Désindustrialisation : la France n’a pas réduit ses émissions carbone, elle les a délocalisées
La France a bien baissé ses émissions de 32,5 % en trente-quatre ans [1]. Mais la moitié du carbone que les Français font peser sur la planète ne figure dans aucun bilan officiel. Ce carbone-là n’a pas disparu : il a été produit ailleurs, pour livrer ici. En 2027, la France peut choisir de rendre ce carbone invisible opposable, ou continuer à compter ses progrès sur la moitié du problème.
Trente ans de baisse territoriale, une empreinte qui résiste
Les émissions sur le sol français ont encore baissé en 2024, de 6,9 millions de tonnes [1]. Sur trente-quatre ans, la baisse dépasse le tiers. Le courant électrique français est décarboné à 95 % grâce au nucléaire, à l’hydraulique et aux renouvelables. C’est un résultat concret.
Ces chiffres ne comptent que ce qui sort des cheminées françaises. L’empreinte carbone totale de la France, c’est l’ensemble de ce que les Français font émettre sur la planète, qu’il soit produit ici ou à l’autre bout du monde. Elle atteignait 563 millions de tonnes en 2024 [2].
Ramenée à chaque habitant, elle représente 8,2 tonnes par an : soit près d’un tiers de plus que les émissions territoriales par tête [2]. C’est la part du problème que la France a exportée avec ses usines.
Environ 284 millions de tonnes sont émises à l’étranger pour fabriquer ce que la France importe [2]. C’est la part la plus lourde, et c’est précisément celle qui ne figure dans aucun engagement climatique officiel. Elle résulte d’un demi-siècle de désindustrialisation : chaque fois qu’une usine ferme en France et que le produit continue d’être consommé ici, les émissions partent avec la production, mais elles ne disparaissent pas du bilan de la planète. Le reste de l’empreinte se partage entre les activités françaises hors ménages et les ménages eux-mêmes [2].
Sur trente-quatre ans, les deux courbes ont évolué à l’opposé. Les émissions intérieures ont reculé de 34 % [3]. Les émissions liées aux importations ont progressé de 2 % [3]. Ce que la France a gagné sur son sol, elle en a perdu une partie à l’extérieur, en délocalisant sa production.
Un écart ancré dans la structure de l’économie française
Le mécanisme est simple à comprendre. Fabriquer un euro de biens en France émet 117 grammes de CO₂. Importer un euro de biens émet 543 grammes [3].
C’est quatre fois et demi plus. La France s’est spécialisée dans des services et des activités peu intenses en carbone. Elle importe de l’énergie, des métaux et des biens manufacturés depuis des pays où l’électricité vient encore massivement du charbon ou du gaz.
Résultat : les émissions importées représentent désormais un peu plus de la moitié de l’empreinte française, contre 45 % en 2010 [3]. La part monte. Le Haut Conseil pour le Climat avait posé le diagnostic dès 2020 : l’empreinte carbone de la France dépasse de 70 % ses émissions territoriales [11]. Autrement dit, les bilans officiels ne voient que 60 % du problème.
Face à l’Allemagne, la France paraît mieux placée. En 2018, l’empreinte par habitant était estimée à 10,4 tonnes pour l’Allemagne contre 6,8 pour la France [4]. L’avantage nucléaire est réel sur les émissions du territoire. Il s’efface en partie quand on compte ce que chaque pays fait peser sur la planète en important.
La longue période confirme le mécanisme. Entre 2000 et 2008, l’explosion des importations chinoises a dégradé l’empreinte française. Le progrès technique, en France et à l’étranger, n’a permis qu’une récupération modeste [15]. Pour un pays qui produit proprement sur son sol mais consomme beaucoup de biens fabriqués ailleurs, ce qui se passe hors des frontières pèse lourd.
Les engagements climatiques mesurent la moitié du problème
Jusqu’ici, les budgets carbone français ne portaient que sur les émissions du sol. La SNBC3, la nouvelle stratégie climatique publiée en février 2026, marque une première rupture : la France devient le premier pays à fixer un objectif chiffré de réduction des émissions importées, avec une baisse visée de 79 % d’ici 2050 [14]. Cet objectif se traduit par 2,3 tonnes d’émissions importées par habitant à cette date.
Mais l’objectif reste indicatif. Aucun budget carbone ne lui est adossé, aucune sanction ne s’applique si on s’en éloigne.
L’écart entre la trajectoire actuelle et la cible est éclairant. Si les tendances de 2010 à 2023 se prolongent, les émissions importées atteindront environ 280 millions de tonnes en 2030 [3]. En 2050, elles approcheraient encore 242 millions de tonnes [3]. C’est près du double de la cible de la SNBC3. Cela dépasserait même l’objectif d’empreinte totale de la France pour cette date.
Les chiffres longue période résument l’impasse. Depuis 1990, les émissions françaises sur le territoire ont baissé de 33 %. Les émissions importées nettes ont augmenté de 40 % [3]. La transition énergétique peut produire un effet pervers : soutenir la demande sans développer la production domestique revient parfois à financer l’industrie étrangère, et à annuler une partie des gains climatiques gagnés sur le territoire.
Le ralentissement de la décarbonation, signal structurel
La baisse des émissions territoriales ralentit. Elle était de 3 % en 2024 [8]. La pré-estimation pour 2025 la situe à 2,1 % [8]. Or atteindre les cibles de la SNBC3 exige une baisse de 5 % par an en moyenne d’ici 2030 [14]. L’écart entre le rythme observé et le rythme requis double presque.
Ce qui rend ce ralentissement plus préoccupant encore : une grande partie de la baisse de 2024, autour de 70 %, s’explique par la douceur de l’hiver et le redémarrage de réacteurs nucléaires [8]. Ce ne sont pas des gains structurels. Les secteurs qui pèsent vraiment avancent lentement. Le bâtiment a baissé ses émissions de 0,7 %, l’agriculture de 0,5 %, les transports de 1,2 % [1].
Un deuxième verrou se resserre en même temps. Les forêts françaises absorbaient du carbone depuis des décennies. Le changement climatique a dégradé ce puits de carbone, qui séquestre moins qu’avant [8]. Côté émissions et côté séquestration, les marges se réduisent simultanément.
Les investissements nécessaires sont massifs. La DG Trésor et le SDES estiment les besoins supplémentaires à 60 à 70 milliards d’euros par an, publics et privés réunis [12]. Pour situer l’ordre de grandeur : c’est environ le budget annuel de l’Éducation nationale. Sur l’ensemble de l’énergie consommée en France chaque année, l’électricité ne pèse qu’un quart. Les trois quarts restants reposent encore massivement sur les combustibles fossiles [5].
Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières couvre six secteurs sur des dizaines
La réponse européenne au carbone importé existe. Le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières est entré dans sa phase définitive au 1er janvier 2026 [13]. Les importateurs doivent désormais acheter des certificats pour l’aluminium, le ciment, l’énergie, les fertilisants, l’hydrogène et l’acier. À l’horizon 2034, producteurs européens et importateurs supporteront le même prix du carbone.
Le problème est la couverture. Les textiles, l’électronique grand public, les biens d’équipement et l’alimentation transformée sont hors du dispositif [13]. Ce sont pourtant ces catégories qui représentent la majorité des émissions importées françaises.
La provenance des émissions importées en 2024 montre pourquoi la régulation européenne reste insuffisante : 18 % venaient de l’Union européenne, 18 % de Chine, 17 % du reste de l’Asie [3]. Le mécanisme européen n’atteint pas l’essentiel de la chaîne asiatique. Les risques de contournement par des pays tiers non soumis au dispositif sont documentés [13].
Ce que la réindustrialisation pourrait changer
La France dispose d’un avantage que peu de pays ont. Son électricité est décarbonée à 95 %. Produire en France avec cette électricité émet structurellement cinq fois moins de CO₂ par euro de valeur qu’importer les mêmes biens depuis des zones à mix carboné. Cet avantage est mesurable, et il est aujourd’hui sous-utilisé [6].
L’objectif industriel et l’objectif climatique convergent ici. L’empreinte carbone de la France n’a reculé que de 20 % depuis 1990, quand ses émissions territoriales baissaient de 33 % [3]. L’écart s’explique par l’importation depuis des zones bien plus carbonées que la production nationale. Relocaliser des pans industriels réduirait l’empreinte et créerait de l’emploi.
Les filières à construire sont identifiées : stockage de l’énergie, mobilité décarbonée, biogaz et bioénergies, hydrogène bas-carbone, captage et séquestration du carbone, datacenters bas-carbone [6]. Le calcul est simple. Optimiser par tonne de CO₂ évitée, c’est favoriser la production domestique bas-carbone sur les importations fortement carbonées.
Rendre l’empreinte opposable, l’arbitrage de 2027
Aujourd’hui, la France mesure ses progrès climatiques sur la moitié de son impact réel. L’arbitrage de 2027 est de changer l’unité de compte, ou de continuer à l’ancienne.
Changer l’unité de compte signifie d’abord rendre l’objectif d’empreinte carbone opposable. La SNBC3 a fixé un objectif indicatif pour la première fois. Transformer cet objectif en budget carbone élargi, avec un suivi annuel et la même gouvernance que les émissions territoriales, est à portée de décision [14]. Le HCC, qui a développé la méthode de suivi depuis 2020, est en mesure de piloter cet indicateur [8][11]. Après ce changement, la politique climatique française ne fonctionne plus comme avant : elle ne peut plus afficher des progrès territoriaux en ignorant ce que le pays importe.
Le deuxième levier est d’élargir le Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières au-delà des six secteurs actuels. Les biens manufacturés à forte intensité carbone, textiles techniques, équipements électriques, plastiques industriels, sont le premier cercle d’extension logique [13]. Cela demande une coalition d’États membres et une négociation commerciale. C’est long, mais politiquement possible dès qu’un mandat européen clair existe.
Le troisième levier touche à la dépense publique. Quand l’État subventionne des pompes à chaleur ou des véhicules électriques dont les composants viennent de zones à haute intensité carbone, il achète une décarbonation sur le territoire au prix d’une importation de carbone invisible. Une conditionnalité carbone dans les marchés publics est compatible avec le droit européen. Les données sur les firmes permettent désormais de tracer l’intensité carbone de chaque composant [9].
Le quatrième levier est l’accélération de la réindustrialisation bas-carbone en mobilisant l’avantage électrique. C’est le cœur du plan à vingt chantiers du Shift Project [5], et Rexecode documente comment cet avantage peut devenir de la localisation industrielle [6].
Le cinquième porte sur le financement. Les besoins bas-carbone supplémentaires sont estimés à 82 milliards d’euros en 2030 par rapport à 2024 [12]. Les investissements privés représentent déjà 80 % des efforts [16]. Ce que l’État peut faire, c’est moins financer directement que lever les obstacles à la mobilisation privée : lisibilité réglementaire, prix du carbone crédible sur longue période, garanties pour les projets industriels.
Tenir la trajectoire de la SNBC3 permettrait à la France d’économiser entre 22 et 39 milliards d’euros d’ici 2030 sur ses importations d’énergies fossiles [14]. La transition a son propre retour, en sécurité énergétique et en compétitivité. La baisse est réelle, le rythme est insuffisant : ces deux propositions sont vraies en même temps, et c’est précisément ce qui rend le choix de 2027 décisif [10].
Sources
[1] CITEPA, « Rapport Secten, édition 2025 », juin 2025, https ://www.citepa.org/le-rapport-secten-edition-2025-vient-detre-publie/ (consulté le 09/08/2026).
[2] INSEE-SDES, « Émissions de gaz à effet de serre et empreinte carbone de la France en 2024 », Insee Première, n° 2077, octobre 2025, https ://www.insee.fr/fr/statistiques/8654458 (consulté le 09/08/2026).
[3] SDES, « L’empreinte carbone de la France de 1990 à 2024 », octobre 2025, https ://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/lempreinte-carbone-de-la-france-de-1990-2024 (consulté le 09/08/2026).
[4] OCDE, estimations d’empreinte CO₂ par pays, 2022 (données 2018), traitements SDES, cités dans https ://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/lempreinte-carbone-de-la-france-de-1995-2021 (consulté le 09/08/2026).
[5] The Shift Project, « Plan robuste pour l’économie française », avril 2026, https ://theshiftproject.org (consulté le 09/08/2026).
[6] Rexecode, « Les émissions importées, angle mort de la décarbonation française », Repères n° 21, juillet 2026, https ://www.rexecode.fr/competitivite-croissance/reperes-de-politique-economique/les-emissions-importees-angle-mort-de-la-decarbonation-francaise (consulté le 09/08/2026).
[7] Olivier Lluansi, « Réindustrialiser pour mieux vivre en France : agir pour tous et sur tous les territoires », Futuribles, n° 2, 2025, https ://shs.cairn.info/revue-futuribles-2025-2-page-39 (consulté le 09/08/2026).
[8] Haut Conseil pour le Climat, Rapport annuel 2026 « Dangers climatiques : la France face à ses responsabilités », juillet 2026, https ://www.hautconseilclimat.fr (consulté le 09/08/2026).
[9] Isabelle Méjean, travaux sur les chaînes de valeur et la politique industrielle européenne, Institut Polytechnique de Paris, 2025-2026.
[10] Hannah Ritchie, Clearing the Air, 2025, https ://hannahritchie.com/ (consulté le 09/08/2026).
[11] Haut Conseil pour le Climat, « Maîtriser l’empreinte carbone de la France », octobre 2020, https ://www.hautconseilclimat.fr/wp-content/uploads/2020/10/hcc_rapport_maitriser-lempreinte-carbone-de-la-france-1.pdf (consulté le 09/08/2026).
[12] DG Trésor-SDES, Stratégie pluriannuelle des financements de la transition écologique (SPAFTE 2025), octobre 2025, https ://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2024/10/22/la-strategie-pluriannuelle-des-financements-de-la-transition-ecologique-spafte (consulté le 09/08/2026).
[13] Commission européenne, Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF/CBAM), règlement (UE) 2023/956, entrée en phase définitive janvier 2026, https ://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/mecanisme-dajustement-carbone-aux-frontieres-macf (consulté le 09/08/2026).
[14] Ministère de la Transition écologique, SNBC3, dossier de presse, février 2026, https ://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/documents/26020_SNBC3-DP_02-26.pdf (consulté le 09/08/2026).
[15] Pierre Cotterlaz et Christophe Gouel (CEPII), « Comment le commerce international a façonné l’empreinte carbone de la France », L’Économie française, 2025, https ://ideas.repec.org/a/cii/cepill/2025-457.html (consulté le 09/08/2026).
[16] Cour des comptes, premier rapport annuel consacré à la transition écologique, septembre 2025, cité dans https ://www.citepa.org/pour-atteindre-ses-objectifs-climatiques-la-france-doit-doubler-son-total-dinvestissements-bas-carbone-annuels-dici-2030-spafte-2025/ (consulté le 09/08/2026).
