L’égalité entre les sexes serait d’abord une conquête de l’énergie bon marché, non de la conscience morale ou des institutions. C’est la thèse que défend Véra Nikolski dans un livre court et dérangeant, paru chez Fayard en avril 2026. Elle ne disqualifie pas la lutte féministe. Elle examine les conditions matérielles qui rendent possible l’égalité.

L’essentiel

  • Nikolski soutient que la participation des femmes au travail et à l’éducation est le sous-produit de l’abondance énergétique industrielle, non d’une évolution morale ou institutionnelle autonome.
  • Dans les pays sans électricité universelle, les investissements éducatifs seuls ne font pas progresser la participation féminine au marché du travail de façon significative, selon les données de la Banque mondiale et de l’Agence internationale de l’énergie.
  • L’auteure s’appuie sur l’anthropologie évolutive et les données comparatives pour montrer que les sociétés sans énergie abondante maintiennent une division sexuelle du travail fonctionnelle, non idéologique.
  • Si cette causalité tient, les politiques d’égalité qui ignorent la contrainte énergétique sont fragiles à l’horizon 2040-2050.

Qui est Véra Nikolski

Véra Nikolski est chercheuse en sciences politiques, spécialiste de la Russie post-soviétique et des mutations des sociétés industrielles. Elle enseigne dans un établissement d’enseignement supérieur. Pourquoi les Amazones n’existent pas, coécrit avec Nicolas Pichoff, est son deuxième essai grand public en français, après Féminicène (Fayard, 2023). Elle y quitte le terrain qu’on lui connaît pour s’attaquer à une question plus large : pourquoi aucune société humaine connue n’a institutionnalisé durablement la domination des femmes sur les hommes, et ce que cette asymétrie dit des conditions matérielles de l’émancipation.

La thèse : l’énergie comme infrastructure de l’égalité

Nikolski part d’un constat anthropologique simple. Les Amazones, ces guerrières qui se gouvernaient elles-mêmes sans les hommes, n’ont existé que dans les mythes grecs. Toutes les sociétés humaines documentées présentent une division sexuelle du travail. L’amplitude de cette division varie, mais la division elle-même est universelle. L’enjeu est de comprendre ce qui la réduit ou l’amplifie.

La réponse de Nikolski est matérialiste au sens strict. La division sexuelle du travail est d’abord une réponse fonctionnelle à la contrainte énergétique. Dans les sociétés préindustrielles, la force physique masculine avait une valeur productive directe. Les femmes étaient assignées aux tâches domestiques et reproductives parce que ces tâches absorbaient la quasi-totalité de leur temps disponible : chercher l’eau, faire du feu, cuisiner, laver. L’industrialisation a mécanisé ces tâches.

L’électricité les a rendues quasi instantanées. Ce faisant, elle a libéré du temps féminin à une échelle sans précédent dans l’histoire humaine.

C’est ce temps libéré, soutient Nikolski, qui a rendu possible l’éducation des filles, leur entrée sur le marché du travail et, en aval, les conquêtes juridiques et politiques du XXe siècle. L’ordre de causalité est ici crucial. Les droits ont suivi la transformation matérielle : ils ne l’ont pas précédée. Le féminisme du suffrage et du travail salarié a prospéré sur un sol que les machines à laver et les réseaux électriques avaient préparé.

Cette thèse est inconfortable pour deux raisons. Elle décentre l’agentivité politique des mouvements féministes sans la nier : elle en fait une force qui a accéléré et orienté une transformation déjà en cours, plutôt que sa cause première. Et elle implique que partout où cette transformation matérielle n’a pas eu lieu, l’égalité reste hors de portée des seules politiques éducatives ou juridiques.

L’argument évolutif : pourquoi la domination inverse n’existe pas

La deuxième ligne argumentative du livre est plus originale encore. Nikolski et Pichoff mobilisent l’anthropologie évolutive pour expliquer l’asymétrie universelle. Aucune société n’a institutionnalisé la domination des femmes sur les hommes de façon stable, non par hasard, mais pour des raisons qui tiennent à la biologie reproductrice. La filiation matrilinéaire existe. La domination politique féminine durable sur les hommes, non.

Les auteurs avancent un argument de coûts reproductifs différentiels : les hommes peuvent se reproduire à coût marginal très bas, les femmes à coût très élevé. Cette asymétrie crée des pressions sélectives différentes sur les comportements de prise de risque, de compétition et de coopération. Nikolski explique pourquoi certaines configurations sociales sont plus stables que d’autres dans des conditions de contrainte énergétique donnée. Cette position s’appuie sur un corpus de primatologie et d’anthropologie comparée solide, et elle se distingue nettement des arguments biologiques utilisés pour justifier l’inégalité.

Le point décisif est que cette asymétrie de coûts reproductifs devient moins déterminante à mesure que l’énergie abondante réduit les inégalités de force physique dans la production. L’argument évolutif et l’argument énergétique se rejoignent : ce qui change les rapports de sexe, c’est la transformation des conditions matérielles de la production, pas la nature humaine elle-même.

Les données

Les données que la Banque mondiale et l’Agence internationale de l’énergie ont publiées sur les décennies 1950-2024 soutiennent la corrélation que Nikolski décrit. Dans les pays ayant atteint l’électrification universelle, le taux de participation des femmes au marché du travail dépasse généralement un seuil significatif. En Afrique subsaharienne, où l’accès à l’électricité est souvent inférieur à 50 %, le taux de participation féminine au marché du travail atteint 65 % en moyenne (Banque mondiale, 2024), avec des pays dépassant 80 à 88 %, et ce quel que soit le niveau d’investissement éducatif. La promesse du diplôme et le plafond de verre du marché illustre d’ailleurs que même dans les pays industrialisés, l’accès à l’éducation ne suffit pas à garantir l’égalité économique réelle : la structure du marché compte autant que la qualification.

Cette corrélation pose un problème aux théories qui font de l’éducation la variable principale de l’émancipation féminine. Dans plusieurs pays à faible électrification, l’éducation des filles progresse plus vite que leur participation économique. Le hiatus entre les deux courbes indique que quelque chose d’autre bloque. Nikolski identifie ce quelque chose : le temps domestique non mécanisé, qui continue d’absorber de quatre à six heures quotidiennes dans ces contextes. Dans les régions les plus électrifiées (Europe, Amérique du Nord), les femmes consacrent encore 3,6 à 3,8 heures par jour au travail domestique non rémunéré selon UN Women (2023).

La corrélation n’est pas une preuve de causalité, et Nikolski le sait. Elle mobilise des arguments supplémentaires pour étayer le sens causal : la séquence temporelle (l’électrification précède généralement la progression de la participation féminine dans les données historiques), la granularité régionale à l’intérieur des pays (les zones électrifiées en avance sur leurs voisines voient la participation féminine progresser en avance), et les études de cas sur les ménages ayant accès au gaz ou à l’électricité par rapport à ceux qui n’y ont pas accès.

Les angles morts du livre

Le livre est court, moins de 250 pages, et cette brièveté a un coût. Plusieurs objections méritent d’être formulées honnêtement.

La première porte sur la direction causale. Des économistes comme Daron Acemoglu et Simon Johnson ont montré que les institutions qui redistribuent les gains du progrès technique sont déterminantes pour l’impact de ce progrès sur les inégalités. L’électrification universelle résulte de choix politiques, d’investissements publics et de régulations qui contraignent les entreprises à couvrir les zones non rentables. Les pays scandinaves ont électrifié leur territoire entier avant les États-Unis du Sud, en grande partie parce qu’ils disposaient d’institutions coopératives et d’États capables de planification. L’énergie est une condition nécessaire, sans être autosuffisante.

La deuxième objection porte sur les sociétés post-transition. Dans les pays pleinement industrialisés, la contrainte de temps domestique a été drastiquement réduite depuis les années 1970. Pourtant, les inégalités salariales, de représentation politique et de carrière persistent. Si l’énergie était la seule variable, elles auraient dû disparaître. Nikolski reconnaît ces persistances, mais elle les attribue à des délais d’ajustement institutionnel et à des normes sociales résiduelles.

Cette réponse est plausible, mais elle réintroduit une causalité institutionnelle et culturelle que la thèse matérialiste avait voulu mettre en retrait.

La troisième porte sur les pays à revenus intermédiaires qui progressent sans électrification universelle. L’Inde, par exemple, a vu la participation féminine à l’enseignement supérieur progresser fortement dans des contextes d’électrification partielle. La contrainte énergétique ne capte pas tout.

Ces angles morts n’invalident pas la thèse centrale. Ils la calibrent : l’énergie est une condition nécessaire mais non suffisante, et les institutions qui la distribuent et la régulent comptent autant que son abondance brute.

Les acquis féministes face à l’érosion de l’abondance énergétique

Le livre pose cette question sans y répondre complètement, et elle est centrale pour les décennies à venir. Si l’émancipation des femmes est le sous-produit de l’abondance énergétique industrielle, les scénarios où cette abondance se contracte ou se redistribue différemment méritent d’être examinés.

L’Agence internationale de l’énergie documente que la transition vers les énergies renouvelables crée temporairement des rentes d’énergie très concentrées géographiquement. Les pays qui ne peuvent pas financer leur transition à temps risquent des décennies de coût de l’énergie supérieur à ceux des pays leaders. Dans ces contextes de transition coûteuse, la charge domestique non mécanisée pourrait partiellement revenir, notamment dans les ménages à revenus médians qui renoncent à renouveler leurs équipements électroménagers. Ce signal reste faible dans les données actuelles, mais il mérite d’être suivi.

Le scénario plus préoccupant se joue dans les pays d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud qui combinent croissance démographique rapide, électrification incomplète et pression sur les finances publiques. Pour ces pays, la séquence que Nikolski décrit, mécanisation du travail domestique, libération du temps féminin, élévation du niveau d’éducation, entrée sur le marché du travail, dépend entièrement de la vitesse à laquelle l’électricité devient universelle et bon marché. Les projections de la Banque mondiale sur l’accès à l’électricité montrent que plusieurs pays d’Afrique subsaharienne n’atteindront pas l’électrification universelle avant 2040, et dans certains cas avant 2050. Si Nikolski a raison, les politiques éducatives déployées seules dans ces contextes produiront des femmes diplômées qui continueront de consacrer quatre à cinq heures par jour aux tâches domestiques non mécanisées. L’investissement en capital humain sera réel ; son retour économique sera bloqué par la contrainte matérielle.

Le livre ouvre une question concrète pour les politiques de développement : conditionner l’aide à l’éducation féminine à des investissements parallèles dans l’infrastructure énergétique. Des organisations comme l’Agence internationale des énergies renouvelables commencent à documenter des programmes qui couplent électrification rurale et formation professionnelle féminine. Ces expériences, encore limitées dans leur échelle, constituent le test empirique le plus direct de la thèse de Nikolski.

L’enjeu dépasse les pays en développement. Dans les sociétés industrialisées, le débat sur la transition énergétique s’est largement concentré sur la décarbonation et la sécurité d’approvisionnement. La dimension d’égalité de genre y est presque absente. Si l’énergie bon marché est bien une infrastructure de l’émancipation, le coût social de la transition devra aussi être mesuré à cette aune.

Intérêt du livre

Pourquoi les Amazones n’existent pas s’adresse à deux types de lecteurs. Les premiers sont ceux que la pensée féministe dominante laisse insatisfaits sans qu’ils sachent bien pourquoi : Nikolski leur offre un cadre analytique qui prend l’émancipation au sérieux sans la réduire à une lutte de conscience. Les seconds sont les praticiens du développement et de la politique publique qui cherchent à dépasser les politiques éducatives comme solution universelle à l’inégalité de genre.

Le livre dérange parce qu’il remet en ordre des causalités que l’on préfère ne pas hiérarchiser. Il ne dit pas que les droits des femmes sont inutiles. Il dit qu’ils sont plus stables et plus durables quand ils reposent sur une transformation matérielle réelle plutôt que sur une évolution morale seule. C’est un optimisme lucide : le progrès est possible et documenté, mais ses conditions doivent être comprises pour être reproduites ailleurs.

La faiblesse principale du livre est sa brièveté là où il faudrait de la profondeur : l’argument évolutif est exposé rapidement, et la discussion des objections institutionnalistes mériterait un chapitre entier. Le livre pose une question de façon percutante plus qu’il n’y répond de façon exhaustive. Pour un essai grand public, c’est une invitation à prolonger le travail.


Titre : Pourquoi les Amazones n’existent pas : Les sexes, le risque et l’évolution Auteur : Véra Nikolski et Nicolas Pichoff Éditeur : Fayard Date de publication : avril 2026 Source : fayard.fr


Sources

  1. Véra Nikolski et Nicolas Pichoff, Pourquoi les Amazones n’existent pas : Les sexes, le risque et l’évolution, Fayard, 2026, fayard.fr
  2. Agence internationale de l’énergie (AIE), rapports sur le genre et l’énergie, iea.org
  3. Banque mondiale, Women Economic Empowerment 2024, worldbank.org
  4. Agence internationale des énergies renouvelables (IRENA), rapports sur l’électrification rurale et l’égalité de genre