La retraite se perd dans les années qui précèdent le départ
En France, 42 % seulement des 60-64 ans travaillent encore. Le reste a déjà basculé, non pas en retraite, mais dans le vide entre deux systèmes. Ce taux d’emploi effondré est la vérité du débat sur les retraites : bien plus que l’âge légal ou le niveau de pension. Et c’est précisément ce que les huit réformes successives depuis 1993 n’ont pas touché.
Quatorze pour cent du PIB, des recettes qui s’effritent
La retraite est le premier budget de la France. Mettons les choses à l’échelle : 388 milliards d’euros par an [1], c’est presque un quart de toutes les dépenses publiques. C’est aussi quatre points de PIB de plus qu’en Allemagne. Un écart qui raconte une histoire longue.
Ce poids paraît stable. La dépense glisse à peine de 13,9 % à 14,2 % du PIB d’ici 2070 [1]. C’est la recette qui se détériore.
Elle passe de 13,9 % à 12,8 % du PIB sur la même période [1]. Le gouffre se creuse par manque d’entrées, pas par excès de sorties. Trois causes : la baisse des effectifs publics, les exonérations de cotisations, une démographie défavorable.
En 2024, le système a déjà creusé un déficit de 1,7 milliard d’euros [1]. À l’horizon 2070, selon le COR, ce déficit pourrait atteindre 1,4 point de PIB [1]. C’est une dérive lente et structurelle que les ajustements successifs n’ont pas corrigée.
Pour comprendre pourquoi, il faut regarder le financement. Les cotisations des actifs représentent 65 % des ressources du système [1]. Ce qui signifie que moins il y a d’actifs en emploi, moins le système tient.
Et depuis 1980, la part des dépenses sociales financées par emprunt est passée de 1 % à 10 % [12]. Nicolas Dufourcq, dans La dette sociale de la France, estime qu’au moins 2 000 milliards des 3 346 milliards de dette publique accumulés depuis 1974 correspondent à des prestations financées à crédit [12]. Trois jours sur trente de retraites, de RSA et d’allocations versées chaque mois sont payés par nos enfants.
L’âge de départ progresse, mais la France reste très en deçà de ses partenaires
Depuis 1997, la France a conduit huit réformes. Toutes ont utilisé le même levier : allonger la durée de cotisation ou reculer l’âge légal. Ces réformes ont produit des résultats. En 2023, l’âge moyen de liquidation atteint 62 ans et 8 mois [5] : soit deux ans et deux mois de plus qu’en 2010.
Mais comparer la France à ses voisins donne le vertige. L’âge moyen de départ est de 61,9 ans pour les hommes français et 62,4 ans pour les femmes [7]. La moyenne OCDE pour les personnes entrées sur le marché du travail en 2024 est de 66,4 ans [7]. Quatre ans d’écart.
Cet écart se paie deux fois. Les retraités français touchent leur pension plus longtemps : 23,3 ans en moyenne pour les hommes, contre 18,8 ans en Allemagne [1]. Et ils partent plus tôt, donc cotisent moins longtemps. C’est exactement l’asymétrie qui mine le financement du système : moins d’entrées, plus de sorties, pour des durées records.
Pour les 60-64 ans, la comparaison est encore plus saisissante. En France, 42,4 % de cette tranche d’âge est en emploi [9]. Dans l’Union européenne, c’est 53,1 % [9].
En Allemagne, 75,2 % des 55-64 ans travaillent encore. Aux Pays-Bas, 75,3 % [7]. La France affiche 60,4 % pour cette même tranche [7]. C’est un modèle différent, où l’on quitte le travail bien avant de partir à la retraite.
Un taux de remplacement en baisse, des inégalités profondes sous la moyenne
Le taux de remplacement, c’est la part du dernier revenu que la pension représente. Il baisse de génération en génération, dans tous les régimes [1]. Dans le scénario central du COR, il atteindra 45 % en 2070 [1]. Une pension équivalente à moins de la moitié du dernier salaire, c’est la fin de l’idée même que la retraite prolonge le niveau de vie actif.
Mais derrière cette moyenne se cachent des réalités très différentes. En 2023, le niveau de vie médian des retraités est de 1 994 euros par mois [3]. Un retraité sur dix vit avec moins de 1 193 euros par mois : en dessous du seuil de pauvreté de l’époque, fixé à 1 217 euros [3]. À l’autre extrémité, un retraité sur dix dispose de plus de 3 411 euros [3]. Un rapport de presque trois entre les deux.
L’écart entre femmes et hommes reste massif. En 2023, les femmes perçoivent une pension de droit direct inférieure de 38 % à celle des hommes [4]. C’est mieux qu’en 2004, où l’écart était de 50 % [4] : mais 38 %, c’est encore plus d’un tiers.
L’inégalité la plus lourde est peut-être celle-là : un ouvrier vit en moyenne six ans de moins qu’un cadre [10]. Cet écart-là est stable depuis les années 1970. Il ne se réduit pas. Et parmi les hommes, les cadres touchent leur retraite 2,8 années de plus que les ouvriers, avec une espérance de vie supérieure de 3,3 ans [3]. Reculer l’âge de départ sans tenir compte de cela, c’est demander le même effort à des gens dont la situation n’est pas du tout la même.
L’espérance de vie sans incapacité à 65 ans est de 10,5 ans pour les hommes et 11,8 ans pour les femmes en 2024 [6]. Elle a progressé d’un an et neuf mois depuis 2008, mais cette progression marque le pas depuis 2019 [6]. Les années gagnées ne sont pas toutes des années de vie en bonne santé.
Le travail devient intenable bien avant l’âge de départ
Voilà le mécanisme central que le débat politique effleure sans jamais y entrer. Entre 55 et 59 ans, 77,8 % des Français sont en emploi [9]. Entre 60 et 64 ans, ils ne sont plus que 42,4 % [9].
Une chute de 35 points en cinq ans. Ces gens sortent du travail sans filet, trop jeunes pour la retraite et sans emploi.
Ce décrochage ne s’explique pas par l’âge légal. Il s’explique par ce qui se passe dans les entreprises. L’intensification du travail, l’impossibilité de faire valoir son expérience, les restructurations qui écartent les seniors en premier : Bruno Palier documente ces mécanismes en détail dans ses travaux sur les réformes européennes des retraites [13]. Hippolyte d’Albis montre que les pratiques de gestion des ressources humaines pèsent autant sur le taux d’emploi des seniors que les règles légales de départ [14].
Reculer l’âge légal sans agir sur ces conditions, c’est allonger la durée pendant laquelle des gens se retrouvent dans ce vide. Reculer l’âge légal sans agir sur ces conditions revient à allonger la durée pendant laquelle des gens se retrouvent dans ce vide : c’est un transfert de problème.
La contrainte démographique, elle, est réelle et documentée. En 2000, il y avait 2,1 actifs pour un retraité. En 2024, il en reste 1,7 [1].
En 2050, il n’en restera que 1,4 [1]. Sur 100 personnes dans les pays de l’OCDE, le nombre de personnes de 65 ans et plus passera de 33 aujourd’hui à 52 en 2050 [7]. C’est la structure même de la société qui se transforme, et qui rend inévitable un effort d’adaptation. L’effort d’adaptation est inévitable, et la question qui compte est de savoir qui le porte et comment.
Rendre les fins de carrière viables, corriger les inégalités de parcours
Le COR identifie trois leviers pour rééquilibrer le système : baisser les dépenses, hausser les cotisations, ou reculer l’âge de départ [1]. Ces leviers peuvent se combiner. Mais chacun a ses effets propres sur les inégalités, la compétitivité et le niveau de vie des futurs retraités.
La suspension décidée par le Premier ministre Lecornu a gelé le débat jusqu’en janvier 2028. Le coût de ce gel est chiffré : 400 millions d’euros en 2026, 1,8 milliard en 2027 [16]. Ce gel reporte l’arbitrage sur la réforme de 2023, sans l’annuler.
Pour équilibrer le système par le seul levier de l’âge de départ, il faudrait porter cet âge à 64,3 ans en 2030, puis à 65,9 ans en 2045, puis à 66,5 ans en 2070 [1]. Cela revient à demander l’effort le plus long aux ouvriers dont l’espérance de vie reste inférieure de six ans à celle des cadres [10].
Rendre opposable la négociation sur les fins de carrière et indexer les âges sur la santé
L’arbitrage de 2027 est simple à énoncer, difficile à tenir. Soit on continue à piloter le système par l’âge légal en laissant les conditions de travail hors du dispositif. Soit on rend opposable aux entreprises l’obligation de négocier la gestion des fins de carrière, avec des sanctions effectives quand aucun accord n’est trouvé.
Ce choix change concrètement ce qui se passe entre 55 et 64 ans. Le taux d’emploi de 42,4 % pour les 60-64 ans en 2024 [9] est la variable qui conditionne tout le reste : les recettes du système, l’équité entre catégories sociales, la crédibilité de l’âge légal. Des dispositifs de temps partiel en fin de carrière financés par le régime, comme ceux mis en place dans les pays nordiques, permettent de prolonger l’activité sans aggraver les inégalités liées à la pénibilité [8].
La contrepartie est réelle : une PME ne peut pas seule financer la formation et l’aménagement de postes pour ses salariés vieillissants. Un mécanisme mutualisé est indispensable. Sans lui, l’obligation reste formelle et sans effet.
Il faut aussi corriger la pénibilité en profondeur. Les critères ont été réduits en 2017. Rétablir une mesure de l’exposition sur l’ensemble de la carrière (et non seulement en fin de parcours) permettrait d’adosser l’arbitrage entre durée de cotisation et départ anticipé à une réalité individuelle vérifiable [14].
Indexer progressivement les âges de départ sur l’espérance de vie en bonne santé, pas sur la longévité totale. En 2024, à la naissance, les femmes peuvent espérer vivre 64,1 ans sans incapacité, les hommes 63,7 ans [6]. L’écart entre les sexes est de cinq mois sur cet indicateur : contre cinq ans et sept mois pour l’espérance de vie totale [6]. Une indexation sur la longévité totale avantage mécaniquement ceux qui vivent le plus longtemps en bonne santé, c’est-à-dire les mieux lotis. Indexer sur la vie en bonne santé, c’est plus juste, et cela oblige à un suivi annuel public de cet indicateur.
L’écart de pension de 38 % entre femmes et hommes ne se résorbe pas par les mécanismes de réversion [4]. Il se corrige en amont : égalité salariale effective, droits à retraite fondés sur les revenus perçus pendant les congés parentaux, validation correcte des périodes d’activité réduite. Une politique de garde d’enfants robuste est, à terme, une politique de retraite pour les femmes [13].
Les recettes du système s’érodent parce qu’elles reposent sur les cotisations assises sur la masse salariale [1]. Asseoir la cotisation patronale sur la valeur ajoutée de l’entreprise, et non sur la seule masse salariale, est la réponse structurelle à cette érosion. Une entreprise qui crée de la richesse contribuerait alors qu’elle emploie cent personnes ou dix robots.
Enfin, communiquer à chaque assuré l’état individualisé de ses droits futurs permettrait aux travailleurs de comprendre ce qu’ils peuvent réellement espérer [15]. La méfiance des jeunes générations envers le système tient pour une part à l’opacité de leurs droits : un doute que le COR lui-même documente [1].
Reprendre ou abroger la réforme de 2023 sans traiter ces questions ne ferait que déplacer le problème de quelques années.
Sources
[1] COR, « Rapport annuel : Évolutions et perspectives des retraites en France », juin 2025, https ://www.cor-retraites.fr/sites/default/files/2025-06/RA_2025_def_publi.pdf (consulté le 09/09/2026).
[2] Cour des comptes, « Situation financière et perspectives du système de retraites », février 2025, https ://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2025-02/20250220-Situation-financiere-et-perspectives-du-systeme-de%20retraites_0.pdf (consulté le 09/09/2026).
[3] DREES, « Les retraités et les retraites : Édition 2025 », juillet 2025, https ://drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications-communique-de-presse-documents-de-reference/250731_PANORAMAS-retraites (consulté le 09/09/2026).
[4] DREES, « Les retraités et les retraites : Édition 2024 », octobre 2024, https ://drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications-communique-de-presse-documents-de-reference/panoramas-de-la-drees/241030_Retraites_2024 (consulté le 09/09/2026).
[5] DREES, « L’âge moyen de départ à la retraite et son évolution : Fiche 15 », édition 2025, https ://drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2025-07/Fiche%2015%20-%20L%27%C3%A2ge%20moyen%20de%20d%C3%A9part%20%C3%A0%20la%20retraite%20et%20son%20%C3%A9volution.pdf (consulté le 09/09/2026).
[6] DREES, « L’espérance de vie sans incapacité à 65 ans est de 11,8 ans pour les femmes et de 10,5 ans pour les hommes en 2024 », Études et Résultats, janvier 2026, https ://drees.solidarites-sante.gouv.fr/publications-communique-de-presse/etudes-et-resultats/260122-ER-esperance-de-vie-sans-incapacite (consulté le 09/09/2026).
[7] OCDE, « Panorama des pensions 2025 », données reprises sur https ://www.lafinancepourtous.com/decryptages/finance-perso/retraite/retraite-comment-ca-marche-ailleurs/ (consulté le 09/09/2026).
[8] Sénat, « Incidence du taux d’emploi des seniors sur l’équilibre financier du système de retraite », rapport n°616, mai 2025, https ://www.senat.fr/rap/r24-616/r24-6162.html (consulté le 09/09/2026).
[9] DARES, « Emploi des seniors : indicateurs 2024 », repris sur https ://evaluation.securite-sociale.fr/home/retraite/29-ameliorer-le-taux-demploi-des.html (consulté le 09/09/2026).
[10] COR, « La mesure des écarts de santé et d’espérance de vie liés aux risques professionnels : séance du 6 février 2025 », https ://www.cor-retraites.fr/sites/default/files/2025-02/Doc_02_%C3%89carts%20EV%20cadres-ouvriers_Insee%20Premi%C3%A8re.pdf (consulté le 09/09/2026).
[11] Bruno Palier, Réformer les retraites, Presses de Sciences Po, juin 2021 ; entretien CNRS Le journal, https ://lejournal.cnrs.fr/articles/la-longue-histoire-des-retraites-et-de-leurs-reformes-en-europe (consulté le 09/09/2026).
[12] Nicolas Dufourcq, La dette sociale de la France, 1974-2024, Odile Jacob, octobre 2025 ; synthèse sur https ://journaldunprogressiste.fr/fiche-lecture-dette-sociale-france-dufourcq-2025/ (consulté le 09/09/2026).
[13] Bruno Palier, Réformer les retraites, Presses de Sciences Po, juin 2021 ; entretien CNRS Le journal, https ://lejournal.cnrs.fr/articles/la-longue-histoire-des-retraites-et-de-leurs-reformes-en-europe (consulté le 09/09/2026).
[14] Hippolyte d’Albis, Les seniors et l’emploi, Presses de Sciences Po, 2022 ; recension OpenEdition, https ://journals.openedition.org/lectures/56308 (consulté le 09/09/2026).
[15] Bertrand Martinot, Le travail est la solution, 2025, présentation sur https ://www.wikiberal.org/wiki/Bertrand_Martinot (consulté le 09/09/2026).
[16] Premier ministre Sébastien Lecornu, déclaration de politique générale, 14 octobre 2025, https ://www.info.gouv.fr/actualite/ce-qu-il-faut-retenir-de-la-declaration-de-politique-generale-de-sebastien-lecornu (consulté le 09/09/2026).
[17] François Ecalle, « La situation et les perspectives des régimes de retraite », Fipeco, mis à jour 2026, https ://www.fipeco.fr/fiche/La-situation-et-les-perspectives-des-r%C3%A9gimes-de-retraite (consulté le 09/09/2026).
