Alicia Wanless, dans The Information Animal, retrace cette trajectoire pour poser une thèse : les technologies de l’information peuvent élargir l’accès au savoir tout en ouvrant de nouvelles possibilités de captation, et l’architecture des systèmes pèse lourdement sur la répartition du pouvoir.

L’essentiel

  • Les grandes technologies de l’information ont souvent élargi l’accès au savoir tout en faisant émerger de nouvelles structures de contrôle.
  • Wanless invite à regarder l’architecture des plateformes autant que leurs contenus pour comprendre l’organisation des flux d’attention et d’opinion.
  • Le Digital Services Act européen, adopté en 2022, prévoit un accès de chercheurs à certaines données des très grandes plateformes et moteurs de recherche pour étudier les risques systémiques ; il ne règle pas pour autant la question de l’interopérabilité.
  • La tension centrale du livre oppose la régulation des environnements informationnels à la préservation des innovations qui les rendent utiles.
  • Wanless souligne l’intérêt possible de standards ouverts pour un écosystème informationnel plus pluraliste.

Une chercheuse entre deux mondes

Alicia Wanless dirige le programme Information Environment au Carnegie Endowment for International Peace. Son parcours la place dans un espace rare : celui de la stratège qui pense les écosystèmes d’information comme des terrains d’influence, avec la rigueur d’une analyste et la distance d’une observatrice des conflits informationnels. Son travail antérieur portait sur la désinformation et les opérations d’influence ; The Information Animal élargit le cadre à une histoire longue de la relation entre l’humain et ses technologies de communication.

La thèse : nous sommes des animaux informationnels, et nous l’avons toujours été

Le titre désigne ce mécanisme. Wanless part d’un constat anthropologique : Homo sapiens est une espèce définie par sa capacité à traiter, stocker et transmettre de l’information à une échelle sans équivalent dans le règne animal. Nos technologies ne sont pas des appendices extérieurs à cette nature : elles en sont le prolongement, l’amplificateur, parfois la prothèse.

De là découle l’argument central. Lorsqu’une technologie de l’information émerge, elle peut élargir les possibilités de produire, de faire circuler et de consommer l’information. Dans le même temps, le contrôle de son infrastructure peut peser sur les conditions dans lesquelles cette information circule. L’élargissement de l’accès et la concentration du contrôle ne suivent donc pas nécessairement des séquences séparées : ils peuvent procéder de dynamiques liées.

Wanless propose de lire cette tension comme une « trajectoire duale » des révolutions informationnelles. L’imprimerie de Gutenberg en est le cas d’école. En un siècle, elle a multiplié le nombre de livres disponibles en Europe par un facteur considérable, sorti le clergé de son monopole sur le texte sacré et rendu possible la Réforme protestante. Simultanément, elle a créé des économies d’échelle qui ont favorisé la concentration de l’industrie typographique, puis permis aux États absolutistes d’en faire un instrument de censure et de propagande. L’accès et la captation sont nés du même mouvement.

De Gutenberg aux algorithmes : l’accélération du cycle

Ce qui change avec les plateformes numériques, selon Wanless, est moins la nature du phénomène que sa vitesse et son échelle. Des dynamiques autrefois associées à des temporalités longues peuvent désormais se déployer beaucoup plus rapidement. Les grandes plateformes occupent aujourd’hui une place importante dans les flux d’attention, particulièrement dans de nombreux pays à revenu élevé.

Mais le point le plus original du livre n’est pas là. Wanless refuse l’explication facile qui réduit ce phénomène à la cupidité des plateformes ou à l’exploitation cynique des biais cognitifs. Elle pointe l’architecture. Les algorithmes de recommandation ne sont pas neutres techniquement : ils reposent sur des objectifs et des signaux de classement. Selon les plateformes, ceux-ci peuvent inclure l’engagement, le temps de visionnage, l’intérêt prédit, la satisfaction, la sécurité ou la qualité.

Les métriques d’engagement peuvent favoriser certains contenus émotionnellement saillants, mais elles ne se réduisent pas nécessairement à l’émotion et coexistent souvent avec des métriques de satisfaction, de pertinence ou de sécurité. Ce choix de design, souvent présenté comme purement technique, est en réalité un choix politique sur ce que l’environnement informationnel produit comme comportements collectifs.

Cette lecture rejoint une inquiétude que les travaux sur l’IA et les inégalités d’accès commencent à documenter : les outils qui promettent d’élargir l’accès embarquent des choix d’architecture qui distribuent très inégalement les gains. Chez Wanless, le mécanisme est encore plus fondamental : l’inégalité ne porte pas seulement sur qui bénéficie de l’outil, mais sur qui contrôle les règles de l’environnement dans lequel l’outil opère.

Les angles morts que le livre laisse ouverts

The Information Animal est un livre de diagnostic plus que de prescription. Wanless montre les limites possibles des approches exclusivement centrées sur les contenus, modération, fact-checking, lutte contre la désinformation, lorsque les conditions structurelles de circulation de l’information restent inchangées. Elle est moins convaincante quand il s’agit de dire comment toucher cette architecture sans produire des effets indésirables.

L’économiste Jean Tirole, dont les travaux sur le design de marché et la régulation des plateformes ont nourri une partie du cadre européen, pointe exactement cette tension : la transparence peut éclairer le fonctionnement des plateformes sans, à elle seule, modifier les conditions de concurrence ou de dépendance. Un régulateur peut obliger Meta à publier les critères de ses algorithmes de recommandation ; l’effet d’une telle publication dépendra aussi de la capacité d’autres services à proposer des alternatives viables. La transparence est une condition utile, mais elle ne constitue pas automatiquement une réforme structurelle.

Wanless évoque l’intérêt de standards ouverts, mais le livre n’explore pas sérieusement les obstacles à cette ouverture. La définition des standards et leur légitimité restent des questions centrales. Les transitions vers les standards ouverts dans d’autres industries technologiques, protocoles internet, formats de fichiers et interopérabilité des paiements montrent que ces changements exigent du temps et une coordination internationale difficile à obtenir dans le champ des plateformes.

Une lecture concurrente, plus sceptique quant aux capacités des États à réguler sans capturer, mérite d’être confrontée au livre. Daron Acemoglu, dont les travaux sur les institutions et le pouvoir technologique documentent comment les gagnants technologiques peuvent peser sur les processus réglementaires, suggèrerait que toute régulation des plateformes risque d’être influencée par les plateformes elles-mêmes. Le DSA européen reste exposé à ce risque, et Wanless ne s’y confronte pas directement.

Le DSA : acquis et limites

L’exemple européen mérite qu’on s’y arrête, car il est à la fois le cas le plus avancé de mise en pratique des intuitions de Wanless et le révélateur de ses limites. Le Digital Services Act, adopté en 2022, est devenu généralement applicable le 17 février 2024. Pour les premières très grandes plateformes et très grands moteurs de recherche désignés en avril 2023, les obligations spécifiques s’appliquaient toutefois déjà à la fin août 2023.

Son article 40 prévoit un accès de chercheurs à certaines données des très grandes plateformes et des très grands moteurs de recherche afin d’étudier les risques systémiques et les mesures prises pour les réduire. L’accès aux données non publiques est soumis à une procédure d’agrément et à des conditions réglementées, dont les modalités harmonisées ont été précisées par le règlement délégué (UE) 2025/2050, entré en vigueur en 2025. Des chercheurs répondant aux conditions du DSA peuvent donc demander l’accès à certaines données des VLOP et VLOSE, sans que le texte crée pour autant un droit général, pour toute équipe académique, d’auditer librement les systèmes de recommandation de Meta, TikTok ou YouTube. C’est une avancée réelle : pendant deux décennies, ces systèmes étaient des boîtes noires totales.

Mais l’interopérabilité reste absente du texte principal du DSA. Les possibilités de transférer un réseau social, ses connexions ou ses interactions vers un service concurrent demeurent limitées et variables selon les plateformes. Un utilisateur qui quitte Facebook peut exporter certaines de ses données, mais ne dispose pas nécessairement d’un moyen de recréer à l’identique son réseau de relations sur un concurrent. Cette architecture peut contribuer à des coûts de sortie élevés et renforcer les positions des plateformes établies, indépendamment de toute question de qualité informationnelle. Wanless a raison de pointer l’architecture comme un nœud du problème ; le DSA n’en traite qu’une partie.

Les tentatives des administrations publiques d’utiliser leurs propres systèmes d’IA illustrent d’ailleurs le même dilemme à une autre échelle : construire des outils alternatifs ne suffit pas si les usages et les données restent captés par les plateformes existantes.

Gouverner les écosystèmes informationnels sans les étouffer : la question de la décennie

The Information Animal soulève, sans la formuler explicitement, une question centrale pour la décennie à venir : réguler les environnements informationnels de façon à préserver leur capacité d’innovation tout en neutralisant leur tendance à la captation reste un défi sans réponse établie.

Deux trajectoires se dessinent, et les signaux actuels ne permettent pas encore de trancher laquelle prévaudra. Dans la première, la régulation reste centrée sur les contenus et les comportements abusifs : modération, obligations de transparence, sanctions ponctuelles contre les abus les plus flagrants. Cette voie peut laisser largement intacte l’architecture des plateformes et préserver certains de leurs avantages structurels. La concentration peut alors se maintenir, tandis que les économies d’échelle liées à l’IA générative se développent, et les États régulent des comportements sans nécessairement toucher aux règles du jeu. Le DSA dans son état actuel s’inscrit davantage dans cette trajectoire que dans l’autre.

Dans la seconde, la régulation chercherait davantage à agir sur certaines caractéristiques structurelles : portabilité des données, exigences d’interopérabilité dans des domaines précis, ou recours à des standards ouverts. Cette voie existe à l’état de proposition dans plusieurs rapports académiques et dans les travaux de quelques régulateurs pionniers. Elle est plus difficile à mettre en œuvre, car elle exige une coordination internationale que ni l’Europe seule ni les États-Unis sous aucune administration récente n’ont été capables de produire. Elle est aussi plus risquée : forcer l’interopérabilité entre des systèmes conçus indépendamment crée des vulnérabilités de sécurité réelles, et la standardisation prématurée peut figer des architectures qui auraient évolué.

Entre ces deux trajectoires, un tiers espace se dessine, plus probable à court terme : une fragmentation géopolitique des environnements informationnels. L’Europe impose ses règles à ses plateformes domestiques et aux acteurs étrangers qui opèrent sur son territoire ; les États-Unis oscillent entre régulation sectorielle et laisser-faire selon les cycles politiques ; la Chine a construit depuis longtemps un écosystème informationnel fermé à ses propres règles. Dans ce scénario fragmenté, les standards ne sont pas ouverts mais multiples, chaque zone géopolitique imposant les siens. Pour les utilisateurs des pays à revenu intermédiaire, qui n’ont pas les moyens de peser sur aucun de ces blocs, c’est le pire des scénarios : ils subissent les règles d’architectures conçues ailleurs, sans avoir voix au chapitre.

Ce que Wanless apporte à cette réflexion prospective est moins une feuille de route qu’un cadre d’analyse. Lire ensemble l’élargissement de l’accès et la concentration du contrôle permet de sortir de la tentation de personnaliser le problème. Une régulation centrée sur les comportements individuels risque de manquer une partie de la structure. Des dynamiques comparables peuvent apparaître lorsqu’une technologie de l’information devient centrale dans l’organisation sociale. Elles ont émergé avec la presse de masse au XIXe siècle, avec la radio dans les années 1930, avec la télévision dans les années 1960.

Elles pourraient également se manifester avec l’IA générative, dont le développement s’accompagne de nouvelles économies d’échelle informationnelles et de débats sur la concentration des capacités de calcul, des données et des modèles.

Intérêt du livre

The Information Animal s’adresse à trois types de lecteurs. Aux régulateurs et décideurs politiques, il offre un cadre historique qui relativise les réponses urgentes centrées sur les contenus et replace l’enjeu architectural au centre. Aux chercheurs en sciences de l’information et en économie numérique, il propose une hypothèse unificatrice, la trajectoire duale, qui mériterait d’être testée empiriquement sur des cas historiques plus nombreux. Aux lecteurs cultivés que la question de la gouvernance de l’attention préoccupe sans qu’ils aient le temps d’en suivre la littérature technique, il donne une entrée en matière rigoureuse et lisible.

Le livre ne prétend pas résoudre ce qu’il analyse. Sur les modalités concrètes de la mise en œuvre des standards ouverts, sur les mécanismes de gouvernance internationale qui rendraient cette mise en œuvre possible, sur les arbitrages entre innovation et régulation qu’elle imposerait, Wanless reste en retrait. Elle cartographie le problème sans proposer de solution, ce qui limite les prises d’action concrètes pour le lecteur.

Wanless pose ainsi le problème de l’architecture informationnelle. La plupart des débats publics sur les plateformes tournent autour des contenus : la désinformation, la haine en ligne, les bulles de filtre. Wanless déplace le regard vers l’architecture, et ce déplacement élargit le cadre d’analyse. Les politiques de modération s’attaquent à ce que les plateformes laissent circuler ; la question des standards ouverts s’intéresse aux règles qui organisent cette circulation. Ce sont deux niveaux d’intervention différents, et la confusion entre les deux explique en partie pourquoi nommer les enjeux structurels reste un acte rare dans le débat public, quel que soit le domaine.


Informations bibliographiques Titre : The Information Animal Auteur : Alicia Wanless Éditeur : Hurst Publishers Date de publication : mai 2025


Sources

  1. Alicia Wanless, The Information Animal, Hurst Publishers, mai 2025, https://www.hurstpublishers.com/book/the-information-animal/
  2. Commission européenne, Digital Services Act, https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/digital-services-act-package
  3. Union européenne, texte consolidé du Digital Services Act, incluant l’article 40 sur l’accès aux données, https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2022/2065/oj?eliuri=eli%3Areg%3A2022%3A2065%3Aoj&locale=en
  4. Commission européenne, application du DSA aux premières très grandes plateformes, https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/library/designation-decisions-first-set-very-large-online-platforms-vlops-and-very-large-online-search
  5. Union européenne, règles opérationnelles d’accès des chercheurs agréés aux données non publiques, règlement délégué (UE) 2025/2050, https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/PDF/?uri=OJ%3AL_202502050
  6. Union européenne, Digital Markets Act : portabilité et interopérabilité des messageries, https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2022/1925/oj/eng
  7. Alicia Wanless et al., cadre de transparence opérationnelle, Carnegie Endowment for International Peace, https://carnegieendowment.org/files/202305-Operational_Reporting-final.pdf
  8. YouTube, documentation officielle sur les recommandations, https://blog.youtube/inside-youtube/on-youtubes-recommendation-system/
  9. TikTok, documentation officielle sur les recommandations, https://support.tiktok.com/en/using-tiktok/exploring-videos/how-tiktok-recommends-content
  10. Meta, outil d’export des données Facebook, https://www.facebook.com/help/212802592074644?locale=en_GB