent supplémentaire est allé massivement vers les effectifs de voie publique, c’est-à-dire vers la présence visible dans la rue, pas vers l’investigation. Résultat : les vols sans violence et les cambriolages sont élucidés en moins de 7 % des cas dans l’année [8].
En clair : quand votre appartement est cambriolé, les chances que l’auteur soit identifié et poursuivi sont inférieures à une sur quinze.
Et dès le début de l’exercice 2024, 134 millions d’euros ont été retirés du budget de la police nationale en autorisations d’engagement [9]. Des investissements ont été bloqués, notamment le renouvellement des véhicules et les chantiers immobiliers [9].
Ajouter des effectifs en voie publique ne réduit pas mécaniquement la délinquance grave [8]. Le narcotrafic, la cybercriminalité et les violences intrafamiliales non signalées restent les volumes non traités. Les outils numériques, caméras, bases de données biométriques, algorithmes, peuvent augmenter les capacités des enquêteurs. Ils peuvent aussi simuler l’action en remplaçant la présence humaine qualifiée par de la surveillance. Acemoglu et Johnson documentent ce mécanisme dans leur analyse des effets réels des outils numériques sur la productivité des organisations [15].
Quatre leviers documentés pour changer la trajectoire
Reconstituer la filière investigation
La réforme de la Police judiciaire de 2024 a fragilisé les équipes d’enquête au moment précis où le narcotrafic structuré exige le contraire [14]. En 2024, 122 millions d’euros ont été saisis dans des enquêtes liées aux stupéfiants [14]. Cela représente 11 % du total des avoirs criminels saisis cette année-là, qui atteignent 1,129 milliard d’euros [14]. Autrement dit, neuf dixièmes des avoirs criminels saisis ne viennent pas du narcotrafic, alors que c’est lui qui tue. La filière financière est sous-équipée.
Un programme pluriannuel de formation et de stabilisation des équipes spécialisées dans la criminalité organisée est le levier le plus direct sur le stock de violence grave. Sa condition est simple à formuler et difficile à tenir : les spécialistes formés doivent rester dans les services d’investigation, et ne pas être réaffectés vers la voie publique à chaque tension d’effectif.
Réduire le chiffre noir par des droits effectifs pour les victimes
Un taux de plainte de 2 % à 6 % pour les violences sexuelles n’est pas un hasard [2]. Les victimes anticipent l’inutilité du dépôt. La part des plaintes déposées plus d’un an après les faits est passée de 29 % en 2016 à environ 39 % depuis 2021 [6].
Plus le délai s’allonge, plus la confiance recule. Les pays nordiques qui ont réduit cet écart l’ont fait en combinant accueil spécialisé, protection des victimes pendant la procédure et raccourcissement des délais. La contrepartie est une revalorisation des postes d’accueil, aujourd’hui sous-dotés par rapport aux missions d’ordre public.
Orienter l’investissement numérique vers l’augmentation des enquêteurs
Les infractions numériques augmentent de 12 % par an depuis 2016 [13]. La priorité va à l’analyse des flux financiers des réseaux : c’est là que les outils numériques augmentent sans ambiguïté les capacités humaines. Déployer de la reconnaissance faciale ou de l’analyse prédictive sans doctrine claire de supervision produit des risques institutionnels qui dépassent les bénéfices opérationnels documentés [15].
Traiter le narcotrafic à l’échelle de la chaîne d’approvisionnement
La loi du 13 juin 2025 a doté la France d’un arsenal comportant notamment un état-major interministériel et un parquet anticriminalité organisée [12]. La réponse nationale seule reste insuffisante. Le marché de la cocaïne en Europe est alimenté par des routes qui transitent par les ports d’Anvers, Rotterdam et Algésiras.
La pression financière sur les organisations criminelles transnationales reste l’arme la moins utilisée. Edward Fishman documente comment ces mêmes instruments de coercition économique sont devenus l’arme géoéconomique dominante entre États [16] : appliqués aux réseaux criminels, ils restent sous-exploités. Une police judiciaire européenne dotée de moyens réels et des coopérations de renseignement financier seraient les deux piliers d’une politique efficace. Leur fragilité tient à la difficulté de coordonner des États aux priorités divergentes.
Le choix d’architecture pour 2027
L’arbitrage de 2027 porte sur une doctrine budgétaire. Il s’agit de cesser d’affecter les hausses de crédits aux effectifs de voie publique et de créer une filière investigation à statut protégé, dont les agents ne peuvent pas être réaffectés vers des missions d’ordre public. Ce changement d’affectation concerne environ 15 % des crédits supplémentaires dégagés depuis 2016, soit environ un milliard d’euros à réorienter [8].
Ce que ce choix rend possible : une hausse documentée des taux d’élucidation sur les infractions graves, une réduction du chiffre noir des violences intrafamiliales et sexuelles, une capacité renforcée à démanteler les filières financières du narcotrafic.
Ce qu’il ferme : la possibilité de répondre à chaque demande d’effectifs supplémentaires en voie publique par des recrutements génériques.
Ce qu’il coûte : une réforme statutaire que les organisations syndicales policières contestent, et plusieurs années de montée en puissance avant que les taux d’élucidation bougent de façon mesurable.
Sans ce choix, la trajectoire actuelle continue : un budget qui croît, des effectifs qui augmentent modestement, et des indicateurs de violence grave qui suivent la même direction.
Sources
[1] SSMSI, « Insécurité et délinquance en 2024 : bilan statistique et atlas départemental », 11 juillet 2025, https ://www.interieur.gouv.fr/actualites/communiques-de-presse/insecurite-et-delinquance-en-2024-bilan-statistique-et-atlas-departemental-de-delinquance (consulté le 09/09/2026).
[2] SSMSI, « Vécu et ressenti en matière de sécurité : Rapport d’enquête édition 2024 », octobre 2025, https ://www.interieur.gouv.fr/actualites/communiques-de-presse/vecu-et-ressenti-en-matiere-de-securite-victimation-delinquance-et-sentiment-dinsecurite-rapport (consulté le 09/09/2026).
[3] SSMSI, « Chiffres clés Insécurité et délinquance en 2024, édition 2025 », novembre 2025, https ://www.interieur.gouv.fr/documentation/etudes-et-statistiques/ssmsi-chiffres-cles-insecurite-et-delinquance-en-2024-edition-2025.html (consulté le 09/09/2026).
[4] SSMSI, « Victimes de violences physiques ou sexuelles enregistrées par les services de sécurité en 2024 », Interstats Info Rapide n°47, 27 février 2025, https ://www.interieur.gouv.fr/actualites/communiques-de-presse/victimes-de-violences-physiques-ou-sexuelles-enregistrees-par-0 (consulté le 09/09/2026).
[5] SSMSI, « Insécurité et délinquance en 2023 : bilan statistique », 2024, https ://www.interieur.gouv.fr/actualites/communiques-de-presse/insecurite-et-delinquance-en-2023-bilan-statistique-et-atlas (consulté le 09/09/2026).
[6] SSMSI, rapport VRS 2024, données complètes (questionnaire socle), https ://www.cfdt-ufetam.org/download.php?file=wp-content%2Fuploads%2F2026%2F06%2Frapport_enquete_ssmsi_vrs-2024.pdf (consulté le 09/09/2026).
[7] Eurostat, « Crime statistics : Statistics Explained », données 2024, publiées avril 2026, https ://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Crime_statistics (consulté le 09/09/2026).
[8] Cour des comptes, rapport annuel 2026, chiffres clés sécurité (synthèse La Gazette des Communes), mars 2026, https ://www.lagazettedescommunes.com/1030267/les-chiffres-cles-sur-la-securite-en-2026-dapres-la-cour-des-comptes/ (consulté le 09/09/2026).
[9] Cour des comptes, « Analyse de l’exécution budgétaire 2025, Mission “Sécurités” », avril 2026, URL non disponible au moment de la rédaction (consulté le 09/09/2026).
[10] Ministère de l’Intérieur, bilan narcotrafic 2024 (Franceinfo, 6 février 2025), https ://www.franceinfo.fr/societe/drogue/le-narcotrafic-a-cause-la-mort-de-110-personnes-en-france-en-2024-selon-le-ministere-de-l-interieur_7058939.html (consulté le 09/09/2026).
[11] Sénat, commission d’enquête, « Rapport sur l’impact du narcotrafic en France et les mesures à prendre pour y remédier », Jérôme Durain, 7 mai 2024, https ://documentation.insp.gouv.fr/insp/doc/VIAPUBLIQUE/… (consulté le 09/09/2026).
[12] SSMSI, « Infractions liées au numérique en 2025 », rapport du 19 février 2026 (relais L’Essor), https ://lessor.org/societe/hausse-des-infractions-liees-au-numerique/ (consulté le 09/09/2026).
[13] Assemblée nationale, Rapport annuel de performances, mission « Sécurités », 2025, https ://www.assemblee-nationale.fr/dyn/dyn/contenu/visualisation/1109936/file/Securites_SB.pdf (consulté le 09/09/2026).
[14] Daron Acemoglu et Simon Johnson, Power and Progress : Our Thousand-Year Struggle Over Technology and Prosperity, PublicAffairs/Pearson, 2023.
[15] Edward Fishman, Chokepoints : American Power in the Age of Economic Warfare, Penguin Random House, 2025, https ://www.penguinrandomhouse.com/books/726149/chokepoints-by-edward-fishman/ (consulté le 09/09/2026).
[16] INSEE, série « Enquête de victimation : Cadre de vie et sécurité (CVS) », 2007-2021, https ://www.insee.fr/fr/metadonnees/source/serie/s1278 (consulté le 09/09/2026).
