En 2024, 17,3 % des salariés français sont payés au SMIC [4]. Ce taux, jamais atteint depuis 1991, s’explique par 39,4 milliards d’euros d’allègements annuels sur les bas salaires [6]. Ces allègements rendent toute augmentation coûteuse pour l’employeur.

L’arbitrage pour 2027 est architectural : faire de ces exonérations un droit temporaire attaché à une trajectoire de branche, plutôt qu’un droit permanent attaché à un niveau de salaire. Dans le premier cas, la smicardisation continue. Dans le second, l’État sort d’une logique qu’il entretient depuis les années 1990.

Le record d’emploi de 2024 cache trois lacunes

En 2024, 68,8 % des 15-64 ans sont en emploi, le plus haut niveau mesuré depuis 1975 [1]. Ce chiffre mérite d’être désagrégé.

Premier angle mort : les seniors. Le taux d’emploi des 55-64 ans atteint 60,4 % en 2024, selon la DARES, en hausse de 2 points sur un an [4]. La progression est réelle, mais la France reste 17e sur 27 dans l’Union européenne.

Les Pays-Bas atteignent 75,3 % en 2024. La Suède culmine à 78,1 % [5]. La moyenne européenne s’établit à 65,2 % la même année [5]. L’écart avec la France dépasse 4 points sur la moyenne européenne, et près de 18 points sur le pays le mieux classé.

Ce retard a une origine précise. En 1980, le taux d’emploi des 55-64 ans atteignait 58 % [17]. Il est tombé à 44 % au début des années 1990, quand les politiques de préretraite ont tenté de réduire le chômage par des mesures d’âge. Ces politiques n’ont pas créé les emplois qu’elles prétendaient libérer, comme le documente un rapport du Sénat de mai 2025 [17]. La remontée depuis est lente, incomplète et fragile.

Deuxième angle mort : la quantité de travail. En 2024, les salariés à temps complet ont travaillé 1 664 heures, l’un des niveaux les plus bas de l’Union européenne [16]. L’ensemble des personnes en emploi ont travaillé 1 595 heures, contre 1 667 heures dans l’UE [16].

Sur le critère des actifs occupés, les Français ont travaillé 1 494 heures en moyenne en 2024 [16]. Leurs voisins allemands, 1 338 heures [16]. Ce qui manque à la France par rapport à l’Europe, c’est la proportion des 55-64 ans qui travaillent, pas l’intensité de ceux qui ont un emploi.

Troisième angle mort : la qualité des rémunérations. La part de salariés au SMIC est passée de 12,0 % en 2021 à 14,5 % en 2022, puis à 17,3 % en 2023, soit plus de 3 millions de personnes payées au salaire minimum [4]. Ce taux dépasse le précédent record de 16,3 % enregistré en 2005. Derrière la Grèce et le Portugal, la France est l’un des pays d’Europe où les salaires sont le plus concentrés dans le bas de l’échelle [3].

La trappe à bas salaires est un mécanisme construit par l’État

La smicardisation a une cause institutionnelle précise.

Depuis les années 1990, les exonérations de cotisations sociales sur les bas salaires ont créé une trappe. Au-dessus du SMIC et jusqu’à 1,6 SMIC, les exonérations sont si fortes qu’augmenter un salarié de 100 euros peut coûter jusqu’à 500 euros à l’employeur, une fois perdus les avantages liés [7]. Maintenir les salariés dans cette fourchette devient rationnel pour l’entreprise. Le rapport Bozio-Wasmer de France Stratégie, publié en octobre 2024, conclut que ces allègements ont conduit à une sur-spécialisation dans des emplois à faible valeur ajoutée, au détriment des emplois à plus forte productivité [7].

Le coût budgétaire est massif. En 2024, le total des exonérations de cotisations atteint 88,9 milliards d’euros [6]. Les allègements généraux sur les bas salaires représentent à eux seuls 39,4 milliards d’euros, contre 30,3 milliards en 2021 [6]. En trois ans, l’État a augmenté de 30 % le montant qu’il consacre à subventionner les bas salaires.

La logique de compensation finance ainsi l’inactivité fiscale de secteurs entiers dont la survie dépend d’un travail artificiellement bon marché pour l’employeur [8]. Martinot et Morel documentent les effets pervers de ce régime sur les incitations à l’effort salarial et sur les départs précoces à la retraite [9]. Bruno Palier pousse la chaîne causale jusqu’au modèle productif : tant que les entreprises françaises resteront sur une stratégie de compétitivité par les coûts, la demande de bas salaires sera structurelle [10]. Réduire les exonérations sans stratégie de montée en gamme simultanée fragiliserait les entreprises sans améliorer les carrières [10][11].

L’IA va d’abord frapper les cols blancs qui financent la protection sociale

À ce diagnostic structurel s’ajoute une rupture technologique dont la temporalité change tout.

Coface et l’Observatoire des emplois menacés et émergents ont publié en mars 2026 la cartographie la plus granulaire disponible de l’exposition de l’emploi français à l’IA [13]. Résultat : 3,8 % des emplois sont actuellement vulnérables à l’IA générative. À l’horizon de deux à cinq ans, ce taux passe à 16,3 %, soit environ 5 millions de postes sur 30 millions [13]. Un professionnel sur huit occupe un rôle où au moins 30 % des tâches sont entièrement automatisables par des agents IA [13].

Ce choc atteint d’abord le travail intellectuel qualifié. Les cols blancs paient davantage d’impôts et de cotisations sociales [12]. Un choc concentré sur 16,3 % du marché du travail crée simultanément une crise d’emploi et une crise de financement de la protection sociale [12].

Ce croisement est crucial pour comprendre pourquoi l’arbitrage de 2027 ne peut pas attendre. Le modèle social français est financé par les cotisations des salariés les mieux rémunérés. Une IA qui détruit d’abord ces emplois-là prive l’État de recettes au moment précis où la demande de protection s’accroît [12].

Les entreprises qui adoptent l’IA voient une baisse relative des recrutements dans les professions exposées. Mais les métiers liés à l’IA s’accompagnent d’une hausse de la productivité, du chiffre d’affaires et de l’emploi total [15]. La destruction créatrice peut donc fonctionner, mais uniquement dans les entreprises qui investissent dans la montée en gamme. Acemoglu, Autor et Johnson identifient, dans un NBER Working Paper de février 2026, un frein majeur : les incitations des entreprises et des développeurs restent alignées sur l’automatisation, pas sur l’extension du jugement humain [14]. Seules les technologies créant de nouvelles tâches sont sans ambiguïté favorables aux travailleurs [14].

Les entreprises maintenues sous 1,6 SMIC par la logique d’exonération n’investissent pas dans ces usages en 2024 [6]. Elles restent dans la logique low cost que l’État subventionne, sans raison de changer tant que la subvention dure.

Transformer les exonérations en droit de branche conditionnel

L’arbitrage principal pour 2027 consiste à transférer la compétence : les 39,4 milliards d’euros d’allègements ciblés sur les bas salaires cessent d’être gérés ligne par ligne par l’administration centrale et deviennent un droit temporaire que les branches négocient pour le conserver ou y renoncent [6][11].

Le mécanisme est le suivant. Une branche qui ouvre une négociation salariale réelle et s’engage sur une grille conventionnelle supérieure au SMIC conserve ses allègements le temps de la transition [11]. Une branche qui ne le fait pas les perd, progressivement, sur cinq ans. Le calendrier de montée en gamme passe des mains de l’État à celles de la branche. Le recalibrage horaire entre 24 et 35 heures est la mécanique transitoire de cette architecture de branche, détaillée dans le billet « La France paie deux fois le temps partiel imposé ».

Ce déplacement de compétence rend mécaniquement impossible le couplage entre exonération d’État et gel salarial. Les branches qui ont verrouillé leurs grilles conventionnelles depuis des décennies rouvrent la table ou absorbent seules leur coût du travail [8]. Les partenaires sociaux de branche décident sous contrainte de résultat, là où l’administration centrale pilotait les exonérations sans condition de trajectoire.

Ce que ce choix ferme est visible. Des secteurs peu productifs, sans stratégie de montée en gamme, subiront des faillites et des suppressions d’emploi [10]. Ce risque est réel et documenté.

L’État l’assume en contrepartie d’un calcul inverse. Rester dans la logique low cost subventionnée rend la crise fiscale insoluble si l’IA détruit d’abord les cols blancs qui financent la protection sociale [12]. Et des branches maintenues à bas salaires n’investissent pas dans les innovations technologiques qui créent de nouvelles tâches [14]. Le choix n’est donc pas entre confort et risque. Il est entre deux risques, avec deux distributions très différentes de qui les porte.

Sources

[1] INSEE, « Une photographie du marché du travail en 2024 », INSEE Première n° 2044, mars 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8391807 (consulté le 09/08/2026).

[2] INSEE, « Activité, emploi et chômage en 2024 et en séries longues », août 2024, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8599938?sommaire=8578977 (consulté le 09/08/2026).

[3] INSEE, « Taux d’emploi », séries longues, Eurostat Labour Force Survey, extraction juin 2024, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/3281596 (consulté le 09/08/2026).

[4] DARES, « La situation du marché du travail au 4e trimestre 2024 », février 2025, https ://dares.travail-emploi.gouv.fr/sites/default/files/59606f3786704622a70c17be92952426/Dares_La_Situation_du_march%C3%A9_du_travail_T4_2024.pdf (consulté le 09/08/2026).

[5] DARES / INSEE, enquête Emploi 2024, taux d’emploi des 55-64 ans, cité dans Cercle de l’Épargne, septembre 2025, https ://cercledelepargne.com/emploi-des-seniors-en-france-des-resultats-encourageants-mais-encore-insuffisants (consulté le 09/08/2026).

[6] Commission des comptes de la Sécurité sociale, mai 2024, données reprises par évaluation.securite-sociale.fr, « Exonérations compensées et non compensées par l’État », https ://evaluation.securite-sociale.fr/home/financement/1.6.1.%20Exon%C3%A9rations%20compens%C3%A9es%20e.html (consulté le 09/08/2026).

[7] Antoine Bozio et Étienne Wasmer, « Les politiques d’exonérations de cotisations sociales », rapport France Stratégie, octobre 2024, https ://www.strategie-plan.gouv.fr/files/2024-11/rapport_vffff_241003.pdf (consulté le 09/08/2026).

[8] FIPECO (François Ecalle), « Les allègements de cotisations sociales patronales sur les bas salaires », https ://www.fipeco.fr/fiche/Les-all%C3%A8gements-de-cotisations-sociales-patronales-sur-les-bas-salaires (consulté le 09/08/2026).

[9] Bertrand Martinot et Franck Morel, Le travail est la solution. Réconcilier les Français avec le travail, Hermann, juin 2025, https ://www.editions-hermann.fr/livre/le-travail-est-la-solution-bertrand-martinot (consulté le 09/08/2026).

[10] Bruno Palier (coord.), Que sait-on du travail ?, Presses de Sciences Po, octobre 2023, https ://www.sciencespo.fr/centre-etudes-europeennes/fr/actualites/que-sait-du-travail/ (consulté le 09/08/2026).

[11] Bruno Palier et Christine Erhel, Travailler mieux, PUF/Vie des idées, 2025, https ://laviedesidees.fr/Palier-Bruno (consulté le 09/08/2026).

[12] Axelle Arquié, « Le double choc de l’IA : emploi et fiscalité », L’Économie politique, n° 110, 2026/2, https ://shs.cairn.info/publications-de-axelle-arquie–111394 (consulté le 09/08/2026).

[13] Coface / OEM (Observatoire des emplois menacés et émergents), cartographie de l’exposition de l’emploi français à l’IA, mars 2026, https ://anthemcreation.com/en/artificial-intelligence/ai-jobs-5-million-at-risk-france-coface-oem/ (consulté le 09/08/2026).

[14] Daron Acemoglu, David Autor et Simon Johnson, « Building Pro-Worker Artificial Intelligence », NBER Working Paper n° 34854, février 2026, https ://www.nber.org/papers/w34854 (consulté le 09/08/2026).

[15] Philippe Aghion, Antonin Bergeaud, Simon Bunel et Paul Delbouve, « Diffusion de l’Intelligence Artificielle en France », HEC Paris / Banque de France / Collège de France, juillet 2025, https ://www.hec.edu/sites/default/files/documents/Diffusion%20de%20l%27Intelligence%20Artificielle%20en%20France.pdf (consulté le 09/08/2026).

[16] Rexecode, « La durée effective du travail et sa quantité en France et en Europe en 2024 », 2025, https ://www.rexecode.fr/competitivite-croissance/documents-de-travail/la-duree-effective-du-travail-et-sa-quantite-en-france-et-en-europe-en-2024 (consulté le 09/08/2026).

[17] Sénat, rapport « Incidence du taux d’emploi des seniors sur l’équilibre financier du système de retraite », n° 616, mai 2025, https ://www.senat.fr/rap/r24-616/r24-6162.html (consulté le 09/08/2026).