Le PIB, dans sa conception originelle, fut développé dans les années 1930 pour répondre à la Grande Dépression. Sa forme standardisée, utilisée pour planifier l’effort de guerre, émergea au début des années 1940. Simon Kuznets, l’économiste qui en posa les bases, mit lui-même en garde contre l’usage de cet indicateur comme mesure du bien-être national. On ne l’écouta pas. Quatre-vingts ans plus tard, cet outil pilote les politiques de santé, d’éducation, de transition climatique et de régulation numérique d’économies que Kuznets n’aurait pas reconnues.

The Measure of Progress, publié cette année par Diane Coyle, n’est pas un pamphlet contre la croissance. C’est un diagnostic de précision sur ce que nos instruments de mesure captent, ce qu’ils ignorent, et pourquoi cette cécité structurelle coûte de plus en plus cher à mesure que l’économie réelle s’éloigne du modèle industriel sur lequel repose la comptabilité nationale.

L’essentiel

  • Le PIB, construit dans les années 1930-1940 pour mesurer la production industrielle, exclut structurellement plusieurs pans majeurs de l’économie contemporaine : services numériques à prix nul, travail de soin non marchand, dégradations environnementales et externalités de la donnée.
  • Diane Coyle, professeure à Cambridge et ancienne conseillère du Trésor britannique, documente l’ampleur du biais : la croissance réelle de la productivité serait systématiquement sous-estimée dans les économies à forte composante numérique.
  • Les tentatives de réforme statistique se heurtent à une résistance institutionnelle bien documentée : changer d’indicateur revient à changer les priorités politiques, et les bénéficiaires du cadre actuel ne sont pas neutres dans ce débat.
  • Sur trente ans, si le décalage entre richesse mesurée et richesse réelle continue de se creuser, les politiques publiques risquent d’être calibrées sur une image de l’économie de moins en moins fidèle à l’expérience vécue par les ménages.

L’auteur

Diane Coyle enseigne l’économie à l’Université de Cambridge, où elle dirige la Bennett Public Policy Chair. Elle a siégé au Migration Advisory Committee et a été Senior Economic Assistant au HM Treasury de 1985 à 1986, ainsi que conseillère informelle du Trésor à d’autres moments de sa carrière. Consultante, chroniqueuse, fondatrice du cabinet Enlightenment Economics, elle travaille à l’intersection de l’économie de la croissance, des politiques publiques et de la mesure statistique. Son livre précédent, GDP: A Brief but Affectionate History (2014), avait déjà posé les bases de cette réflexion. The Measure of Progress approfondit dix ans plus tard le diagnostic, en intégrant les mutations produites par le numérique, la crise climatique et la pandémie.


Ce que le PIB ne voit pas

La thèse centrale de Coyle tient en une phrase : nos indicateurs macroéconomiques mesurent une économie qui n’existe plus tout à fait. Pas parce qu’ils seraient mal construits selon les standards de leur époque, mais parce que l’économie a changé de nature et que les instruments n’ont pas suivi.

Elle identifie trois angles morts principaux.

Le premier est le numérique à prix nul. Quand un ménage consacre trois heures par jour à des services fournis gratuitement en échange de données personnelles, le PIB enregistre zéro valeur créée. Pourtant ces services existent, ils sont utilisés, ils remplacent parfois des services marchands payants. Erik Brynjolfsson et ses collègues du MIT ont tenté de chiffrer cette invisibilité dans une série de travaux publiés entre 2019 et 2023 : selon leurs estimations, les consommateurs américains valoriseraient l’accès à internet et aux services gratuits associés à une somme considérable par an. Ce chiffre n’entre dans aucun compte national.

Le deuxième angle mort est le travail non marchand. Le soin aux enfants, aux personnes âgées, aux malades, le travail domestique : selon l’Office for National Statistics britannique, ce travail représentait en 2016, valorisé au coût de remplacement marchand, l’équivalent de 63,1 % du PIB du Royaume-Uni. Depuis la pandémie, la demande de soins informels a augmenté dans la plupart des pays de l’OCDE, notamment sous l’effet du vieillissement démographique. Cela n’apparaît nulle part dans les indicateurs de performance économique nationale.

Le troisième angle mort est environnemental. La comptabilité nationale enregistre la coupe d’une forêt comme une addition au PIB. La dégradation du capital naturel sous-jacent n’est pas soustraite. La Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi, mandatée en février 2008 par Nicolas Sarkozy et dont le rapport final fut remis en septembre 2009, avait déjà documenté cette asymétrie de traitement. Quinze ans plus tard, elle reste entière dans la quasi-totalité des statistiques officielles, en dépit des travaux sur la comptabilité du capital naturel menés par la Banque mondiale et le Partha Dasgupta Review publié en 2021 pour le gouvernement britannique.


Pourquoi la réforme n’avance pas

Coyle ne se contente pas de cartographier les lacunes. Elle s’attaque à une question plus difficile : si le consensus académique sur les limites du PIB est aussi large et aussi ancien, pourquoi les systèmes statistiques nationaux bougent-ils si peu ?

Sa réponse est institutionnelle, et elle est convaincante. Les indicateurs ne sont pas neutres. Ils structurent les priorités politiques, les arbitrages budgétaires, les critères d’éligibilité aux aides publiques. Un gouvernement qui intègre les externalités environnementales dans sa mesure de croissance se retrouve mécaniquement avec une croissance plus faible et une contrainte d’action climatique plus visible. Un gouvernement qui reconnaît la valeur du travail de soin doit ensuite répondre à la question de sa rémunération. Changer d’indicateur revient à changer ce que l’État se donne pour objectif — et donc à redistribuer le pouvoir entre les acteurs qui bénéficient du cadre existant.

Ce n’est pas une thèse complotiste. C’est une observation de science politique ordinaire. Les instituts statistiques nationaux dépendent budgétairement des gouvernements qu’ils servent. Les réformes méthodologiques majeures requièrent une coordination internationale longue et coûteuse. Et les indicateurs alternatifs proposés depuis trente ans — IDH, indice du Bonheur National Brut, indicateurs de bien-être subjectif, « Beyond GDP » — peinent à atteindre la lisibilité opérationnelle du PIB, qui reste, malgré tout, simple, comparable dans le temps et entre pays.

Coyle ne plaide pas pour l’abandon du PIB. Elle plaide pour un tableau de bord : des indicateurs complémentaires, construits avec la même rigueur méthodologique, pour les dimensions que le PIB ignore délibérément. Cette position est plus modeste qu’elle ne semble — et c’est peut-être ce qui la rend plus robuste.


Le paradoxe de la productivité, version numérique

Un chapitre central du livre revient sur ce que Coyle appelle le paradoxe de la mesure à l’ère numérique. La productivité américaine, mesurée par les méthodes standard, a stagné entre 2005 et 2015, alors que la diffusion des smartphones, du cloud, des plateformes et des outils de collaboration s’accélérait à une vitesse sans précédent dans l’histoire récente de la technologie. Robert Solow avait déjà observé quelque chose de similaire avec l’informatique dans les années 1980 : “On voit l’ère informatique partout, sauf dans les statistiques de productivité.”

L’hypothèse de Coyle est que le paradoxe dit autant sur nos instruments que sur notre économie. Si une fraction croissante de la valeur créée circule hors des transactions monétaires mesurables, la productivité statistique peut stagner pendant que la productivité réelle progresse. Cette hypothèse est difficile à trancher empiriquement, mais elle est prise au sérieux par un nombre croissant d’économistes. Les travaux de Chad Syverson (Université de Chicago), notamment son article de 2017 dans le Journal of Economic Perspectives, ont montré que l’ampleur du biais de mesure numérique ne suffisait probablement pas à expliquer à lui seul le ralentissement de productivité observé, mais que sa contribution restait significative et sous-estimée.

La pandémie a ajouté une couche d’ambiguïté supplémentaire. Le télétravail massif a produit des gains de temps de trajet non marchands, une réorganisation des dépenses de consommation, une accélération de l’adoption numérique. Tout cela s’est traduit par des chiffres de PIB volatils et difficiles à interpréter, et par des débats statistiques entre instituts sur la méthode de valorisation des services publics dont la production avait basculé en ligne. Coyle documente ces débats avec une précision qui doit beaucoup à son expérience institutionnelle.


La tension avec le libéralisme de marché

Il faut nommer ici une tension que le livre explore sans toujours la résoudre franchement. Tyler Cowen, économiste de la stagnation séculaire dont les travaux croisent régulièrement ceux de Coyle, a soutenu une thèse voisine mais à conclusion inversée : si l’économie numérique crée de la valeur invisible, cela signifie que nous vivons mieux que nos indicateurs ne le montrent, et que la stagnation ressentie est en partie une illusion statistique. C’est une lecture optimiste du même diagnostic.

Coyle ne l’écarte pas, mais elle y répond par un argument de gouvernance. Même si la croissance réelle est supérieure à la croissance mesurée, les politiques publiques, elles, sont calibrées sur la croissance mesurée. Les budgets de santé, les transferts sociaux, les décisions d’investissement en infrastructure suivent des règles fondées sur des agrégats obsolètes. L’écart statistique n’est pas seulement académique : il produit des politiques sous-dimensionnées pour les besoins réels. Ce glissement de l’argument économique vers l’argument politique est ce qui distingue The Measure of Progress d’un débat de spécialistes.

Il y a une autre tension, plus rarement soulevée. La donnée, dans l’économie numérique, est à la fois un actif privé et un bien public potentiel. Sa valorisation statistique pose des questions de propriété et d’accès qui dépassent la comptabilité nationale. La révolution des données ouvertes dans les sciences a montré ce que l’ouverture des ressources pouvait produire comme gains collectifs ; la même logique s’applique aux données économiques. Mais un indicateur qui valorise les actifs de données des plateformes risque de renforcer leur position dominante plutôt que d’éclairer leur contribution sociale nette. Coyle soulève le problème sans le trancher entièrement, ce qui est honnête.


L’arc long : trente ans de dérive possible

La dimension prospective du livre est sans doute la plus dérangeante. Coyle ne la formule pas comme une prophétie ; elle la formule comme une trajectoire conditionnelle. Si les systèmes statistiques ne se réforment pas dans les deux prochaines décennies, le décalage entre richesse mesurée et richesse réelle deviendra structurel.

Cette trajectoire a plusieurs moteurs. Le vieillissement démographique va augmenter le poids du travail de soin non marchand dans les économies développées. La transition énergétique va créer des échanges de valeur hors des circuits marchands conventionnels — économies d’énergie, services écosystémiques, résilience climatique. L’intelligence artificielle va déplacer la frontière entre travail marchand et travail automatisé d’une façon que les catégories actuelles de la comptabilité nationale ne peuvent pas saisir. Les agents IA qui produisent des résultats scientifiques en quelques heures redessinent déjà les contours de la production intellectuelle mesurable.

Le risque n’est pas abstrait. Une politique de santé calibrée sur un PIB qui ignore le travail de soin va structurellement sous-financer le secteur. Une politique industrielle qui ne valorise pas les externalités positives du numérique va sous-investir dans les infrastructures qui les rendent possibles. Une politique climatique appuyée sur un PIB qui ignore la dégradation du capital naturel va systématiquement repousser les arbitrages difficiles. Ce n’est pas une hypothèse : c’est le mécanisme que Coyle documente en suivant l’histoire des décisions budgétaires britanniques depuis les années 1980.

Il y a aussi une dimension générationnelle que le livre aborde trop rapidement. Les générations actuelles héritent d’un capital naturel dégradé, d’une dette publique en partie constituée pour financer des dépenses immédiates au détriment d’investissements de long terme, et d’une économie numérique dont les externalités négatives — concentration du pouvoir de marché, érosion de la vie privée, déstabilisation des marchés de l’emploi — n’ont jamais été correctement comptabilisées. Mesurer ces transferts intergénérationnels requiert précisément les instruments que le PIB ne fournit pas.


Les angles morts du livre

The Measure of Progress a ses propres limites, que Coyle aurait peut-être intérêt à formuler plus directement.

La première est une tension politique non résolue. La proposition d’un tableau de bord d’indicateurs complémentaires suppose un consensus politique sur les dimensions à mesurer. Or ce consensus est précisément ce qui manque. Quel poids donner à l’égalité, à la durabilité, au bien-être subjectif par rapport à la production marchande ? Ces pondérations sont des choix politiques, pas des choix techniques. Coyle tend à traiter cette question comme un problème de conception statistique quand c’est aussi un problème de philosophie politique.

La deuxième limite est géographique. Le livre est centré sur les économies développées, principalement anglophones. Les enjeux de mesure pour les pays à revenu intermédiaire ou faible sont différents : l’économie informelle représente selon l’OIT plus de 60 % de l’emploi mondial total, une proportion encore plus élevée dans les pays à faible revenu. Un outil statistique conçu pour les services numériques américains ou britanniques ne règle pas le problème de la mesure dans ces contextes. Cette limitation ne disqualifie pas le livre, mais elle restreint la portée de ses recommandations.

La troisième limite est pratique. Coyle plaide pour la rigueur méthodologique des nouveaux indicateurs, mais les exemples qu’elle cite — enquêtes de bien-être subjectif, comptes satellites environnementaux — restent aujourd’hui marginaux dans les décisions politiques réelles. L’explication qu’elle donne de cette résistance (institutionnelle, politique) est convaincante, mais elle ne dit pas beaucoup sur la manière d’en sortir. Le diagnostic est solide. La théorie du changement est plus mince.


Pourquoi lire ce livre

The Measure of Progress s’adresse à quiconque prend les politiques publiques au sérieux — économistes, responsables institutionnels, journalistes, citoyens engagés. Il ne demande pas de formation technique particulière. Il exige en revanche de suspendre l’évidence du PIB comme mesure naturelle du progrès économique, ce qui est intellectuellement plus difficile qu’il n’y paraît.

Ce qu’on y trouve qu’on ne lit pas facilement ailleurs, c’est la combinaison d’une analyse économique rigoureuse et d’une lecture institutionnelle fine des résistances au changement. Coyle ne fait pas de la mesure statistique un problème technique à résoudre par des experts. Elle en fait un problème de gouvernance démocratique : qui décide de ce qu’on mesure décide, en pratique, de ce qu’on considère comme important.

Dans un moment où les débats sur la croissance, le financement de l’État, la transition climatique et l’avenir du travail occupent le centre des agendas politiques — comme en témoignent les tensions économiques que la fragmentation mondiale réveille — ce rappel a une pertinence directe. Les instruments de mesure ne sont jamais neutres. Ils fabriquent une image de l’économie, et cette image oriente les politiques. Savoir ce qu’elle laisse dans l’ombre n’est pas une curiosité académique. C’est une condition de base pour piloter correctement.


Informations bibliographiques

Titre : The Measure of Progress
Auteur : Diane Coyle
Éditeur : MIT Press
Année de publication : 2025
Pages : 272 p.


Sources

  1. Diane Coyle, The Measure of Progress, MIT Press, 2025 — Publication liée à l’Institut Montaigne
  2. Brynjolfsson, Eggers, Grindal, “Using Massive Online Choice Experiments to Measure Changes in Well-being”, PNAS, 2019 — MIT Initiative on the Digital Economy
  3. Office for National Statistics (UK), “Household Satellite Account”, 2016 — ons.gov.uk
  4. Partha Dasgupta, The Economics of Biodiversity: The Dasgupta Review, HM Treasury, 2021 — gov.uk
  5. Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi, Rapport sur la mesure des performances économiques et du progrès social, 2009 — vie-publique.fr
  6. Chad Syverson, “Challenges to Mismeasurement Explanations for the U.S. Productivity Slowdown”, Journal of Economic Perspectives, 2017
  7. Organisation internationale du Travail (OIT), Women and Men in the Informal Economy, 2023 — ilo.org
  8. ONS Household Satellite Account 2016 (chiffre 63,1 % du PIB) — ons.gov.uk
  9. Princeton University Press – The Measure of Progress (2025) — press.princeton.edu
  10. AEA – Syverson (2017) sur le mismeasurement — aeaweb.org
  11. CV officiel Diane Coyle – Bennett School — bennettschool.cam.ac.uk
  12. Wikipedia – Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi — en.wikipedia.org
  13. MIT Sloan – Étude Brynjolfsson sur les services numériques (2019) — mitsloan.mit.edu
  14. Wikiquote – Kuznets (rapport au Congrès, 1934) — en.wikiquote.org